vendredi 14 décembre 2018

Faut-il un contrat sur Mickey Mouse ? (à propos de quelques productions à destination de l'enfance)





Les "Martine"

Ma fille cadette a hérité d'une collection de "Martine". D'un ennui terrifiant. Plus une curieuse propension à montrer les petites culottes des fillettes (j'en parle ici : Martine chez les pédophiles).  Chaque page suit la suivante quasiment sans lien. Comme la visite d'un musée... Absence de conflits intérieurs ou interpersonnels. Au pire des maladresses (tomber de vélo dans la boue, égarer son chien…)

Milieu social bien lisse où tout le monde est beau, propre et gentil. Mais ce n'est pas le cadre qui rend ces livres insipides : on n'est pas forcé d'initier les enfants à la lutte des classes dès l'âge de cinq ans. Et les enfants de bourges ont autant droit à la littérature que les autres... Non, le problème, c'est que l'aventure se réduit à un thème indigent : aller au bord de la mer, à la campagne. L'enfant qui lit se contente de regarder d'autres enfants vivre. Je ne comprends pas bien le message. Ce sont des modèles à suivre ? Une norme - si figée qu'elle en devient angoissante ? L'imitation de Jésus-Christ ?

Sponsorisée par Petit Bateau ?

Les Sendak : "Max et les Maxi Monstres" et autres chef d'oeuvres... pour les grands

A l'opposé : les livres de Sendak. Dont le célèbre "Where the wild things are". Histoire linéaire - juste un voyage onirique chez des monstres drôles et effrayants qui vivent dans une île tropicale. Magnifique et poétique étrangeté. Transgression aussi... Mais les enfants peuvent-ils vraiment apprécier ? Quand on lit "In the night kitchen", on a des doutes. Et ce n'est pas parce que le petit garçon montre sa zézette - ce qui l'a fait interdire dans de nombreux pays. Mais là, l'enfant n'a plus rien pour se raccrocher : ni réalité quotidienne, ni logique, ni identification au héros. Et ça ne passe pas.

Splendide. Mais comment un enfant pourrait-il reconnaître les trois Hardy ?

Trotro, Tchoupi, Zouzou, Dani, Bali...

Je m'étonne de la médiocrité des séries pour enfants. Le principe ? Reproduire des évènements de la vie quotidienne. Mais dans quel but ? L'enfant n'a pas assez de sa propre vie ? Peut-être on veut lui montrer qu'il n'est pas le seul...? A enfiler les bottes de papa, par exemple - les chaussures à talon de maman, ce serait trop osé ?

Ou pour lui faire la morale ? Hmm... On dirait des séries faites par des psy... On fait semblant de ne pas juger. Mais ici, seuls les enfants se trompent. Gnangnan, moralisants, ces dessins animés invitent sournoisement à l'obéissance. Car si les méchants sont punis, c'est par eux-mêmes, en boomerang. Un enfant boude ? C'est pas bien, il n'en tirera que des ennuis. Alors que c'est si simple : il suffit d'arrêter de bouder !

Enfant, je détestais les clichés par lesquels les adultes montraient les autres enfants dans les films ou les publicités. Hâbleurs... mais si mignons, si purs, avec leurs défauts tellement attendrissants. Je m'étonnais qu'on puisse avoir une idée si bidon du peuple des enfants... comme si on était une tribu de mignons petits singes... et comme si les adultes n'avaient jamais eu six ans. C'est ce que je ressens en regardant ces séries normatives.

Dans les séries françaises pour enfants, rien d'imaginaire. Pourquoi pas la visite d'un bureau d'actuaire chez Axa ? La salle d'attente d'un DRH dans un hôpital de l'AP? Les histoires de loups, de fées et de pouvoirs magiques n'existent donc plus ?

Dommage, certains graphismes sont très sympa. Mais le niveau est souvent trop élevé pour une enfant de trois ans et demi si on veut qu'ils comprennent vraiment tout. Je vais quand même accorder un demi point à Tchoupi - pour son doudou vivant.

Macha, le Gruffalo, la Sorcière sur son balai et d'autres

Heureusement, il y a Macha et l'Ours (dont je parle ici). Je viens de lire qu'on considérait la série comme de la propagande russe. Tu peux chercher sur le net : aucun argument ne tient la route. Macha est d'ailleurs critiquée en Russie au motif qu'elle donne un modèle éducatif exécrable : voir en elle une personnification de Poutine, c'est plutôt comique...


J'ai aussi consacré un article à l'excellente Sorcière dans les airs. Du même auteur, le Gruffalo mérite tous les éloges.

On tombe parfois sur des choses étonnantes. Un livre anglais dont le texte est en complet décalage avec les illustrations - sans doute écrit en plein divorce de l'illustrateur et de la scénariste. C'est dans Tales from Fern Hollow, de John Patience, pourtant un charmant illustrateur.

La patte classique et délicieuse de John Patience
 
Au fait, tu sais ce que le petit Chaperon Rouge apporte à sa mère-grand ? Une galette et un petit pot de beurre ? Ça, c'est dans la version française (Perrault). Dans la version allemande (Grimm), le Chaperon Rouge porte un morceau de gâteau... et un kil de rouge ! 

Étiquette d'un vin du bordelais (domaine des Trois Petiotes). On comprends pourquoi elle arrive en retard...

 

Le monde de Disney

Les personnages de Disney - Mickey, Dingo, Donald - sont souvent critiqués pour leur laideur. Il ne faut pas exagérer. Ce qui est certain, c'est qu'ils fascinent les enfants du monde entier et de toutes cultures. Et si c'était génétique ? Je le pense sérieusement.

Grand sourire, grosse tête sur un petit corps comme les bébés, couleurs en à-plat, trait noir net :
un schéma archaïque interne qui fait grésiller les neurones des enfants ?

Plus gênant : quand Disney dégrade des classiques. Ses versions du Prince et du Pauvre (de Mark Twain) ou du haricot magique (je pense à l'excellente version de Jacob) sont bien médiocres en comparaison des originaux.

Mais les trois petits cochons passent bien. La dimension très gore(t) est utilement édulcorée - le cochon qui mange le loup qui vient de dévorer ses frères a-t-il une place dans la culture infantile actuelle ?

L'apprenti-sorcier est magnifique. Je sais bien qu'il y a au départ un poème de Goethe. Mais qui l'aurait lu ? Dommage, même la version Disney fait peur : tout est dans la musique et le visage du sorcier.

Ichabod

D'autres dessins animés ont pour cible un public plus âgé. Je ne parle pas des petits films de Disney sur les maths ou la géométrie qui, va savoir pourquoi, n'ont pas eu un grand succès. Je pense à Ben and me (une broderie sur le personnage de Benjamin Franklin), et surtout à Ichabod, grand classique de la littérature et référence culturelle américaines. Son succès n'a pas passé l'Atlantique - et pourtant, tous les petits américains ont lu la nouvelle de Washington Irving - aussi auteur de Rip van Winckle (1820) que tu connais forcément, espèce d'inculte !

Ichabod Crane est l'histoire d'un personnage ambigu. Éduqué (c'est l'instituteur du village), il est aussi crédule et peureux - sa peur morbide des revenants le perdra. Grand échalas d'une laideur singulière, il a divers talents - mondains notamment. Dévoué à son travail, il est aussi intéressé et gourmand. Cette complexité n'aide pas au classement : Ichabod, c'est un bon ou un mauvais ?

Un Ichabod beaucoup plus intéressant que celui de Disney sur le plan graphique. Adam Hastings, artiste, Ohio.

Mais voilà : Ichabod n'est pas un livre pour les enfants. Bons et méchants doivent être bien rangés dans deux boîtes différentes et la happy end est obligatoire. Il y a l'âge du carambar et celui des rognons de veau au porto. Des rognons de veau au carambar : non merci.

La Reine des neiges

Au fil des années, les longs métrages Disney deviennent de plus en plus difficiles à comprendre. Dans la Reine des Neiges, la complexité des sentiments est à l'honneur des scénaristes - qui sont partis très loin du conte originel d'Andersen. C'est un véritable drame psychologique. Les personnages ne sont ni foncièrement bons ni mauvais, ils ont des difficultés à maîtriser leurs émotions, ils évoluent. La Reine des Neiges n'est accessible qu'à la préadolescence. Pourtant, les enfants plus jeunes seront fascinés par les personnages, les chansons, les graphismes - la construction du château de glace est une réussite -  sans comprendre le sens du film. Ce qui me met très mal à l'aise... Doit-on laisser les enfants prendre l'habitude de se satisfaire de connaissances approximatives ? Ne leur présenter que les fragments "visuels", ceux qui se passent d'explications ? Hmm...


