mercredi 18 juillet 2018

Comment devenir un bon parent en regardant "Macha et l'ours"


La plus belle de leurs églises ressemble à un jouet : forcément, ils savent parler aux enfants !

Si tu as de jeunes enfants, tu connais Macha et l'Ours (Macha et Michka en français), une série animée russe qui date de 2009. Diffusée dans tous les pays du monde, c'est l'une des plus regardées sur YouTube - et de nouveaux épisodes sortent régulièrement.

Il est rare qu'un dessin animé destiné aux petits intéresse aussi les grands. Moi, je suis sous le charme et je vais te dire pourquoi.

L'histoire est simple. Un ours en retraite vit paisiblement dans sa datcha dans la forêt. Une petite fille assez insupportable entre dans sa vie. Une affection très forte ne tarde pas à lier l'ours à la petite fille, malgré ses exigences tyranniques et les bêtises qu'elle fait "sans le faire exprès".

Les personnages ont une véritable épaisseur. Macha, avec son look de petite paysanne russe, son fichu et ses tresses blondes - un bulldozer malgré sa taille, le prototype de la femme russe qui a fait vivre l'Union Soviétique pendant que les hommes se faisaient massacrer sur le front à l'ouest. Michka, l'ours épicurien, sentimental et débonnaire. Le lièvre voleur et tricheur, le cochon qui danse, le vieux complice tigre, la chèvre, j'en passe… et aussi deux loups dont on ne saura jamais s'ils sont bons ou méchants, qui exercent la médecine dans une épave de fourgon-ambulance.

"Aide médicale d'urgence" dit le fourgon poussé par les loups.

Les graphismes sont ronds, classiques, mais inventifs - les animaux ont des têtes extraordinaires. L'animation est de bonne qualité, donnant une forte impression de relief. Les fonds sont remplis de belles textures et de détails amusants.

Dans ce genre de production, on s'attend à voir parler les animaux, comme dans Choupi ou Trotro. Mais pas du tout : ils ne s'expriment que par gestes, grognements et mimiques. Ils n'ont d'ailleurs pas de nom, pas de maison, ils ne sont pas très humanisés, à part Michka qui a longtemps vécu avec les hommes, quand il travaillait dans un cirque.

Ce n'est d'ailleurs pas un hasard si le titre original est Macha et l'ours, et non Macha et Michka : le traducteur n'a pas compris. Macha n'est pas l'amie d'un humanoïde qui aurait l'allure d'un ours. Ce n'est pas non plus l'histoire de deux copains. C'est bien celle d'un humain et d'un animal entre lesquels va s'établir une forme de relation enfant-parent.

On retrouve là un classique des contes russes - le lien entre le monde humain et le monde animal. Pierre et le loup - même structure de titre - en est une autre illustration. Ou encore le très beau conte des Oies sauvages, que j'ai traduit et dont je publierai l'analyse - c'est tout simplement magnifique. A la limite, réfléchis à la différence entre Tintin et Milou, et Tintin et le chien : projets narratifs très différents.

Chacun des animaux a un caractère défini. Certains féministes reprocheront aux auteurs de montrer l'ourse dont Michka est amoureux comme une coquette vaine et changeante. À tort. Cette image de la féminité est habituelle dans le monde russe et fait partie de la tradition. Elle est revendiquée par les femmes elles-mêmes - et les Femen sont un épiphénomène monté en épingle par la presse occidentale. Elle est contrebalancée par le côté fort, volontaire, garçon manqué de Macha, son intelligence aux échecs par exemple, son énergie indomptable. Ce qui n'empêche pas la petite fille d'être attentive à son aspect physique et d'en être fière.

Il n'y a pas de morale dans Macha et l'Ours, ce qui oppose encore la série aux autres productions pour enfants. Macha fait des bêtises, mais on l'aime quand même. Elle n'a pas à comprendre ses torts, à s'excuser, à se racheter, à apprendre la leçon. Le thème principal de ce dessin animé, c'est l'amour indulgent, l'amour sans condition.

À ce titre, c'est l'anti-comtesse de Ségur, où les enfants sont battus et dressés comme des animaux pour se conformer à une norme sociale et satisfaire des parents exigeants. Qui peuvent alors enfin les aimer... Mais quelle salope, cette comtesse ! Heureusement qu'elle a quand même du style...

Dans Macha et l'ours, il y a réciprocité des sentiments : Macha aime Michka et Michka aime Macha. Mais il n'y a pas symétrie : Michka donne beaucoup - de son temps, de sa patience, de ses réserves - alors que Macha se contente d'être Macha, l'attachante Macha.


Un jour, je suis tombé sur un livre pour enfants qui parlait de l'homosexualité paternelle. On me dira qu'il est important de mettre des mots sur les grands problèmes dès le plus jeune âge. Dommage qu'on soit obligé de passer par des livres, et que les parents ne puissent pas exprimer leur vision personnelle !

Le monde de Macha et Michka, lui, est sans problèmes, sinon ceux que provoque Macha. Bordel ! qu'on foute la paix aux enfants, qu'on les laisse vivre leur vie, qu'on ne les assomme pas dès le plus jeune âge avec nos problèmes ! Ils ont déjà les leurs, que les adultes minimisent en les appréciant selon leurs propres critères. Combien d'adultes se souviennent de leurs problèmes d'enfants ? Très peu. Alors sont-ils fondés à juger ?

Pourquoi les enfants pleurent-ils? Pour le plaisir ? Non, parce qu'ils sont réellement malheureux. Ce n'est pas parce que le problème est réglé en un quart d'heure qu'il n'est pas important. Seuls la vitalité et l'optimisme des enfants leur permettent de le dépasser si vite - vitalité qui s'épuise à l'âge adulte.

Le bâton de rouge à lèvre dont la petite fille se voit interdire l'usage, c'est l'impossibilité de ressembler à sa mère, la route barrée à la perspective de grandir, sans raison qu'elle puisse comprendre. Car le prix du bâton de rouge Dior, elle s'en fout, elle ne comprend pas. Les vêtements tachés : elle ne fait pas la lessive. Et les tabous sexuels - on ne présente pas une gamine comme un objet de séduction - lui passent bien au-dessus de la tête. Alors pour elle, c'est d'autant plus terrible que c'est gratuit, cela ne fait aucun sens !