Le Roi Lion

La simplicité du Roi Lion n'est qu'apparente. D'abord, l'enfant doit comprendre ce qu'est la mort - en l'occurrence celle du père lion. Quand l'oncle essaye de faire peser sur son neveu la culpabilité de la mort de son père, les jeunes enfants ne captent rien. Autre difficulté : le passage de l'enfance à l'âge adulte montré en cinq secondes, sans explications. Il implique que l'enfant ait un bon repérage du temps, qu'il ait réfléchi à son propre avenir. Et qu'il soit capable de se projeter à la place de son père ou de sa mère. Pas facile… En comparaison, le dilemme entre vivre pénard avec ses potes ou assumer ses responsabilités d'héritier du trône est presque de la gnognotte. Le Roi Lion, c'est l'Éthique de Spinoza... en barboteuse.

La Petite Sirène

De même la Petite Sirène. Le principe du conte : une sirène s'intéresse à un autre monde que le monde sous-marin, celui des hommes. Très abstrait. Encore un dilemme : fidélité à la famille, à l'espèce, ou ouverture au monde terrestre. On peut à la limite expliquer, mais l'enfant passera à côté du message : curiosité pour d'autres cultures, d'autres civilisations etc. Il verra dans la sirène un remake de Blanche-Neige, avec une méchante reine (la pieuvre), un beau prince… La fin est particulièrement complexe, avec la voix volée, la transformation de la méchante reine en jolie jeune fille... Cette fois, c'est Hegel en dessin animé.

Blanche-Neige

Blanche-Neige est moins simple qu'il n'y parait. Certes, il y a des bons et des mauvais parfaitement repérables. La structure est élémentaire - pas de personnages annexes, pas de relations multiples. Aucun dilemme. Juste le combat du bien contre le mal... ou de la beauté et de la jeunesse contre la laideur et la vieillesse ? Trouve-moi un seul enfant qui trouve belle la méchante reine... Ce qui rend sa jalousie plus difficile à comprendre... et la moralité de l'histoire douteuse !

Pour donner une (fausse) preuve de la mort de Blanche-Neige à la reine, le chasseur tue une biche et en arrache le cœur. Initiation au gore… heureusement, on se contente d'imaginer la scène. Chez Grimm, c'est la version triperie : le chasseur présente le foie et les poumons d'un marcassin. La reine les envoie direct vers la cuisine pour les faire cuire au sel... avant de les manger (Der Koch mußte sie in Salz kochen, und das boshafte Weib aß sie).

Au fond, Blanche-Neige doit la vie au meurtre d'un bébé-sanglier… Celui de la biche passe-t-il mieux ? Oui... à condition de ne pas avoir vu Bambi dans les jours précédents !

Quant au chasseur, sbire du mal, il change d'avis au dernier moment : prototype d'une rédemption accessible dès le plus jeune âge. Même si dans Grimm, c'est un Pilate qui répugne au meurtre de sang-froid d'une jolie jeune fille - il préfère la laisser en pâture aux bêtes féroces de la forêt, ours ou loups… au final une mort plus cruelle.

Là où ça se complique, c'est dans la maison des nains. D'abord, personne ne bronche quand ils font violence à Simplet, déficient mental, et l'obligent à aller voir le monstre qu'ils croient entré dans la maison : on est en 1937… et c'est pour rire !

Les plaisanteries des nains, leurs bredouillements quand ils parlent avec Blanche-Neige dans leur chambre à coucher, les allusions sur leur hygiène douteuse, la crasse de la maison, tout cela passe au dessus de la tête des tout petits enfants et n'a rien à voir avec la version originelle de Grimm (ou au contraire, la maison est propre et nette).

Mais avec des explications, Blanche-Neige peut être compris des enfants très jeunes. Et constituer une propagande décente pour la douche. Même si on finit toujours par buter sur cette fausse mort, et la réa insensée dont bénéficie l'héroïne par le truchement du prince…

Certains disent que les studios Disney manquent de créativité. Et citent d'autres studios qui ont eu moins de réussite. Prenons la version de Blanche-Neige par les studios Fleisher. Cette fois, c'est Betty Boop qui incarne Blanche-Neige. Le niveau plus élevé de sexualisation (les nains dévisagent les fesses de Blanche-Neige quand elle arrive dans leur maison...) dérangera certains enfants, naturellement pudiques. Mais c'est précisément l'inventivité des dessinateurs de ce studio qui va leur nuire : trop de sauts illogiques, il faut une certaine maturité pour apprécier cette excellente version.

Blanche-Neige en Dim-Up. Pierrot en prince charmant. La mort en casquette (soviétique ?) Dur pour les nains...

Comme les histoires de prince charmant commencent à me gonfler (ils se marièrent et eurent beaucoup d'ennuis…) j'ai laissé de côté Cendrillon. Dommage ! Le principe de la citrouille et de la pantoufle de vair plait aux enfants. Avec cette forte valeur ajoutée éducative : après l'heure, c'est plus l'heure... Curieux quand même que les pantoufles de vair ne retournent pas à leur état originel de charentaises éculées. Ça ne t'a jamais frappé ? Il serait plus logique que le prince se retrouve avec un infâme croquenot dans la main - en 33, mais croquenot quand même. Peu importe, je rédigerai un manuel d'utilisation des citrouilles pour ma fille, ça peut lui être utile.

Le Livre de la Jungle

A la place, je lui ai donné le Livre de la Jungle. Beau voyage initiatique (avec une musique swing d'enfer). En se promenant dans la forêt, un enfant rencontre divers animaux - rencontres plus ou moins agréables. Le concept d'hypnotisme n'est pas simple à faire passer. Le reste est compréhensible à part l'humour des vautours, d'un niveau plus sophistiqué. En fait, le livre de la jungle est un bestiaire : lecture tout à fait adaptée aux enfants, bien que l'identification au héros ne soit pas très simple.

Mais j'en vois ronchonner… Qu'est-ce qu'il y a encore ?... Oui, bien sûr, la présentation de la séduction féminine à la fin du périple est très critiquable !

L'art de séduire en papillonnant des cils...

Disney : une certaine vision de la vie

Certains se plaignent de ce que Disney passe des messages. Image idéalisée du prince charmant, du mariage, de l'amour - c'est vrai qu'on est loin de la réalité statistique des divorces. Présentation monolithique du bien et du mal. Psychologies rudimentaires. Comment faire autrement ? L'enfant a le temps d'évoluer et de remettre en question ces contenus. Autrefois, les psychanalystes faisaient croire que tout se fixait dans l'enfance. Nous ne croyons plus à cet énorme mensonge.

Et puis n'est-ce pas aux parents d'aider l'enfant à prendre des distances ? Et d'enseigner la contestation - dès le plus jeune âge ? 

Conclusion : il comprendra plus tard...?

- Faut-il accepter que les enfants picorent ce qu'ils peuvent dans les animes quitte à y revenir quand ils sont plus grands ?
 - On ne peut pas tout comprendre du premier coup... Il faudrait en théorie que les parties trop difficiles n'obèrent pas la compréhension de l'ensemble… Oui, acceptable en théorie... en réalité, je ne suis pas du tout convaincu : défilement d'images incomprises = risque d'abrutissement ?

Pour moi, les meilleurs livres pour enfants et les meilleures animes doivent être épurés. Il faut qu'ils s'adressent à une tranche d'âge précise - ce qui restreint forcément leur cible commerciale. Quand ils sont compréhensibles du début à la fin, ils placent l'enfant dans un monde cohérent et lui donnent un agréable sentiment de maîtrise intellectuelle.

Un buffet qui propose cinquante plats, c'est rarement gastronomique. Il n'en faut pas pour tous les goûts. Une bonne anime est une anime ciblée.

Raison pour laquelle je trouve très pénibles les nombreux dessins animés où les héros sont flanqués de personnages secondaires, genres de mascottes qui sont censés être amusants. Bouffons sans force ni courage, bavards vantards victimes de mille mésaventures, ils sont là pour faire contrepoint, alléger des histoires naturellement dramatiques... et élargir l'audience.

Trop souvent, leurs plaisanteries s'adressent à des enfants d'un certain âge, sinon aux adultes. Mais comme ils ont un aspect rigolo et vivent de gags visuels, on espère qu'ils plairont aussi aux petits. Je ne donne pas d'exemple, la liste est longue et tu vois de quoi je parle.

Voici selon moi les ingrédients nécessaires à la réalisation d'un livre ou d'un film pour un petit enfant :
- linéarité et simplicité de l'action,
- nombre limité de personnages (max : 6),
- répétition de phrases-clé,
- répétition de situations, (les répétitions permettent la prédiction de la suite par l'enfant, ce qui le rend actif)
- graphisme "arrondi", sans distorsions majeures de la réalité (et un plus s'il y a beaucoup de détails dans les images)
- absence de dilemme (ou dilemme élémentaire),
- mélange réel / imaginaire soigneusement dosé, avec une subtile intrication
- absence d'humour du second degré sinon en marge de l'histoire.

Si tu as cela en rayon, fais-moi signe !

jeudi 13 décembre 2018

L'école à la maison : un rêve de profs !