Ce n'est pas parce que la série ne parle pas d'homosexualité, de ségrégation raciale, de handicap et de tolérance qu'elle édulcore la réalité. Ces questions sont traitées avec brio dans une autre série animée destinée aux ados, South Park, auquel je consacrerai un article. Ceux qui veulent introduire trop tôt des problèmes d'adultes dans le monde de l'enfance ravagent la réalité de ce monde qui fonctionne à l'affectif et non au raisonnement.

La série n'est pas éducative. La clé de voute, c'est l'amour parental. Un épisode met en scène la peine de l'ours lorsqu'il se sent délaissé par Macha au profit d'un petit panda de son âge. Les enfants s'intéressent aux jeux et aux aventures de la petite fille. En revanche, les adultes sont sensibles à la problématique relationnelle de l'ours. La force de la série, c'est qu'il y a deux fils rouges, celui des enfants et celui des adultes, développés en parallèle.

Il y a une fin à cette série - publiée bien avant sa fin réelle, puisqu'elle est toujours en cours de production. C'est le départ définitif de Macha : elle a grandi, sa place est ailleurs, à la ville. Grand vide chez tous ses amis. Là encore, la tristesse générale, déguisée sous des incidents farfelus, est présentée avec une infinie délicatesse.

- Mais est-ce que les enfants y comprennent quelque chose, au fond ?
- Pas tout, mais une grande partie. Car dès le plus jeune âge, les enfants sont pré-câblés pour ressentir la douleur des autres. Ils sont pour la plupart naturellement empathiques.

Macha et l'ours dépasse de très loin tout ce que j'ai pu voir dans les productions enfantines. J'y lis l'amour immodéré que les russes ont pour les enfants, la poésie et la finesse de ce peuple qui souffre d'un préjugé étrangement défavorable en occident.

Et si tu veux vraiment tout savoir, il m'arrive de regarder cette série sans ma fille...


PS : on préfèrera les trente premiers épisodes aux derniers, produits pour surfer sur le succès planétaire de la série.

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mardi 10 juillet 2018

Les Maudits Blues


Hé, les filles, vous avez vu les fringues de ma copine ? Ça vous rappelle quelque chose ? C'était quelle année ? Moi, aujourd'hui, j'aurais pas honte de me promener avec elle habillée comme ça. Je devrais...?

C'est un lieu commun de dire que la mode est un moteur de la consommation. Je ne m'y intéresse pas du tout - ce qui ne veut pas dire que je n'aime pas m'habiller. J'en suis resté au 501 (une âme secourable m'a pourtant dit d'arrêter…) aux Church's et aux vestes en tweed.

Impression que la mode se répète. Pas le seul. Je revois ma mère feuilletant "Elle" quand j'étais gamin, se tournant vers ma tante, moue dégoûtée : "Que du déjà-vu. Ils ne savent plus quoi inventer…"

Une erreur commune, c'est d'attribuer à la mode les conséquences de l'évolution des mœurs. L'apparition des pantalons pour les femmes en 1950, c'était Simone de Beauvoir et la libération de la femme. La mode a suivi. Quand ma mère allait à la messe, elle mettait un foulard sur ses cheveux. On ne s'en souvient plus, mais avoir les cheveux au vent était perçu comme une invite sexuelle - de ce point de vue l'islam n'a pas cinq siècles de retard, à peine cinquante ans. Puis exit le foulard : évolution des mœurs, et non mode. La minijupe dans les années soixante : pareil. Les vestes masculines, les cheveux courts : changement de mentalité, et non pas mode.

Bref, pas sûr que la mode apporte beaucoup à l'humanité. Quand je regarde les défilés (ça m'arrive tous les deux ans, coincé dans un endroit où je dois attendre), je suis atterré. Les "créateurs" font des efforts désespérés pour être originaux. Et les mannequins sont grotesques.

Même pas sûr que ce soit du second degré...?

- Alors c'est ça, la mode ? Ils sont enfin sortis de la jupe Chanel...? Ta mère serait contente...

- Pas sûr... Mais dans la vraie vie, je me demande si une femme n'est pas à la mode parce qu'elle change souvent de tenue, parce qu'elle varie les styles, parce qu'elle achète des vêtements dont les matériaux sont de bonne qualité et surtout, parce qu'elle ne porte que des vêtements neufs (ou quasi). Le pompon : si elle est naturellement jolie et si elle sait se maquiller.

- Cool. Alors au fond, la mode, c'est juste ça : attirer l'attention dans l'espoir d'un coït favorable à la survie de l'espèce ?

- Euh...oui. Mais pas que. Marquer son appartenance à un groupe social. Dire combien d'argent on a dans les poches. Ou ce qu'on veut faire croire...

La mode comme avant-garde technologique : chapeau de transport aérien individuel. Harry Potter enfoncé !

Quand j'habitais rue Turbigo à Paris, je faisais moi-même l'entretien de ma moto au pied de l'immeuble, sur le trottoir - bien forcé, cette salope de concierge m'avait chassé de la cour. J'avais un bleu de mécano genre une-pièce avec une grande fermeture éclair qui descendait assez bas pour faire braguette. Donc je vidange... je retends ma chaîne... je monte mon ralenti... Faut que je laisse reposer une heure pour voir comment le moteur va démarrer à froid. Juste le temps d'aller me faire couper les cheveux : ça tombe bien, ça fait dix jours que je dois le faire. Et merde, pas envie de remonter les sept étages sans ascenseur pour me changer.

Voyant mon bleu, le coiffeur me tutoie, me traite comme un arpète. Il est familier, condescendant, mais ça ne me dérange pas - passé le premier moment de surprise, ça me ferait plutôt rigoler. Alors je ne moufte pas, mais spontanément, je répond en le vouvoyant. Un capilliculteur parisien se considère bien plus haut qu'un mécano - limite un artiste - alors il n'est pas étonné.

Qu'il me coupe les cheveux, c'est tout ce que je lui demande. Bon prince, il me fait la conversation, et finit par me demander dans quel garage je travaille. Je lui dis sans malice que je ne suis pas mécano, je fais juste l'entretien de ma bécane.
- Alors qu'est-ce que tu fais dans la vie, mon gars ?
- Je suis médecin.
 J'ai vu sa gueule s'allonger dans le miroir - mâchoire tombée sur la clavicule. Il ne m'a plus causé avant d'avoir fini son taf...

Rigolo, mais triste aussi, ces préjugés sur l'habit. Ah, les maudits bleus !

Les fringues, c'est la reconnaissance sociale. Mais c'est aussi l'apprentissage de la consommation. Le coup des marques, j'en reviens toujours pas. Tu t'es cassé le cul à l'université, tu as un métier où tu ne te salis pas les mains, tu estimes faire partie de l'élite dans ta ville de province. Et tu penses que ça t'honore d'afficher le nom du commerçant qui a fabriqué ta chemise ? Commerçant qui t'enfle en vendant trente fois plus cher l'Aéropostale qu'il a acheté un demi-dollar en Malaisie. Et donc qui te prend clairement pour un con mais que tu remercies. En lui faisant de la pub.

Abercrombie ? Pourquoi pas le nom de ton boulanger ? De ton plombier ? Moi je te vois bien avec Lyonnaise des Eaux imprimé en grand sur ton pantalon. ELM Leblanc sur ta cravate. Viagra sur ton slip, ou Jacob Delafon si tu préfères. Ça t'irait bien.

Souvent, tu es dans mes pensées...

 

Ce qui est magique, c'est qu'il y a des modes dans tous les domaines.


Les sites web par exemple. Ils changent et ce ne sont pas seulement des progrès techniques qui permettent de faire en quelques minutes ce qui nécessitait des heures de codage. Un pro reconnaît instantanément à son look un site qui a trois ans d'un site juste mis en ligne par un designer hype.

Pareil pour les logiciels. On utilise des onglets, ou bien des icones plutôt que des boîtes de dialogue avec des boutons radio et des lignes de menu. Tendances qui durent quelques années avant de disparaître.

Même en physique, la théorie des cordes aurait été une mode - tellement hégémonique qu'elle aurait bridé toute recherche alternative pendant plus de trente ans dans les labos du monde entier et donné un gros coup de frein au progrès en physique théorique (comme le raconte Lee Smolin dans son bouquin)
.
Je ne parle pas de la psychanalyse, objet d'un engouement tel qu'il a rendu les gens gagas. Combien d'honorables psychiatres provinciaux ai-je vu partir pour Paris, pleins de componction, assister aux séminaires de Lacan (génial escroc qui faisait payer des sommes colossales à ses patients pour des séances de dix minutes !) Provinciaux qui s'en revenaient enduits de l'aura du maître comme de fromage blanc, faire un compte-rendu imbitable - forcément - aux malheureux qui n'avaient pu faire le déplacement…

Plus globalement, chaque époque a ses modes intellectuelles. J'analyse les trente dernières années du siècle précédent comme une période obscurantiste, où un intellectualisme délirant a fait dire et publier énormément de bêtises, coupant les élites du peuple et le PS de son électorat naturel.

Mais ce siècle ?

Le problème, c'est qu'il est difficile de savoir quelles sont les modes idéologiques d'une époque quand on baigne dedans. Essayons quand même.
- Un délire collectif à propos de l'immigration et de l'islam, dans un sens comme dans l'autre.
- Une vision très peu scientifique des problèmes écologiques.
- Un assoupissement généralisé sous les coups (feutrés) de marteau du marketing.
- Et un fait de société : l'attachement fétichiste pour l'écran minuscule de son téléphone portable, alors qu'on accroche des télés d'un mètre de large au mur "pour mieux voir". A n'y rien comprendre !

Ce ne sont que des tendances, et le siècle a encore quelques belles années...

Moi, question mode, je me verrais bien choisir mes fringues en fonction d'une époque et d'un lieu. Totalement libre. Je m'habillerais 1950 parce que j'aime bien le be-bop et le lindy - avec l'entrejambe large qui assure le refroidissement sans à-coup des bijoux familiaux. Et si je veux me taper la reine d'Angleterre, j'irais comme ça, tout simplement :

...à la manière Johnny Walker !




jeudi 5 juillet 2018

"What we cannot know" par Marcus du Sautoy : la certitude de l'ignorance




Quand tu inventes une théorie mathématique, tu n'as jamais de confirmation ou d'infirmation par la réalité. Ta théorie sera vérifiée, on veillera à ce qu'il n'y ait pas d'erreur. On la jugera aussi sur son élégance, souvent en rapport avec sa concision, et sur son inventivité. Accessoirement sur son utilité pour résoudre un problème de physique (mais là, je parle tout bas car je risque de me faire tuer).

Parfois, un problème de physique qui ne trouve pas de solution va inciter à inventer de nouvelles mathématiques. C'est ce qui s'est passé pour la théorie des cordes. Elle n'est toujours qu'une théorie, mais on dit qu'elle a suscité un bel élan de créativité chez les mathématiciens, et qu'elle est à l'origine de splendides développements... dont je ne peux malheureusement pas juger pour l'instant.

Contrairement aux maths, la physique doit en principe être validée par l'expérience. Une théorie physique donne lieu à l'utilisation de mathématiques : "les maths, c'est une brouette", me disait mon cher prof de physique... avec un sourire en coin. Ces mathématiques doivent permettre de prédire avec assez de justesse le comportement de la nature. Si l'expérimentation ou l'observation ne peuvent pas valider la théorie, elle n'obéit plus au critère classique de la science (la vérifiabilité - aujourd'hui discutée) et elle est rejetée.

La théorie de l'existence d'un dieu n'est pas vérifiable - donc elle n'est pas une théorie scientifique. Simple. Là où on a parfois des problèmes, c'est en astrophysique. Le Big Bang par exemple peut difficilement donner lieu à expérimentation : pour l'instant, de Big Bang, on n'en connaît qu'un seul et c'était il y a quelques temps déjà.

Surtout, ne vient pas me dire que le Big Bang n'est qu'une théorie, maintenant très contestée : le Big Bang, c'est bien plus qu'une théorie, il y a beaucoup d'éléments de validation. Ce qui se passe, c'est qu'on inclut maintenant ce Big Bang dans un cadre beaucoup plus grand - celui du multivers. Qui est encore purement théorique...