Just bullshit !

Une femme décide de ne pas scolariser ses enfants : ils apprendront à la maison. Avec sa famille, elle parcourt le monde s'informer de cette méthode. Rencontre diverses personnes, dont plusieurs sont auteurs de livres sur la question. Et en tire un long métrage (clic ici).

Beaucoup d'eau a passé sous les ponts depuis que j'ai terminé "Libres enfants de Summerhill". Et lu beaucoup d'articles sur les résultats finalement très mitigés que cette méthode aurait obtenus.

Mais voilà, une amie s'interroge. Et m'envoie un lien. Est-ce que l'école est la voie obligatoire, la seule ? Se poser la question est déjà une preuve de courage. Combien de parents le font ?

Malheureusement, les arguments présentés sont souvent faibles sinon faux.

D'abord, une justification quantitative : la situation d'apprentissage à la maison existe depuis la nuit des temps, alors que l'institution scolaire n'est qu'une invention récente. La première est la situation historiquement dominante, majoritaire, et donc en quelque sorte normale. On l'a oublié.

C'est faire peu de cas du facteur populationnel. Des milliards d'humains sont passés et passent par l'école. Avant qu'elle n'existe, la terre était beaucoup moins peuplée. L'argument est donc pour le moins contestable. Mais passons.

La vidéo nous explique qu'il est préférable que l'enfant oriente lui-même les contenus de son enseignement, et leur rythme. C'est imaginer que l'indolence et la paresse n'existent pas, sinon comme conséquence de l'école. Il faut y croire... et c'est parfois l'angoisse, comme l'exprime d'ailleurs un père. Il faut être certain que l'enfant va finir par acquérir ce qu'il doit acquérir, même si c'est avec beaucoup de "retard" - il faut faire une confiance absolue en son envie d'apprendre. Envie qui serait également distribuée chez tous ? Qui ne bénéficierait jamais d'une douce invigoration ?

Attention, il n'est pas dit que les enfants peuvent se passer de professeurs. Quoique... L'idée est qu'il faut surtout apprendre à apprendre. Très bien. Mais comment savoir si c'est possible ? J'ai rencontré quantité de gens qui préféraient avoir un professeur. Ils avaient de la peine à s'imposer la discipline minimum qu'implique l'apprentissage. Ceux qui le peuvent sont rares. Pourquoi les autres sont-ils majoritaires ? Parce qu'on ne leur a pas appris à apprendre ? Possible. Mais pas certain.

Il est dit qu'il n'y a pas d'échec avec cette méthode… Difficile d'y croire.

D'autant qu'il existe un biais de recrutement évident. Pour beaucoup d'entre eux, les parents sont enseignants. Déjà, ils ont une réflexion, une formation et une expérience sur le sujet… Apparemment, aucun n'a jamais pointé à l'usine : "on peut toujours se débrouiller" explique l'un d'eux. Ils ne sont pas du tout représentatifs de la moyenne. Et il n'y a évidemment pas de parents isolés. Ni de mésentente parentale.

Autre biais, ces parents sont extrêmement motivés. L'éducation de leurs enfants polarise leur énergie, c'est le but de leur vie. Je ne dis pas qu'ils n'y trouvent pas de plaisir - au contraire. Mais peut-on attendre cette vocation chez n'importe qui ?

Il existe aussi un biais génétique. Ces parents sont intelligents. La probabilité qu'ils aient des enfants intelligents est supérieure à la normale.  La vidéo passe totalement sous silence cette part génétique qui contribue aux bons résultats obtenus. En arrière fond, on entend la petite musique (socialiste ?) du tout éducationnel. C'est évidemment valorisant pour les parents, puisqu'ils sont entièrement responsables de la réussite de leurs enfants !

Picasso aurait dit : "Dans chaque enfant il y a un artiste…" L'auteur de la vidéo en infère que l'éducation traditionnelle est mauvaise puisqu'elle ne permet pas de révéler tous ces artistes. En quoi le fait que Picasso soit un peintre génial le qualifie-t-il pour parler d'éducation ? Cette citation d'une sommité... incompétente est étrange, limite malhonnête - comme racoler un chanteur populaire pour soutenir un groupe politique.

Beaucoup d'enfants préscolaires sont sans dons particuliers, sans passion évidente. Pourtant, leurs parents ne sont pas des tortionnaires ultra-directifs… Mais dans la vidéo, on a encore droit au préjugé sur les enfants : ils sont tous merveilleux ! Au risque de choquer, j'affirme que les enfants sont souvent comme leurs parents, ce qui signifie qu'on trouve chez eux une bonne quantité de cons. Je ne dis pas qu'ils le resteront forcément tous…

Alors les merveilleux enfants dont le don pour la musique s'épanouit par magie parce qu'ils ne passent pas par l'école, j'ai aussi de la peine à y croire. Il est maintenant établi que l'aptitude à la musique est largement génétique. La pratique virtuose d'un instrument est extrêmement exigeante et demande de toute façon des horaires adaptés. Il n'est donc pas étonnant que les enfants de musiciens développent leur don en l'absence de cadre scolaire. Mais combien y a-t-il de musiciens professionnels dans la population ?

La vidéo montre souvent des groupes d'enfants. La question qui se pose dans le cas d'un enfant unique : quid de la socialisation ? Je n'ai peut-être pas été assez attentif mais je n'ai pas souvenir que ce problème ait été évoqué, sinon à la marge.

Pour les femmes, pas question d'avoir une carrière. Car au fond "il n'y a rien de plus important que de transmettre aux enfants" (de mémoire).  Personnellement, je trouve que ça donne à réfléchir sur les droits de la femme. Et sur l'humanité si son seul rôle est de se reproduire.

La vidéo fait état d'un certain nombre de miracles. Ainsi : "il semblait qu'en une nuit, il avait appris à lire"… Ailleurs, comparaison est faite entre l'apprentissage de la langue maternelle (qui ne passe pas par l'école : donc bien) et l'apprentissage d'une langue à l'âge de 15 ans à l'école (donc caca) : comparaison de ce qui n'est pas comparable = mauvaise foi ?

Au final, un groupe extrêmement motivé de gens parmi lesquels bon nombre d'enseignants décide de donner à leurs enfants l'éducation qu'ont reçue les rois : ils se font leur précepteur particulier. Pour ce groupe d'élite, et dans ces excellentes conditions, je ne m'étonne pas que les résultats soient bons.

De là à généraliser… Pourtant, malgré les apparences, je ne suis pas négatif. La propagande qui saute à pieds joints par-dessus les biais - ok, c'est un style. Les conceptions du développement humain qui laissent une place délirante à l'éducatif - tant pis pour eux s'ils sont d'un autre siècle. Le ton prosélyte, avec la démonstration d'un bonheur forcé (par un étonnant miracle, les enfants ne sont jamais montrés bougons ou simplement neutres), m'évoque les témoins de Jéhovah... Mais bon. Le fait que la présentation de la méthode soit fortement biaisée n'implique pas forcément qu'elle soit mauvaise.

Ce qui est positif, c'est la contestation du système. Après tout, des parents qui ont le courage de ne pas suivre le rassurant chemin de l'école, c'est intéressant. Et nous sommes bien d'accord : laisser les enfants suivre leur rythme, il y a des chances pour que ce soit positif.

Par conformisme et pour la paix des ménages, j'avais décidé de laisser ma fille à l'école thaïe en attendant notre retour en France. Je viens de décider que cette école offrant plus un gardiennage qu'autre chose, elle en serait d'autant plus dispensée qu'elle fait toujours le cirque pour y aller.

Plus jamais ça ? Faut pas rêver...

lundi 10 décembre 2018

Est-il mal élevé de poser des questions ?


La propagande macroniste pourrait faire observer que a/ ce n'est pas un château (pas plus que la maison de campagne de Mélanchon) b/ difficile d'imaginer que Macron hérite de la maison de famille de sa femme... c/ Macron est loin d'être imposable sur la fortune. Y a-t-il des gens qui y croient...?


Avoir un raisonnement froid et logique quand on ne s'appuie pas sur des nombres, des symboles ou des figures géométriques est d'une immense difficulté.

Sans arrêt, des émotions qui viennent parfois du fond de l'enfance, des préjugés, tout un conglomérat d'opinions renforcées au fil du temps viennent gauchir les idées qu'on se fait d'un évènement nouveau. On ne peut y échapper. L'essentiel est de le savoir et d'en tenir compte. Et donc d'accepter l'idée qu'on a souvent tort.

La période politique actuelle est assez troublée. J'ai trouvé sur le net un certain nombre d'affirmations assez catégoriques. Elles m'ont surprises et je les ai donc transformées en questions. Que je me pose et te pose pour essayer d'y voir plus clair.