Contrairement à ce que prétendent les relativistes, une théorie n'en détrône pas une autre qui "marchait" avant. Une théorie nouvelle affine les précédentes, elle en étend le champ d'action, elle la généralise. La science est cumulative, au contraire de l'art. Les enjeux sont très différents : un artiste doit faire différemment de ses prédécesseurs, un scientifique doit aller plus loin. Développement horizontal contre développement vertical.

Même les travaux qui aboutissent à un échec sont utiles quand ils réorientent la recherche vers des hypothèses plus fécondes. Les théories qui finissent dans les poubelles sont celles qui sont fausses et n'ont jamais prédit un iota du comportement de la nature. Dire que la nature se compose de quatre éléments, l'eau, l'air, le feu, la terre, n'a jamais rien prédit. Dire que la lumière est de nature corpusculaire (Newton) a prédit le résultat de pas mal d'expériences (effet photoélectrique), mais il a fallu compléter la théorie (fonction d'onde de Schrödinger, puis modèle standard).

En math, on ne peut jamais dire qu'une théorie est "vraie". Elle est simplement juste si elle est cohérente avec les hypothèses de départ jusqu'à sa fin.

Ainsi, dire que plusieurs droites distinctes d'un plan passant par un point sont parallèles à une droite dépend juste du fait que l'on pose au début quelque chose comme "l'espace est courbe". Ce qui est farce, c'est que les espaces courbes, appelés espaces riemanniens, décrivent plus fidèlement notre réalité que les espaces euclidiens, alors qu'ils sont contre-intuitifs. Mais savoir que l'espace est courbe pour envoyer une flèche à un mammouth, pas sûr que ça aide : l'évolution se fout bien de la science, seule la survie l'intéresse.

Tu me diras qu'une théorie physique n'est jamais vraie non plus. D'accord. Elle doit être la meilleure pour décrire la réalité et pour prédire le fonctionnement de la nature à un moment donné. Cependant son intérêt ne réside pas seulement dans sa cohérence : il faut aussi des résultats.

L'auteur du livre dont je veux te parler, Du Sautoy, est mathématicien. Mais son bouquin parle principalement de physique. Pourtant, ce n'est pas un livre de physique. Laisse-moi te dire pourquoi.

a/ certains livres décrivent plus ou moins exactement le fonctionnement de la nature à son degré élémentaire : les livres de physique.

b/ d'autres livres racontent comment on pourrait décrire la nature : les livres parlant de théories non vérifiées (par exemple les livres sur la gravitation quantique à boucles).

En somme, on a des livres qui parlent de ce qu'on sait à peu près, et des livres qui parlent de ce qu'on ne sait pas, mais qu'on espère savoir un jour.

Tu as remarqué ? Il manque quelque chose. Un autre type de livre.

Ce sont les livres qui parlent de ce qu'on sait qu'on ne sait pas (et qu'on ne saura jamais). Le livre du savoir de l'ignorance.

Tant qu'à faire, me diras-tu, il pourrait aussi exister des livres qui parlent de ce qu'on ne sait pas qu'on ne sait pas. Bien vu ! Mais comme on ne sait pas qu'on ne sait pas, de tels livres ne contiendraient que des pages blanches : pas terrible.

What we cannot know explore les domaines où on peut se demander si on a des chances de savoir un jour - ou si on doit abandonner tout espoir. Par exemple de savoir si l'espace est fini ou infini. S'il est fini mais très grand, on n'a aucune chance d'arriver à sa limite, et s'il est infini, il n'y a pas de limite par définition. Donc on ne pourra donc jamais trancher entre les deux hypothèses. En principe...

C'est le type de problème sur lequel se penche Du Sautoy. Il aborde les zones limites de la connaissance, ce qu'il appelle les "bords", the edges. Il analyse certaines erreurs du passé où on a cru qu'on ne saurait jamais - et où on a fini par savoir.

Sont ainsi passés en revue sept "bords" de la connaissance :
- l'intervention de la théorie du chaos lorsqu'on tente de prédire le résultat du lancer d'un dé,
- le problème du changement radical de fonctionnement de la matière quand on l'étudie à l'échelle de la longueur de Planck soit 1.62 10-32 mètres (donc plus petit que le chapeau de ta tante) avec deux questions, l'indivisibilité de la matière et la participation du hasard comme ingrédient de cette matière,
- la question du commencement du temps,
- la notion d'infini en astrophysique,
- la question du libre-arbitre et de la conscience (un peu moins bien traité, ce chapitre est le plus éloigné du domaine d'excellence de l'auteur),
-  la démonstration de "l'improuvabilité" de certains domaines mathématiques (avec le théorème de Gödel).

De nos jours, on ne peut plus philosopher sans avoir une solide formation scientifique. Malheureusement c'est loin d'être le cas de tous les philosophes. Pourtant, c'est comme si un médecin pratiquait aujourd'hui la médecine sans faire appel à l'imagerie médicale ! Même l'éthique bénéficie de l'apport des neurosciences. L'épistémologie est par définition tributaire de la science, puisque c'est la branche de la philosophie qui réfléchit sur les mécanismes d'acquisition des connaissances scientifiques.

Mais le livre de Du Sautoy n'est pas un livre d'épistémologie. Ce n'est pas un traité, c'est le récit de la quête de l'auteur et de ses conclusions provisoires. C'est pourtant cette catégorie qui le décrit le mieux.

Car ce n'est certainement pas un livre de physique : même s'il parle de physique, son but n'est pas de décrire la nature : il se borne à dire si elle est ou non descriptible. Et puis il aborde d'autres domaines : mathématiques et cognitivisme.

What we cannot know évoque aussi le concept de Dieu comme transcendance de la nature. Mais ce n'est pas un livre de théologie car la théologie considère l'existence d'une entité divine comme acquise. Alors que Du Sautoy passe son temps à chercher une niche où l'existence d'un dieu pourrait ne pas être complètement superfétatoire. Et il y réussit ! Mais...

Ce n'est pas un livre de vulgarisation. Les connaissances scientifiques évoquées ne sont pas présentées sous un format didactique et ordonné. Pourtant, le livre est à peu près accessible et assez concret. Il comporte des parties historiques où Du Sautoy présente des situations de blocage, et comment sont apparues des solutions. D'autres chapitres font plus fortement appel à la culture scientifique du lecteur. Je ne vais pas mentir : pour se sentir complètement à l'aise, mieux vaut avoir un minimum de connaissances sur l'état actuel de la physique, notamment sur la théorie des quanta.

Heureusement, si tu es novice, j'ai fait la recension d'un livre de vulgarisation absolument magistral sur le sujet : A la poursuite des ondes gravitationnelles (de Pierre Binétruy)

et de deux autres qui sont un poil moins méthodiques, mais magnifiques, faciles à lire, sans rien sacrifier à la rigueur qu'exige l'exercice.

L'univers à portée de main (de Christophe Galfard)
Un livre émouvant sur la théorie des quanta

What we cannot know a été traduit en français, et pour une fois, le titre est assez fidèle. C'est : "Ce que nous ne saurons jamais". J'ai préféré lire le texte original - si on prend le temps de comparer, on constate qu'il y a vraiment beaucoup de différences entre originaux et traductions. J'ai eu l'impression que Du Sautoy avait un style un peu lourdingue - espérons qu'au moins la traduction l'allège.

Et puis je ne l'ai peut-être pas dit assez nettement : What we cannot know est un bon livre, très distrayant. Son intérêt est qu'il traite des thèmes connus sous un angle original, la certitude de ne pas savoir - ce qui est assez inhabituel pour un bouquin rédigé par un scientifique.


Sympa que tu aies lu jusqu'ici ! Franchement, tu trouves pas ça fondamental, ce genre de questions ?

(du coup, j'ai regardé ce qu'avait déjà écrit cet auteur, et j'ai trouvé deux bouquins qui ont été traduits en français : La symphonie des nombres premiers et La symétrie ou les maths au clair de lune, que je vais certainement lire aussi)

jeudi 14 juin 2018

Houellebecq et "Les particules élémentaires" : un livre Wiki




Une amie s'étonnait d'une certaine parenté entre mes préoccupations et celles qu'exprime Houelbecq dans "Les particules élémentaires".

Question de génération, tout simplement. Houellebecq raconte la vie d'hommes mûrs d'origine plutôt bourgeoise et passés par l'université, plutôt intello et de culture très française. Il est bien naturel qu'il y ait de nombreux recoupements.

J'ai déjà lu Plate-forme et pour tout dire, je ne me rappelle pas si je suis allé jusqu'au bout, je sais seulement que j'ai trouvé le bouquin accrocheur mais complaisant et rapidement lassant. J'ai aussi lu Soumission : l'idée est amusante, j'ai aimé la provocation, mais la structure est vraiment faite de grosse ficelle, avec beaucoup de remplissage. Je n'étais donc pas très enthousiaste pour un autre Houelbecq.

On m'a incité à jeter un coup d'œil sur les particules et je me suis laissé faire. Déjà, le titre prétentieux, utilisant un lieu-commun de la fascination grand public pour la physique moderne : moyen (au fait, "particules élémentaires", ça ne se dit plus dans les labos).

Ensuite, je me suis surpris plusieurs fois à vouloir corriger le style :
- Zut, il faudrait supprimer ce morceau de phrase, il n'apporte rien, il est en trop...
- Là, ce n'était peut-être pas la peine de faire autant la pute, il vaudrait mieux couper...
- A quoi ça sert de citer des marques ? Parce que le lecteur a utilisé les mêmes, il va s'y croire...?

Etc.

Curieusement, je n'ai jamais eu cette envie en lisant Flaubert ou Sarraute.

Les passages sexuels sont lassants, mais je ne dis rien, peut-être que d'autres seront émoustillés.

Et surtout, pour résumer, on va dire que c'est un livre Wiki : tu sais, ces livres constitué d'articles Wikipédia. Ok, les articles sont plutôt intelligemment retranscrits, Houellebecq les personnalise, et les relie par le fil du roman. Mais la structure affleure et n'a rien de grandiose.

En fait, comme j'ai internet, je préfère choisir moi-même les articles qui m'intéressent...

J'ai jeté très vite… mais j'en ai lu assez, je maintiens mon opinion, et tant pis si on me trouve péremptoire.

...

Tu dis ? Ce livre raconte les mœurs d'aujourd'hui, pose des questions sur le bonheur et la solitude contemporaine, fait une analyse psychologique qui tient la route. Peut-être, mais on disait déjà ça de Paul Bourget en 1918. Tu as lu du Paul Bourget, toi ? Non ? Alors, circule, virgule, ou je t'apostrophe !


mardi 12 juin 2018

Donald, le vilain petit canard


Zut, le médium est coincé, j'arrive pas à le sortir !

Alors que Fox News et CNN nous faisaient vivre minute par minute les préparatifs totalement inintéressants du sommet américano-coréen, je m'interroge sur l'exécration dont Trump est l'objet en France - pire que Poutine.

On connaît ses twits, on a vu sa grande gueule et son épouse qui a tout d'une femme de footballer. On a lu ce que l'homme qui a vu l'homme qui a vu l'homme écrivait de Trump. On a aussi beaucoup lu ce que l'homme qui n'a jamais vu l'homme dit de lui...

Mais qui a pris la peine d'aller un peu plus loin ? Certainement pas moi... jusqu'à aujourd'hui. Préjugé de classe pour ce personnage vulgaire. Peur de l'inconnu devant cet engin politique qui ne ressemble ni aux Bush père et fils ni aux Clinton mari et femme. Défiance envers un promoteur immobilier, un présentateur télé qui n'est sorti ni de Harvard ni de Yale. Et je vous mets quoi avec ça ? Une petite culotte en prêt-à-penser, s'il vous plaît !

Si Marine Le Pen avait eu un peu d'envergure, elle l'aurait emporté contre le premier de classe Macron. Car Marine Le Pen est, elle aussi, vulgaire, inéduquée, à l'emporte-pièce. Mais elle n'a ni les épaules ni la persévérance de Trump. En plus, elle ne vient pas de la société civile, c'est tout juste si elle a travaillé hors politique trois ans dans sa vie. Et elle semble trop limitée intellectuellement.