1/ Le prix de l'essence en France est le plus élevé d'Europe, aucun pays taxe autant ce produit :
a - oui
b - non

2/ Le niveau d'imposition en France est le plus élevé d'Europe
a - oui
b - non

3/ La France est le seul pays d'Europe où il n'y a pas d'impôts sur la fortune (globale)
a - oui
b - non

4/ La France est un pays indépendant de la finance internationale et des grands groupes. Sa politique économique n'est pas contrainte par le taux du yen, celui du dollar, celui du prix du baril de brut, la pression qu'exerce actuellement D. Trump sur les échanges commerciaux. Il suffit de baisser les barrières et le tour est joué.
a - oui
b - non

5/ Les problèmes qui existent en France tiennent à une personne principalement (ou un petit groupe de personnes). Ce n'est pas du tout un problème de structure :
a - oui
b - non

5bis/ Les problèmes qui existent en France tiennent à un problème de structure politique. Notre constitution est mauvaise. Il faut aller vers une sixième république ce qui résoudra une énorme part de nos problèmes :
a - oui
b - non

Exact. La quadrature du cercle. Comment faire autrement sans altérer la cohérence d'un plan développé une fois tous les cinq ans et présenté lors de l'élection ? Là, il y a eu un problème de communication. Jusqu'ici, Macron s'était montré assez nul. Mais est-il simple ou compliqué de prévoir les réactions populaires à partir de sondages ? J'aimerais bien le savoir.


6/ Macron s'est enrichi personnellement pendant son mandat. Il reçoit des fonds secrets de la finance internationale. La présidence de la République est un poste bien plus rémunérateur que le poste de conseiller qu'il avait à la banque Rothschild, et il a vite fait le calcul :
a - oui
b - non

7/ Les finances publiques en France sont bénéficiaire et permettent de faire des largesses. On ment quand on dit qu'il existe un déficit de la balance commerciale depuis 50 ans environ et que ce déficit est à prendre en considération :
a - oui
b - non

8/ Quand il est arrivé au pouvoir, Macron a trouvé une situation saine. C'est par mépris sinon haine des gens à revenus faibles qu'il augmente les taxes :
a - oui
b - non

9/ Un nouveau président de la république ferait beaucoup mieux que lui et pourra facilement concilier les impératifs écologiques, économiques et sociaux (car la situation actuelle tient avant tout à une orientation pro-capitaliste) :
a - oui
b - non

10/ La solution à la crise actuelle consiste à prendre le pouvoir de force et suspendre momentanément le fonctionnement démocratique car il n'y a qu'un risque mineur de dérive autoritariste (cela ne s'est pratiquement jamais vu dans l'histoire de France ou d'autres pays d'Europe) :
a - oui
b - non

11/ La taxation confiscatoire des biens des classes aisées pourrait entraîner leur départ vers l'étranger et l'appauvrissement de la France à divers niveaux, notamment éducatif (comme l'avait fait la révocation de l'édit de Nantes) ; elle pourrait aussi susciter une méfiance des investisseurs internationaux et à terme un nouveau repli de l'économie française :
a - oui
b - non

12/ En un an et demi, les réformes économiques de fond de Macron ont eu largement le temps de porter leurs fruits et on peut déjà juger de leur effet négatif car l'économie d'un pays, tout comme son administration, est très réactive :
a - oui
b - non

13/ Après le vigoureux coup de pied qu'il a reçu, on peut s'attendre à ce que Macron ne fasse plus rien pendant les 3.5 années de pouvoir qu'il lui reste s'il se maintient dans son poste. On peut aussi penser que ses successeurs se contenteront de gérer le quotidien sans rien réformer de peur de susciter des mouvements sociaux de grande ampleur (cf. la politique de F. Hollande) :
a - oui
b - non

Bien vu ! Après, il faudra manger les restes - je doute de la possibilité de réformer pour ses successeurs. L'après-Macron, c'est un des enjeux de ce bras de fer.

14/ La question de l'écologie et de la consommation de carburant fossile est annexe et peut attendre six mois, un an, trois ans, du moment qu'on fait le tri sélectif et qu'on remplace les centrales nucléaires (qui n'ont aucune influence sur la couche d'ozone et la détérioration du climat) par quelques dizaines de milliers d'éoliennes :
a - oui
b - non

15/ Les français dans leur ensemble souhaitent voir leur pouvoir d'achat augmenter (oui) quitte à ce que cela implique une croissance économique et donc de la consommation d'énergie. // Les français ne manifestent que pour les deux millions de personnes qui vivent en France dans la misère et ne demandent rien pour eux (non) car ils ont compris qu'il fallait entrer en décroissance :
a - oui
b - non

16/ La démocratie directe n'a pas d'autre inconvénient que de brider le pouvoir discrétionnaire des politiques ; elle permettrait au peuple de gouverner le pays sans tiraillements, du fait d'une naturelle convergence des vues :
a - oui
b - non

17/ Macron s'est engagée à baisser les impôts quelle que soit la conjoncture interne et internationale :
a - oui
b - non


J'ai trouvé pas mal de réponses sur le net. Réponses nécessitant souvent un petit complément explicatif, mais dans l'ensemble, réponses claires et univoques, parfois fondées sur l'histoire de la cinquième république - on sait que l'histoire bégaye.

Mieux vaut que tu cherches toi-même. Tu peux même m'écrire tes réponses. Celle de Francis Blanche : "Il peut le faire..." (en parlant d'un éventuel successeur de Macron) sera accueillie avec plaisir.

Enfin si ces questions ne te semblaient pas pertinentes, je m'engage à publier toutes celles qui me seraient proposées - sous réserve qu'elles respectent la netiquette.


Caricature naïve. Malheureusement, au delà d'un certain seuil, les riches n'ont pas besoin d'un Robin des Bois, l'argent va à l'argent de manière mécanique par manque de contrôle international.


dimanche 9 décembre 2018

Cassandre et les gilets jaunes




Fille de roi, Cassandre est une jolie femme et plait à Apollon. Pour s'en faire aimer il lui accorde le don de prédire l'avenir. Mais Cassandre se refuse. Alors Apollon lui crache dans la bouche… et ainsi fait en sorte que personne ne croie ses prophéties.

Cassandre est encore et toujours une victime. Victime de la langue française : faire sa Cassandre signifie donner de mauvaises nouvelles qui sont fausses par exagération. Expression elle-même fausse car Cassandre a toujours dit la vérité !

Cassandre n'est pas une figure mythologique poussiéreuse. C'est un personnage actuel. Un archétype. Bien réel.

Aujourd'hui, une cassandre est une personne qui tente de voir au-delà des fausses évidences que présentent les médias. Et donc d'en tirer des conclusions et une prédiction de ce qui va se passer - selon toute probabilité.

Cassandre, c'est juste quelqu'un qui a un coup d'avance. Quelqu'un qui voit un peu mieux la big picture.

Il a été démontré que les gens ne cherchaient pas à agir selon des principes rationnels. Ils fonctionnent en sens inverse : ils cherchent des raisons pour justifier leurs émotions. Sans percevoir que leurs arguments n'ont d'autre fondement que la justification de leurs sentiments.

Il n'y a donc guère d'espoir à avoir. Ces gens trouvent des causes directes à ce qu'ils observent - avec une déconcertante crédulité. Les causes profondes leur échappent. Dans cette mesure, ils ne peuvent pas prédire l'avenir. Et donc engager une action cohérente.

L'avenir risque de leur tomber sur la tête. Peu importe : ils trouveront toujours un bouc émissaire. Mais jamais ne se remettront en cause. Et si les sept plaies qu'ils ont appelées par leur sottise durent, tant pis pour leurs enfants. Ils sont eux-mêmes les enfants de parents qui ont toujours regardé leurs pieds.

Cassandre peut continuer de prédire l'avenir. Comme toujours personne ne la croit.

Mais qui pourrait prétendre être Cassandre ? Personne ne le croirait !

vendredi 7 décembre 2018

Les sopranos : une série dont le héros se gratte les c… en peignoir


Tony Soprano - le boss. Regard aimable et franc, de toute sa personne émane un bienveillance naturelle...

Envie d'une série où il n'y a que des vieux - cons, obèses et moches pour la plupart ? Une série dont le héros a la gueule d'un gros cochon rusé et libidineux ? Envie d'avoir la haine et la gerbe ?

J'ai ce qu'il faut. Les Sopranos. Série en six saisons, avec plein de personnages que tu n'oublieras jamais. Un incontournable de la culture américaine.

La mafia italienne dans le New Jersey - un état dont tout le monde se moque à New York1. Le New Jersey, c'est genre le 91  : tu ne sais jamais si t'es dans une campagne pourrie ou une banlieue.

Les Sopranos selon Haidt

Il n'y a pas longtemps, j'ai publié un post sur un excellent bouquin, "The Righteous Mind" (lien ici).  C'est un traité sur la morale inspiré par des travaux cognitivistes. On comprend que la raison joue assez peu chez l'homme : elle intervient après-coup comme justification des instincts moraux. Qui sont génétiquement au nombre de six d'après les observations de Haidt. Six aspirations morales de base.