Trump, lui, est malin. Il plait parce qu'il parle le même langage que l'américain moyen. C'est l'anti-langue de bois : il dit tout ce qui lui passe par la tête. Et il change d'avis régulièrement. Résultat, les américains le trouvent plus humain. Il n'est jamais suspect de machiavélisme - il est tellement spontané !

Flûte, le FBI vient de m'annoncer que ce soir, c'était soupe au potiron à la maison...

Et s'il obtient un énorme 45% d'opinions favorables (selon CNN, média pourtant opposé à Trump), c'est parce qu'il fait ce qu'il a promis dans sa campagne. Le mur anti-immigration : il ne renonce pas malgré les difficultés avec les Mexicains. Le retour en arrière sur la "sécu" américaine : il reprend après un blocage temporaire. L'isolationnisme des USA par rapport au reste du monde : c'est en route. Les lois sur les étrangers : c'est par là qu'il a commencé.

Avoir un président qui tient ses promesses et parle comme eux-mêmes parlent, c'est le rêve de beaucoup de français. Quelqu'un qui ne se dégonfle pas. Quelqu'un qui ne joue pas selon les règles. Quelqu'un qui ne volera jamais un centime - car tellement riche ! Si en plus, il barre la route aux immigrants, propose un Frexit et un repli dans les frontières : il aurait toutes ses chances.

Et puis Trump n'est pas issu du monde politique, que les français ne respectent plus. Il faut l'imaginer comme un Bernard Arnaud ou un Vincent Bolloré qui parlerait comme un représentant de commerce.

Alors pourquoi autant d'anti-Trump en France ?


Déjà, les propos insultants vis à vis des femmes lui aliènent une moitié de la population. Le vote des français d'origine étrangère n'est pas pour lui. Le langage fleuri, tout le monde n'est pas fan, on reste encore assez guindé en France. On a une image présidentielle dont le président ne doit pas sortir, mais on l'accuse en même temps de ne pas être près du peuple  (et si tu n'es pas d'accord, casse-toi, pauvre con...)

Il y a aussi la méfiance des français pour les patrons et pour ceux qui réussissent sans être ni footballer ni chanteuse. Différence de culture qui n'est pas bien comprise en France.

L'anti-américanisme fait le reste. Car les français prennent vraiment les électeurs américains pour des attardés. Franchement, après avoir pas mal fréquenté les deux, je ne suis pas certain qu'on ait grand chose à leur envier de ce côté...

Quand on écoute les nouvelles aux USA, la qualité des débats dépasse sans difficulté la quasi absence de débat qu'il y a en France.


Il faut d'ailleurs se rappeler qu'aux USA, l'art du débat est enseigné à l'école secondaire. On donne un thème la veille à deux élèves. Le lendemain, on tire au sort pour savoir qui sera pour qui sera contre. Et on les envoie à la tribune avec toute la classe comme juge.

J'admire la ténacité de Trump et sa manière de dérouter ses adversaires par des provocations - plus calculées qu'on ne l'imagine. Très direct, il est souvent drôle... il suffit d'oublier qu'il est le président de la nation la plus puissante du monde.

Mais en France, un président qui plaisante, ça ne fait pas sérieux. En même temps, l'image présidentielle est régulièrement ridiculisée par les humoristes. On invoque la liberté de la presse, et on les laisse guider l'opinion. Car la moquerie a un pouvoir fort, bien plus fort que le raisonnement : elle a un effet direct, profond. Elle ne demande pas d'effort de la part du rieur, et elle frappe sous la ceinture.

C'est un permis de manipulation de l'opinion, accordé sans restriction. Pourtant, il me semble qu'il y a une différence majeure entre la liberté de critiquer et celle de moquer. La moquerie, qui fait partie des fondamentaux du racisme et de l'exclusion est-elle à mettre sur le même plan que la contestation ?


Ainsi, la loi interdit de dire que dans les prisons, la proportion de blacks et de maghrébins est écrasante. Parce qu'elle craint (à juste titre) que les gens soient incapables d'analyser cette info en termes d'origine sociale, de revenus moyens et d'âge. Le fait brut est néanmoins exact. En même temps, la loi autorise des présentations caricaturales du personnel politique - infondées, mensongères. Qui ne vont pas dans le sens d'une représentation éclairée du peuple par ses élus. Vérité sous le boisseau d'un côté, mensonge au grand jour de l'autre : j'avoue que je ne comprends pas.

Little rocket man is a sick puppy ! dit Trump du président nord-coréen il y a six mois.

(le petit homme-fusée est un chiot déconnant)

Manifestement, Trump a trouvé la parade : c'est lui qui fait le clown, avec un sens de la formule que je lui envie. L'homme m'amuse. Pourtant, je n'ai pas de sympathie pour sa politique. Je trouve détestable sa position sur la prise en charge médicale des classes défavorisées, et son soutien au lobby des armes. Je trouve plus qu'inélégant son comportement vis-à-vis des femmes. Surtout, c'est un homme du passé : il refuse de prendre acte de la mondialisation, qui n'est pas un choix, mais un fait. Il manque de hauteur et de vision.

Mais il ne mérite certainement pas l'excès d'indignité dont on l'accable, et la présentation caricaturale qu'on fait de lui. C'est un homme d'affaire, et sa spécialité, c'est de trouver des deals, toujours les plus intéressants, sans s'encombrer d'autres principes. C'est aux résultats qu'on le jugera - et s'il gère aussi astucieusement le dossier palestinien qu'il a géré le dossier coréen jusqu'ici, il faudra faire chapeau bas. A suivre...

Le sommet s'est achevé. Amusante mise en scène qui laisserait imaginer que les deux hommes ont réglé en tête à tête, en moins d'une heure, un conflit vieux de soixante ans. Évidemment, on ne se laissera pas prendre. Attendons d'abord de voir si le problème est réellement résolu : un échec sera déguisé en succès immédiat dans l'intérêt médiatique bien compris des deux dirigeants. Avant d'être transformé en trahison par la suite.

Bien sûr que tout était déjà préparé à l'avance. Je me suis laissé dire que pendant l'heure qu'ils étaient obligés de passer ensemble, Trump et Kim avaient échangé des cartes Pokemon, avant de faire une partie de morpion endiablée. J'aurais voulu être une petite souris...

Moi, je le trouve un peu corné, ton Picachou, Kim...

PS : tu vas dire qu'avec mes photos détournées, je fais le contraire de ce que je préconise ; regarde bien et dis-moi : l'image de Trump est-elle déformée par mes petites plaisanteries ? Tout le monde sait ce que c'est, une photo ratée...

lundi 11 juin 2018

De l'indignation comme prothèse de cerveau


Leçon 1: regarder droit dans les yeux, moue ironique mais bienveillante, l'air de dire : tu me prends pour une pomme ?

J'ai des amis formidables. Surtout mes amis Facebook. Ils sont extraordinaires. Ils sont cools, plein d'humour, ils sont généreux, attentifs aux autres. Ils compatissent à la détresse des gens et font ce qu'ils peuvent to make the world a better place. Franchement, je ne suis pas sûr de mériter de tels amis, car je me trouve beaucoup plus égoïste et insensible.

Mais il y une chose.

Une chose qui m'agace pas mal me plaît plus que tout.

Ils sont indignés. Pas tous, malheureusement ! Une belle indignation. Noble. Puissante. C'est bien simple, ils sont tellement indignés qu'ils n'ont pas de mots (juste ceux des autres). Mais ils portent à ta connaissance les fulgurances d'un quelconque plumitif qui se répand sur le web.

La chambre des députés n'interdit pas le Triglougloustroupf. Vague d'indignation. Casino fait des bénéfices tout en maintenant son plan de licenciement. Marée d'indignation. Trump fait une plaisanterie stupide. Torrents d'indignation. Etc.

Facebook est un endroit où l'indignation coule à flot. Tu pourrais y naufrager un paquebot, on ne verrait pas les cheminées.

Ce qui est bien, avec ces indignations, c'est que ça dispense de penser. On n'a pas à expliquer, à donner des raisons : on est indigné et ça suffit. L'indignation s'auto-justifie.

C'est ce qui la rend si pratique. Car si le lecteur du billet vengeur ne s'est pas indigné à son tour, c'est qu'il est lui-même indigne. L'indignation, c'est une manière de te forcer à être d'accord sans réfléchir. Le consensus obligatoire. La connivence forcée. T'es mon ami ? Oui ? Alors mange la chenille vivante que je te mets sous le nez. Et discute pas. L'indigné, c'est la forme occidentale de l'ayatollah, bien propre sur lui, sans les babouches.

Avec l'indignation, tu coupes le monde en deux : les bons et les mauvais. Ceux qui sont indignés sont les gentils. Les autres sont forcément des salauds.

Pas la peine de réfléchir : on t'apporte du tout cuit, du tout mâché, inutile de chercher des arguments. Ne prend pas de recul, tu pourrais tomber sur le dos ! Surtout ne donne pas la parole à l'autre, son cas est déjà jugé. Il est présumé coupable - par essence, puisqu'il est le motif d'indignation.

C'est grâce à l'indignation que l'extrême-droite a fait naguère le plein des voix - en véhiculant des histoires hallucinantes racontées par un "homme de bonne volonté issu du peuple", forcé par les évènement à prendre la parole pour dire enfin la vérité ! Il est cocasse de voir que la recette piquée à une formation dont la générosité est discutable, est reprise par un concert de voix très disparates, mais qui revendiquent toutes d'avoir l'apanage du cœur. Du cœur, peut-être, mais pour le cerveau, j'ai des doutes.

Mieux que le protoxyde d'azote : un petit flash d'anesthésie à l'indignation, et hop, ablation complète de la glande à esprit critique. Après ça, t'es plus emmerdé, tu pourras digérer les histoires les plus invraisemblables, gober les chiffres les plus douteux.

Et si par hasard tu avais le mauvais goût de demander les sources, on te renverrait vers le site du plumitif ou ses œuvres complètes pour accéder à l'étape suprême de la connaissance qu'ils ont déjà, forcément... C'est fou le nombre de spécialistes en économie, droit, relations internationales, médecine, diététique, physiologie humaine, éducation, etc. que je connais !

Parce que le copier-coller qu'ils ont fait, c'est juste pour élever le niveau de conscience des gens - "ma réaction à chaud pour les avertir, les informer, les alerter, tu comprends ?"

Euh... balancer des propos incendiaires, des chiffres à la noix, bref, prendre les gens pour des billes, je ne suis pas sûr que ça les éclaire beaucoup !

J'ai sans doute tort de me plaindre. Grâce à l'indignation, je retrouve mes sept ans et la littérature enfantine, avec des méchants qui sont des génies du mal, fourbes, cruels, machiavéliques, riches et sans cœur. Le monde devient tellement plus simple. Si facile à comprendre. C'est magique. Merci Facebook !

Il existe des salauds dans le monde. Des cyniques, des malveillants, des cupides. Plein.

Quand elle les juge, la Justice leur donne la parole, elle entend toutes les parties : elle est aveugle, mais elle n'est pas sourde. L'indignation Facebook est plus expéditive. Elle a le côté sommaire de la justice populaire, avec ses fourches et ses torches, elle-même pas très loin de celle des pays dits totalitaires.

Mais elle n'est pas méchante. Elle est tout simplement bête.

Leçon 2 : supporter avec douceur le manque de respect qu'on témoigne pour ton intelligence, et répondre suivant un format adapté à la compréhension de ton interlocuteur - mais toujours avec gentillesse...

jeudi 7 juin 2018

A un ami qui voit parfois en blanc et noir



"Ils". Ces salauds inconnus, égoïstes qui se gobergent de caviar en conchiant la planète et ne pensent qu'à leurs bénéfices.

"Ils" ont bon dos. C'est plus facile de leur donner une identité même anonyme. Pour les montrer du doigt, déclencher la rage. Ces ordures qui bientôt nous vendront l'air pour respirer. A nous qui sommes les gentils...

Je sais, le monde est essentiellement mené par l'égoïsme et l'avidité. Beaucoup plus rares sont les gens guidés par la curiosité scientifique, l'envie de comprendre, celle de transmettre le savoir, et encore plus rares ceux qui veulent faire du bien.