Si on analyse le fonctionnement de la famille Soprano à travers cette grille, on constate que cette mafia a un fonctionnement particulièrement moral. Quatre des six aspirations reçoivent un très haut score. Mais comme l'explique Haidt, les pulsions innées sont remodelées par la culture...

1/ La loyauté : on est recruté et on prête serment lors d'une véritable cérémonie - comme les francs-maçons - chaque fois qu'on change d'échelon. Élément fondateur du fonctionnement mafieux.

2/ L'obéissance à la hiérarchie : la mafia n'est pas un gang, c'est une armée - soldats, caporals, capitaines...

3/ Les idées d'égalité, de répartition sont à leur niveau minimum ; les plus forts gagnent, il y a ceux qui réussissent et les autres, des loosers ; les femmes, les blacks et les minorités en font naturellement partie.

4/ L'oblativité est aussi au niveau zéro : la mafia est un business, pas une entreprise de charité.

5/ Le sens de la justice existe - très fort, fondé sur une idée simple, la retaliation, la loi du talion ; ce qui rend si difficile l'arrêt des hostilités entre bandes une fois qu'elles sont engagées. Mais c'est aussi la justice de la récompense, de la distribution au mérite. Celui qui a passé des années au gnouf a le droit à une compensation. Il existe une solidarité pour les veuves et les orphelins...

6/ Le sens de la pureté, du divin, du tabou est très vif. La religiosité est bien vue, on croit en Dieu, on porte des amulettes catholiques. On croit en l'"orthodoxie sexuelle", et plus encore, au sang et à la famille.

Un des capitaines veut en tuer un autre qui a manqué de respect à sa mère ; le boss s'interpose :
- Nobody's killing anybody.
- There's a line in the sand when it comes to mothers.

"a line in the sand" : une expression biblique, bien sûr - Jean 8:6. Elle a été utilisée par le très républicain Bush père pour déclencher la première guerre en Irak. La mama fait partie des tabous...

Ce sens de la pureté peut aussi s'inverser : on crache en signe de mépris, on pisse sur le type qu'on a tabassé. On souille. Dans un salon de thé, un caporal à la fille d'un boss : "la crème que tu as au coin de la bouche, ça pourrait être autre chose..." Le lendemain, on le retrouve presque mort et complètement édenté. Pureté. Tabou...

Valeurs assez proches de celles de l'extrême-droite activiste. Et l'opposé de celles des anarchistes.

C'est sans doute cet aspect très moral du fonctionnement mafieu qui nous touche. Même s'il est dysfonctionnel, il appelle à nos propres instincts moraux. A mon sens, c'est la raison principale du succès énorme de cette série - surtout aux USA ou les valeurs morales ne sont pas superposables aux valeurs européennes.

 Colère, gourmandise, luxure, envie, orgueil. Avarice, paresse à un niveau à peine moindre. Bon catholique.

Pas de cloison entre la famille et les familles.

Les Sopranos, ce n'est pas une histoire de bandits. Ni une sitcom sur une famille un peu particulière. C'est juste entre les deux : les interférences entre "business" et vie privée dans le milieu :
"There is a point when business bleeds into another shit..."

A la maison : impulsivité et troubles du contrôle. Méchanceté gratuite. On se bouffe les uns les autres.
"My house, it was dog eat dog…"

On fait des petits profits sordides sur n'importe quoi. On trahit à tout va. On ment sans arrêt. On a confiance en personne - le personnage central se défie de sa propre femme, pourtant une sainte vu ce qu'il lui fait subir… D'ailleurs la seule assez normale dans ce jeu de massacre. Dommage qu'elle soit si commune - comme disait ma grand-mère. Au fait, je ne l'ai pas dit, les acteurs sont fantastiques.

Parfois, on voit passer des "gens normaux", la psy du boss, les rares flics, la fille étudiante. Ils rappellent qu'il existe un autre monde, sinon on l'oublierait : monde clos qui interagit avec l'extérieur par d'étroites fenêtres, violence suraigüe ou étonnement stupide qui débouche sur le mépris.

La psy du boss

Pas très bonne thérapeute, mais... excellente actrice. Pas seulement pour ses jambes en nylon, son air de ne pas y toucher ou son extraordinaire voix rauque.

La thérapie : un passage souterrain entre les deux mondes ou Soprano se risque - un pas en avant, deux en arrière. Avec la vulgarité de pensée et l'épaisseur qu'on lui connaît. La ruse d'un maquignon. Mais aussi de la sincérité. Ce qui rend cette relation difficile à évaluer pour la psy, mais aussi très dangereuse - car le boss exige un retour.


Comment va-t-elle s'en sortir ?

La laideur et la bêtise

Beaucoup de personnages sont vieux. Gros. Laids. Port du marcel réglementaire. Femmes aux visages durs, aux faux ongles recourbés comme des griffes. Terrifiantes ou totalement névrosées. Ou araignées répugnantes. Pas forcément cérébrales… Discutant dans les toilettes :
- Tu as de la chance, il est mignon, il gagne de l'argent, il a de beaux cheveux…

Conversations insipides. Degré zéro de la culture. Chez les hommes, on a aussi des intellos :
- T'as vu les grands écrans ? J'ai regardé dans un magasin. Super définition. Marlon Brando, on y voyait les poils du nez comme des câbles BX qui lui sortaient du pif...

Et la télé, lourde, récurrente, fait miroir : vieux films de bandits, comédies burlesques, grands classiques ou émissions à la con. Oui, ils ont la même culture, ce sont de vrais américains... 100% !

Le sens de la famille...

Le plus étrange est qu'on se surprend parfois à prendre parti ! Contre celui qui est encore pire que le pire. Mon sens moral est manipulé, trimballé dans tous les sens. Car en même temps, ils souffrent. Ils ont des ennuis. Comment se débarrasser rapidement d'un cadavre - tiens, ce n'est pas à toi que ça arriverait, tu ne sais pas ce que c'est !... Just kidding !

Et puis il y a les démonstrations. Les hommes s'étreignent, se font des petites bises et des bourrades dans le dos. Le chef donne des tapes affectueuses sur la tête, sur le bras. Il empaume le coté du visage d'un lieutenant comme on prenait autrefois celui d'un enfant - avec tendresse et familiarité. Toute une culture patriarcale. On se souvient de l'affection paternelle (ou de celle qu'on aurait rêvé avoir) : autorité rassurante doublée d'une affectueuse indulgence. On est touché… l'expression vient de là, forcément.

Madame Soprano : blonde teintée, racines, bagouses, fanée par les soucis... et le seul personnage sympa.

L'humour

J'ai eu de la peine à aller au bout de la série. Non qu'elle ne soit passionnante. Mais à cause de la gerbe. Même pas la violence - il y a plus gore. Non. La gerbe. Ils sont presque tous à gerber. C'est lourd, la haine.

Heureusement, il y a l'humour. Le neveu se fait casser la gueule et se retrouve aux urgences, bien amoché.
L'interne, dubitative : "Si je comprends bien… il est tombé de la table de la cuisine en envoyant un coup de bombe sur des fourmis ?"
Soprano, sans hésitation : "Oui mais il portait des chaussettes…"

Ou bien à l'enterrement d'un boss, un visiteur présente ses condoléances au fils. Grave, plein de componction :
"Your father meant a lot to me. Not only financially…"

Il y a beaucoup de subtilités dans ce monde de brutes...

La cohérence

Les moments drôles sont rares. Le souvenir que j'ai, c'est celui d'engueulades permanentes alternant avec de la violence. En fait, c'est la vie quotidienne d'un bully. J'ai eu plusieurs moments de saturation : obligé de faire des pauses de quelques jours à quelques mois… ce qui n'arrange pas le suivi de la série. Pléthore de personnages, combines entortillées, vieilles histoires : il faut une bonne mémoire pour tout intégrer. Surtout quand ça reboote après avoir sauté une saison.

Pourtant, l'ensemble est cohérent. A part quelques épisodes assez gratuits et peu intéressants dans la dernière saison - pour tirer à la ligne - il y a un fil, une fin et une conclusion à cette histoire. La dernière scène est d'ailleurs gratinée...

Mais dans le détail, j'ai parfois été perdu... Ajoute à cela l'argot, les blagues et les sous-entendus à références. L'accent - ça va. Mais le reste, on s'embrouille facilement :
complexité du langage + complexité des intrigues = parfois difficile à suivre.
Et puis le grand banditisme, je suis nul, désolé, je n'ai aucune expérience…

Je ne sais pas ce que vaut la version française. J'ai choisi la V.O. Ça m'a donné un mal de chien. Même avec le Concise Oxford et l'Urban Dictionnary ouverts en arrière-plan.

Que cela ne t'arrête pas. C'est une excellente série :
- There is some kind of sympathy there…
- Maybe it's just the italian thing... 



1 Et même dans le Colorado ! South Park, saison 14 épisode 9.

jeudi 29 novembre 2018

Entretien avec Emmanuel Macron


- Salut Manu. C'est cool que tu veuilles bien me recevoir. Je suis désolé de te déranger un dimanche. Surtout chez tes parents…
- Salut Romain. Normal pour un ancien pote de lycée…
- Même si je te pose des questions qui fâchent ?
 - Try me !

Les origines

- Eh bien… on dit que tu te crois sorti de la cuisse de Jupiter. En fait, c'est quoi, ta famille ?
- Tu le sais bien. Tu es assez venu chez moi quand on était gamin... Mon père est médecin, prof à la fac d'Amiens. Ma mère est médecin à la sécu. Mon frère et ma sœur sont aussi médecins. Une famille bourgeoise de province - pas particulièrement friquée. A l'aise. Comme la tienne d'ailleurs, je crois me rappeler.

- Et toi…? Ta fortune personnelle ?
- Tu as lu ma déclaration de patrimoine quand j'ai candidaté, non ? Je n'ai pas de problème de fric. J'ai un boulot qui paye très correctement. Évidemment, l'administration, ça rapporte moins que le privé. J'aurais pu me faire des couilles en or si j'étais resté dans la banque. Ou ailleurs. Mais ce n'était pas très bandant. Mon job actuel, c'est vraiment un challenge...

- Tu veux dire quoi exactement...?
- Contrairement à ce que les gens imaginent, on est complètement ligoté quand on est président. Par l'opinion publique. Par l'inertie administrative - ça, tu n'imagines pas à quel point ! Par la conjoncture internationale - le prix du baril de brut, le taux de change du yen, et surtout la concurrence avec les autres pays. On essaye de faire avancer les choses dans la bonne direction, avec des ruses de sioux. Mais les progrès sont infiniment lents, alors que les gens s'imaginent qu'on a une baguette magique et qu'il s'agit juste de décréter. Si c'est si simple, pourquoi les autres avant ne l'ont-ils pas fait ?

L'Europe

- Tu penses que tu vas y arriver ?
- Je n'attends pas de miracle. J'hérite d'une situation. Je fais ce que je peux - et je peux te dire que je bosse... Mais honnêtement, ça ne dépend pas de moi. On a un problème de structure... C'est pour ça que j'essaye de faire un maximum de trucs pour l'Europe.

- Mais l'Europe actuelle, c'est plutôt une catastrophe. Le brexit. La montée des extrêmes…
- Justement, c'est bien pour ça qu'il faut la refaire. L'Europe des marchands, c'était nul. Calibrer les concombres, faut vraiment être c… Il y avait quand même plus urgent.

- Alors tu vois les choses comment ?
- Je vois une Europe politique. A terme, la dissolution de la France dans un ensemble plus vaste. Mais sans perte de l'identité culturelle...

- Disparition de l'identité nationale avec conservation de l'identité culturelle...?
- Oui. Avec un exécutif aussi fort que l'exécutif américain. Un seul président. Une constitution qui ressemble à la notre. Des provinces unies. Celles qui ont fondé l'Europe en 1958, avec lesquelles il y a déjà beaucoup de convergences. L'Europe des 6. Ou des 7 avec l'Espagne.

- C'est quoi, l'avantage ?
- Ne pas être divisé face au reste du monde. Faire le poids. Les 7, c'est à peu près la même population que les USA. Deux fois plus que la Russie. Donc un marché qu'aucune compagnie internationale ne peut négliger. L'Europe des 7 a réellement les moyens de peser sur l'économie mondiale si elle parle d'une seule voix. Et c'est ça la clé. Le pognon. La poule au pot le dimanche...

- Ok. Mais ce dont tu parles, c'est bien d'abdiquer notre souveraineté...?
- Oui. Désormais, on fera ce qui convient au plus grand nombre d'Européens. Pourquoi avoir peur ? Ce qui est bon pour un allemand ET un espagnol a toutes les chances d'être bon pour un français.

- Tu fais quoi des autres pays d'Europe ?
- Ils viendront frapper à la porte pour demander la permission d'entrer…

- Alors c'est quoi l'obstacle ?
- L'histoire de France. L'histoire récente de l'Europe. Les gens ont perdu toute souplesse en ce qui concerne les frontières. Le traumatisme des guerres du vingtième siècle est encore bien présent.

- Le syndrome de l'Alsace et la Lorraine…
- Tout à fait. A l'idée que la France soit dissoute dans une entité plus grande, les trois-quarts des gens s'étouffent. Il reste une part de méfiance envers l'Allemagne. Le péché des camps de concentration n'est pas près d'être effacé. Ajoute à cela que les français ont la trouille d'être confrontés au sens de l'organisation de nos voisins. La peur de ne pas être à la hauteur. Qui est aussi forte de l'autre côté, mais pas tout à fait pareil...

- Il y a quand même le problème de la langue, non ?
- Pourquoi ? Suisse, Canada, Belgique sont des pays où on parle plusieurs langues… Dans de nombreux états américains, l'espagnol est reconnu comme l'une des deux langues officielles. D'ailleurs, si on formait une Europe politique, le français serait sans doute plus parlé qu'aujourd'hui.

- Au Canada, en Belgique, les communautés linguistiques ne s'entendent pas bien…
- Pour le Canada, c'est monté en épingle. Il y a un antagonisme qui n'est pas plus dur que la rivalité Marseille - Paris. En Belgique, les gens se disputent, ils vont jusqu'à parler de sécession… mais jamais ils ne le font.

Le brexit

- Oui mais il y a le brexit… Ça c'est une sécession ! Les britanniques n'ont pas envie de se dissoudre dans l'Europe.
- C'est tout le contraire. Le Brexit est la démonstration de l'inexistence de l'Europe. S'il existait une Europe politique, jamais la Grande-Bretagne ne s'en serait désolidarisée. Elle se serait sentie liée par sa propre participation au gouvernement européen. Elle a souhaité quitter l'Europe parce qu'elle avait l'idée qu'elle payait mais ne décidait pas. Car on ne décide pas beaucoup, à Bruxelles. L'Europe des 28 n'implique pas assez les nations. Sa position n'est pas assez lisible. Elle est toujours à la remorque.

- Tu regrettes ce départ ?
- Oui et non. Évidemment, c'est un affaiblissement de l'Europe actuelle. Mais est-ce qu'on aurait pu faire une Europe resserrée avec la Grande-Bretagne ? Je pense que de Gaulle s'était déjà prononcé là-dessus... En tout cas, tu as vu ! J'ai réussi à motiver tout le monde pour faire payer la perfide... 

La culture française

- Ton projet d'Europe politique est bien gentil. Mais est-ce qu'il n'y a pas un risque de disparition de la culture française…? Ça devrait te parler... car tu touchais ta canette, en français.
- S'il fallait inclure le Laos et la Sierra Léone, oui. Mais on n'imagine pas à quel point nous sommes proches les uns des autres, dans l'Europe de l'ouest… Les gens font tous la même chose. Ils ont les même préoccupations.

- Tu n'as pas peur que la spécificité des régions disparaisse ?
- Quelle spécificité ? On ne joue pas de biniou dans les boîtes de nuit à Rennes, les bigoudènes ont disparu et les bretons s'en sont remis. Au fait, tu inclus Halloween et le Black Friday dans ces spécificités ? Ça fait longtemps que les français connaissent des changements culturels. D'ailleurs pas forcément positifs.

- Bon. Et notre mode de vie français qui fait l'envie du monde entier...?
- Arrête avec ça ! Tu as vu le nombre de MacDo qui ont ouvert à Arras ? De restaurants hallal ? De kebabs qui remplacent les vieux bistrots ? La prééminence de la pizza - premier plat français. Et l'adoration de la vodka au détriment du cognac et de l'armagnac ? L'envahissement de la télé par Netflix ? L'arrivée en masse des marchandises chinoises, de la culture japonaise et même coréenne chez les jeunes. Si on avait une Europe avec un peu plus de personnalité et de puissance financière, on pourrait mieux épanouir nos cultures. Mieux qu'aujourd'hui.


La protection sociale

- L'Europe politique, ça veut dire quoi exactement.
- Je t'ai dit. Un seul exécutif. Mais aussi une seule législation - à l'exception de ce qui pourrait relever de la subsidiarité. Je ne vais pas pleurer si on change notre code pénal, notre droit fiscal, notre droit du travail…

- Notre droit du travail ? La protection sociale risque d'y perdre des plumes…
- Certains y perdront un peu. Mais la majorité sera largement gagnante. Si on réussit à baisser sensiblement les impôts, à faire une meilleure redistribution en direction des plus pauvres, qui se souciera encore d'un régime spécial de retraite ?