Mais dire "ils", ça dispense de se poser des problèmes de structure : quelle est cette organisation qui permet de se goberger de caviar en conchiant la planète ? Qui l'a mise en place ? Quelles sont les alternatives ? Comment tient-elle ?

Car le problème, c'est que ce "ils", c'est aussi nous, même si nous n'avons pas de caviar sur la table. Le simple fait de mettre une petite épargne sur un compte qui rapporte, dans une assurance-vie, et nous participons au système : nous sommes dans l'engrenage, nous cotisons au salaire des brokers. Le simple fait d'aimer les belles voitures, les appareils photos ou les vacances à l'étranger : nous sommes dans la consommation. Et quand on râle sur nos impôts ou qu'on se réjouit de la baisse du chômage, on doit savoir que c'est le résultat de l'échec de la vente de Rafales, ou la construction de trois TGV en Chine en fermant les yeux sur la censure et la répression.

Car tout est intriqué, bien plus qu'on ne le pense. D'abord, les économies de tous les pays du monde. Ce qui est très bon dans un sens : les marchands ne veulent pas de guerre : une guerre, c'est la fin d'un marché, sauf pour les marchands de canons. La paix mondiale ne tient pas aux décisions des grands pays, mais à l'intérêt des grands groupes. Détruire la Syrie, ça, on peut quand même : ils ne produisent que des babouches, et quand on aura fini, on enverra Bouyghes reconstruire, ce qui fera du bien à l'emploi. Juste à déplorer une baisse de la vente de tablettes pendant les bombardements.

Les grands groupes ont l'art de faire des otages. Ton Samsung, ton Apple qui ne te quittent plus, ils peuvent paraître chers. Pourtant, si tu réfléchis à ce que représentent ces merveilles technologiques en termes de R&D, ils sont bon marché. Mais ils leurs permettent d'acheter ton temps, celui que tu passes à regarder les pubs - malgré toi. Ils leurs permettent d'acheter ta mémoire, comme ils loueraient une place de parking. Si je te demande de citer cinq marques de smartphones, ce sont celles qui font le plus de pub qui reviendront en mémoire.

Trois marques de lessives... Et trois marques de lunettes... Bordel, mais regarde la merde qu'on a dans la tête ! Est-ce qu'on a besoin de savoir ça ?

Car la mémoire est souillée. A force d'être violée tous les jours, elle est remplie d'opinions et de préférences qui n'ont pas grand chose à voir avec ce que tu es. Jamais tu ne choisis : on guide ton choix. On te donne l'illusion de décider pour Apple ou Samsung - ou Huaei. Chacun correspond à un marché, à un profil de consommateur. La connaissance que tu as de ton environnement matériel, elle t'a été inculquée de force, tu es l'oie qu'ils ont gavée. Et maintenant, même si tu t'en défends, tu es dépendant de la technologie, tu es dépendant des grandes marques. Intrication...

Essaye une seconde d'imaginer la clarté du cerveau de ton arrière-arrière grand-père. Le beurre dans son assiette était sans marque. Sa voiture à cheval sortait d'un atelier local. Jamais il n'avait vu une chemise Lacoste. Les seuls noms propres qu'il avait dans la tête étaient ceux de ses amis et connaissances, et de quelques personnages célèbres.

Je ne prône pas un retour en arrière, la bougie et la marche à pied. J'aime le progrès. Je trimballe les deux cents bouquins de ma liseuse dans une seule poche. Je suis content de ne plus être obligé de donner accès à mon compteur : ma consommation est automatiquement télétransmise. Il n'y a pas de jour où je ne consulte Google à la recherche d'une information. Pas question de vivre comme mes grands parents.

Tu dis que les grands groupes conchient la terre et s'enrichissent. C'est vrai, mais ils le font aussi pour nous, pour que notre abonnement internet soit bon marché, pour que notre facture d'électricité ne crève pas le plafond. Le bureau de recherche et développement de Google fait des miracles pour qu'on trouve plus vite, et plus pertinent. Si les voitures n'étaient pas produites à des milliers d'exemplaires, elles coûteraient bien plus cher et je n'aurais pas les moyens d'en acheter. Les économies d'échelle, nous en profitons énormément - et les économies d'échelle, ce sont les grands groupes. La diffusion du progrès technologique, ce sont les grands groupes.

L'intrication des problèmes est telle qu'il est quasiment impossible d'agir. Les politiques qu'on a trop vite fait de dire pourris sont dépassés par des forces qu'ils ne contrôlent pas. Il ne faut pas pour autant délaisser la politique. Il faut simplement ne pas en attendre plus qu'elle ne peut donner.
- La solution, ce sont les groupes antimondialisation…?
- Ceux-là, ils ont tout faux - en partant de constats justes. On ne fera jamais rien en proposant des solutions rétrogrades, en niant l'accélération des communications et le global village. C'est une forme de repli sur soi qu'ils proposent.

Au contraire, il faut être ultra-mondialiste, parce que c'est le sens de l'évolution technologique. Il faut penser à des solutions globales - sur le plan social, économique, fiscal, etc. pour reprendre le pouvoir sur les grands groupes. Les empêcher de toujours trouver ailleurs un paradis qui leur permet d'échapper aux contrôles, au fisc - aux hommes.

Je ne prône pas la conquête du monde par le prolétariat de tous les pays. L'idée a fait long feu, et l'expérimentation a donné des résultats catastrophiques. Mais je prône une internationale. Constituée de qui ? Des consommateurs qui veulent reprendre la main. Dans quel but ? Modifier la structure économique du monde. De quelle manière ? Par l'instauration d'un pouvoir supranational fort mais modéré - on n'est pas là pour couper des têtes. Un pouvoir démocratique et disposant du pouvoir de contrôler l'économie, le système bancaire et les structures sociales - et par ricochet l'écologie.

Reprendre le pouvoir : c'est ça qu'il faut faire. Car pour l'instant, nous sommes à la remorque !


Alors crier sur les méchants, pas sûr que ça serve à grand chose - sinon donner bonne conscience. J'ai tout lieu de penser que si j'étais à leur place, je ferais pareil. Tout simplement parce que je serais eux. Et toi aussi, forcément.

Brooklyn : petit pays de consommation tranquille