- Tu peux me redire comment tu penses arriver à faire des économies grâce à une Europe politique ?
- Une Europe forte pourra lutter plus facilement contre les lobbies et grosses sociétés internationales qui mettent les pays en concurrence. Et contre le blanchiment d'argent. Une Europe n'ayant qu'un seul code fiscal ne permettra plus les petits jeux de saute-mouton entre les différents pays. Tu veux que je te donne des exemples…?

- Non, ça va…
- Tu comprends, on a un problème d'échelle. Autrefois, les petits pays, ça allait. Surtout quand ils avaient de grandes colonies. Mais il y a eu un énorme changement au vingtième siècle. Une accélération des échanges commerciaux dans le monde. Une modification de la taille des entreprises. Maintenant, un petit pays comme la France ne peut plus survivre. Il est en perte de vitesse. Il faut qu'il fusionne avec d'autres pays. Sinon, il va devenir négligeable. C'est mécanique.

- Tu es en train de me dire que tu ne peux strictement rien faire contre les géants Apple, Sony, Google, Monsanto, etc.?
- Exactement. Je suis impuissant. Au plus je peux agir à la marge. En mobilisant tous les Bercy d'Europe... en admettant qu'ils soient d'accord. Parce que je suis le président d'un petit pays en concurrence avec les autres.


L'ami des lobbies et le cadeau fiscal aux entreprises

- Ce n'est pas parce que tu es l'ami des lobbies et du grand capital que tu es paralysé…?
- Tu es un comique, toi ! Pourquoi je serais leur ami ? Ils ne m'apportent que des problèmes. Ils contrôlent l'économie, ils ratissent autant de blé qu'ils peuvent partout où ils passent. Donc chez nous. Je te l'ai dit, le seul truc qui rende les gens heureux - ou au moins tranquille, c'est d'avoir assez de pognon. Alors les entreprises qui piquent celui des français, qui le font sortir hors de nos frontières, ce sont forcément des nuisibles pour mon job.

- Mais pourquoi dit-on si obstinément que tu es l'ami du capital ?
- D'abord, mon passé. Sorti de l'ENA, j'ai fait l'inspection des finances avant d'être recommandé chez Rotschild. J'ai eu la curiosité d'essayer le privé. J'y ai passé quatre ans. Pas eu très envie d'y rester.  J'en suis revenu. Alors employé par le capital ? Oui, bien sûr, autrefois. Mais ami du capital ? Si j'avais travaillé chez Danone, j'aurais été étiqueté ami du yaourt jusqu'à la fin de ma vie ? La banque exigeait une technicité que j'avais. J'ai rempli ma mission. Bye-bye.

Quand on dit que je suis l'ami du capital, il y a bien évidemment une intention de nuire. Car c'est laisser entendre que je suis influencé par le capital. Et sans doute soudoyé. Valet... C'est assez bas. Dommage, on n'a aucun commencement de preuve pour l'affirmer.

Par ailleurs, j'ai fait des cadeaux fiscaux aux entreprises. A toutes. Dont les toutes petites. Les artisans, qui représentent une part très importante de l'entreprenariat français. Pour essayer de redresser l'économie du pays. Je voudrais bien recréer un tissu industriel en France, stimuler l'initiative. Pas facile. On sort tout juste d'une période de trente ans où être un patron, c'était forcément être un salaud. Personne n'a envie d'être considéré comme un salaud.

- Pourquoi recréer un tissu industriel ?
- Pour les emplois bien sûr. Pour que les gens aient du pognon. Pour que l'État ait plus de revenus fiscaux à terme. Et puis si tu veux imposer des contraintes écologiques, il faut bien qu'il y ait une économie, des profits. On ne peut pas tondre un œuf. Essaye d'imposer des normes dans les tanneries du Bengladesh !

- Quand on fait un cadeau, on prend aussi en compte le bénéfice espéré dans les sondages...
- En donnant aux entreprises, j'étais sûr de faire baisser ma popularité. Tu sais, c'est très difficile de faire des cadeaux. Ça fait toujours des envieux. Et personne n'est jamais content, ce n'est jamais assez. Les gens ne comprennent pas que ce que tu donnes à Jean, tu en prives Pierre.

- Ça n'aurait donc pas nui de faire un cadeau aux plus démunis.
- Tu as peut-être remarqué, j'ai souvent essayé de redistribuer vers les plus pauvres. En créant des plafonds. Alors que j'ai souvent matraqué les classes moyennes. Le problème, quand tu  leur donnes cent euros, la moitié fout le camp à l'étranger. En Asie… aux US… C'est déprimant. Alors je préfère donner aux entreprises, parce que l'argent a plus de chances de rester en France. Quand on fait un cadeau, on essaye toujours de savoir en quoi l'argent distribué va profiter à un maximum de gens. J'ai un petit espoir de relancer l'économie et d'en faire profiter plus de monde que si, par exemple, j'augmentais les retraites.

- Tu t'inscris donc dans un processus de croissance économique...?
- Bien obligé. Stagner alors que les autres croissent, c'est aggraver le déficit extérieur. Et puis va expliquer au gens qui n'ont pas beaucoup de fric que la consommation, c'est fini. La décroissance, même si ça fait parfaitement sens à l'échelle de la planète, c'est quand même un truc de bobo. Si on décide de décroître tout de suite en France, c'est le suicide de l’État, la banqueroute immédiate. Alors qu'on a un moratoire écologique de quelques années. Mieux vaut se suicider demain qu'aujourd'hui.

L'impopularité

- La croissance économique, ce n'est pas très populaire…
- Tu sais, Romain, je ne suis pas là pour être populaire. Pour être le pote des français. J'ai un job. J'essaye de faire du mieux que je peux. Mais faut pas me demander en plus d'être le gentil copain de tous ces gens. Je suis comme tout le monde, j'ai mes préférences. Et ceux qui se plaignent tout le temps, ceux qui ne se remuent pas et attendent que ça leur tombe rôti dans le bec, j'ai de la peine... Ces gens-là, ils devraient voir comment c'est quand on n'a pas la chance de vivre dans le 5ième pays le plus riche de la planète.

- Hmm… Oui, j'ai remarqué que ta com n'était pas toujours terrible…
- Je sais. Je ne peux pas m'empêcher. Je ne vois pas bien la limite... Faudrait parfois que je ferme ma gueule.

- T'as pas changé…
- Le contraire serait surprenant. Je fais ce boulot parce que ça m'intéresse. Je ne fais pas du scoutisme. Tu vas dire que je me la pète, mais quand je regarde les autres, j'ai l'impression que je ne suis pas le pire, loin de là. Regarde l'autre conne qui ne peut pas articuler trois mots… Et puis le petit teigneux, qui n'en peut plus tellement il est bouffi d'orgueil…

- Enfin toi, t'as quand même aussi un peu le melon, non ?
- Écoute, Romain… les gens, je ne vais pas faire semblant de tous les aimer. Je sais bien que je devrais… faire semblant... Mais ce n'est pas là où je suis bon.

L'écologie

- Et en écologie, tu es bon ?
- Attends, je leur ai donné Hulot ! Il n'est pas désagréable, d'ailleurs. Contrairement à ce qu'il a dit après avoir quitté le gouvernement, on a tous les deux le même diagnostic sur l'état de la planète. Ce n'est pas une bronchite, c'est bien un cancer qui se généralise… Mais c'est sur le protocole thérapeutique qu'on diverge. Il veut foutre des rayons partout, alors que c'est trop tôt et que ça ne sert à rien - ça risque au contraire d'affaiblir encore plus le patient.
Pour moi, il faut d'abord restaurer son état général - je sais bien que c'est la course, qu'on a trop peu de temps. Et ensuite, ok pour les rayons.

- Très joli, ta parabole médicale. Tu veux dire quoi exactement ?
- Je veux dire qu'il faut d'abord rendre la France plus forte. En aidant son économie. En l'intégrant dans une Europe politique. Je ne me fais aucune illusion sur la question des délais. Mais je préfère tenter la chance. Administrer aujourd'hui un traitement écologique radical à la France, c'est l'envoyer directement à la morgue.

- Tu veux dire quoi ?
- Je te donne un exemple : dès qu'on touche à la chimie dans l'agriculture, la concurrence des autres pays du monde devient insupportable. Le secteur concerné disparaît en quelques années. Et sur le plan écologique, ça ne sert à rien. Ça encourage d'autres pays dont la législation est plus tolérante à produire plus, exporter chez nous. Résultat : on continue à bouffer de la m...

L'affaire Benalla

- Tu tires quelle leçon de l'affaire Benalla ?
- Il a bien déconné. Je n'ai pas du tout vu venir le coup. Je ne peux pas dire qu'il n'y a pas eu de dysfonctionnements à l’Élysée. Mais c'est moi qu'on a visé à travers lui. L'excès d'indignité dont on l'a couvert à cause de moi, j'ai essayé de le compenser. Question d'équité.

- On te l'a reproché. Quelle était ta marge de manœuvre ?
- Nulle. Tu me connais, j'ai toujours été bon camarade. Je ne vais pas laisser couper la tête d'un mec qui a toujours été correct avec moi.

Enfin... c'est quand même très peu intéressant, tout ça. Sérieusement, on va juger un président de la république sur un dérapage dans son entourage ? Aujourd'hui, tout le monde adore de Gaulle. Mais plus personne ne se rappelle le sinistre Service d'Action Civique... qui jouait pourtant dans la cour de l’Élysée. A côté du SAC, Benalla est un enfant de cœur. Alors j'attends d'être jugé sur mes résultats. Pas sur les déconnades d'un sous-fifre qui a joué les cow-boys.

Mais bon. Tout cela reste entre nous, hein !


mercredi 28 novembre 2018

Comment rendre son enfant dépendant des écrans en cinq leçons



"Ils nous ont complètement détraqué le temps, avec leurs spoutniks..."
(Madame Chabot, gardienne d'immeuble à Belleville, 9 octobre 1962)

J'ai passé une bonne partie de ma vie derrière un ordinateur. Loisirs et profession. Souvent les deux en même temps. J'en ai tiré beaucoup de joie et je n'ai aucun regret. Deux de mes enfants sont comme moi. L'un passe ses journées à programmer quand il ne joue pas. L'autre à dessiner ou faire des vidéos pour sa chaîne Youtube.

Un ordinateur, c'est quoi au fond ? Un objet qui permet d'écrire, de compter, de dessiner. D'organiser ses données, de communiquer. De rechercher de l'information et d'accéder à la plus formidable bibliothèque et vidéothèque de tous les temps. Ce n'est pas un objet magique et maléfique. C'est un outil.

J'ai observé que ce sont les gens les moins capables d'en comprendre le maniement (sinon le fonctionnement) qui en ont le plus peur. Oups, je ne vais pas me faire que des amis…

Y a-t-il encore des métiers qui n'utilisent pas l'informatique ? J'ai vu passer un programme qui optimise la découpe des pièces de bois dans les panneaux de menuiserie. Un autre qui permet de charger un container en occupant au maximum l'espace. Un autre qui permet de dessiner les laizes d'une voile selon le type d'utilisation qu'on en aura, course ou croisière.

Il faudrait être fou pour éloigner son enfant des ordinateurs. Il faut le préparer au futur. Le rendre familier aux écrans dès le plus jeune âge. C'est peut-être un moyen de limiter les embrasements qu'on observe chez certains ados : l'ordinateur doit être banalisé. Mais quand on a une propension à l'addiction, il n'y a pas grand chose à faire, et la privation des écrans n'y changera rien.



Il y a écrans et écrans. Je ne parle pas de la télévision. La télé est à l'ordinateur ce qu'une perf est au pâté de lapin de ma grand-mère. Tu ne sais pas ce qu'il y a dans le sac, et vu l'état dans lequel tu gis, pâteux et piteux, tu ne peux pas refuser... Car tu es en réa. Ou en maison de retraite. On essaye de maintenir les constantes. Ou quelques ondes dans ton encéphalo.
Alors ne sois pas salaud. N'élève pas tes gosses au jus de perf ! 



Leçon 1
Ma dernière fille a trois ans. Elle a annexé ma tablette et s'en sert de manière quasi autonome. Pour regarder les dessins animés. J'ai choisi les vidéos qu'elle a en stock.

Souvent, elle me propose de partager. Je fais des arrêts sur image. Nous explorons des détails. Les couleurs. Je lui pose des questions sur l'enchainement logique de l'histoire. Et nous repartons. Parfois, je paraphrase quand il y a un passage difficile à comprendre. Ou je commente. Elle aussi d'ailleurs.

Je ne vois pas trop ce que cette opération a de moins que la lecture d'un livre... D'ailleurs, ma fille me demande parfois de lui raconter une histoire que nous avons regardée ensemble sur la tablette.

Leçon 2
L'ordinateur, elle ne s'en sert pas hors ma présence. Pour l'instant. Mais nous y passons du temps - tous les jours. Nous avons constitué un alphabet sur Word. Grandes lettres suivies d'images recherchées sur Google avec elle, et choisies par elle. A comme Avion ou Araignée…

Nous venons juste de commencer avec les chiffres. Images de dés, de dominos, d'animaux identiques. C'est plus conceptuel, plus difficile, plus lent. Mais ça avance. Maintenant, elle regarde avec curiosité les chiffres qui entourent les boutons du micro-onde... qu'elle ne confond pas avec une télé car elle est très maligne !

Leçon 3
De temps en temps, elle demande à taper elle-même sur le clavier. Elle reconnaît les lettres. Mémoriser leur place, elle n'y est pas encore… Quand il sera temps, elle aura l'image en tête, prête à être exploitée par les zones motrices. Pour l'instant, elle tape, lettre par lettre - n'importe quoi, peu importe. Et elle est contente de voir le résultat tout propre tout net à l'écran.

J'ai souvenir d'avoir été assez sévèrement puni parce que j'écrivais mal... Souvenir aussi des exercices de dessin au cours desquels il ne fallait pas déborder : plus je m'appliquais, plus je me crispais - et plus je me crispais, plus je débordais...

Or il y a un avantage à utiliser l'écran plutôt que le papier : on peut effacer, annuler, gommer. On obtient un résultat parfait sans pâtés ni ratures. Il ne dépend pas de la coordination motrice de l'enfant. S'il existe un décalage entre sa maturité neurologique et son intelligence, il n'en souffre pas. Car l'éducation n'a pas pour vocation de dresser le cervelet, mais de stimuler les fonctions supérieures du cerveau.

Leçon 4
Sur le net, j'ai trouvé les images des pages des vieux Larousse qui montraient plein d'objets dont le nom commence par la même lettre. Exercice d'enrichissement du vocabulaire, de culture, et accessoirement de coordination visuelle (explorer une image complexe).



A propos de coordination, je pense qu'elle va bientôt apprendre à utiliser la souris. La belle affaire ! C'est comme de savoir faire du vélo : indispensable, mais pas vraiment de quoi se vanter.

Il y a une partie bien plus intéressante dans l'apprentissage de l'ordinateur. Le moment où l'enfant prend conscience de ce que la corbeille en bas de l'écran n'est pas du tout une corbeille. Mais le symbole graphique d'une succession d'actions souterraines accomplies par l'ordinateur : repérage des objets affichés à l'écran par ses coordonnées en deux dimensions, recherche des localisations d'un fichier sur un support de mémoire de masse, suppression de son entrée dans le registre topographique du support, etc. En somme, l'accès au concept de "virtuel".

D'après Piaget, l'enfant arrive au stade opératoire formel vers les 12 ans : c'est à partir de là que des opérations abstraites sont possibles. Nous avons encore le temps. Mais déjà, on peut travailler sur les idées de vrai / pas vrai, image de synthèse et image de réalité. L'ordinateur est irremplaçable et son rôle particulièrement structurant.

Leçon 5
Souvent, à propos d'un mot, nous décidons de faire une recherche images sur Google. Des animaux, des poissons vus au marché, des objets qui ont intéressée ma fille. Ensuite, nous regardons deux ou trois vidéos sur le sujet.

Parfois, c'est un livre qui sert de prétexte. J'en ai un sur les différentes variétés de poissons. Nous ouvrons une page (presque) au hasard. Nous sélectionnons une espèce et nous regardons les images sur internet.

Il y a d'autres activités prévues. Par exemple quand j'aurai une tablette graphique, dessiner des moustaches sur des portraits. Modifier des photos. Etc.

Je lis régulièrement que les enfants doivent manipuler les objets. Que c'est important pour eux. Que ça développe des trucs. Mais personne ne me dit pourquoi c'est important, quels trucs ça développe (et comment on est arrivé à cette conclusion). En attendant qu'on m'éclaire, j'ai trouvé un magnifique Lego sur ordinateur, et nous allons explorer ensemble. Et tu sais quoi ? Pas besoin de ranger après...

Je lis aussi que l'ordinateur limite les contacts sociaux des enfants. Je cherche encore des études sur le sujet. Tout ce que j'entends pour l'instant, ce sont des assertions culpabilisantes pour les parents. Le même genre d'anathèmes dont les psychanalystes accablaient les parents d'enfants autistes il y a vingt ans. C'est triste et terrible.

J'espère bien que l'ordinateur prendra une place de plus en plus grande dans la vie de ma fille. Déjà, quand elle pose une question, il lui arrive de me suggérer une recherche sur internet. Dès qu'elle sera en âge, elle aura son compte Facebook que je contrôlerai au début. Mieux vaut qu'elle apprenne la prudence le plus tôt possible.

A propos des pièges du web, un des pires, ce sont les robots qui proposent des contenus à partir des dernières recherches. Si on se laisse faire, on glisse de vidéo en vidéo. Titres racoleurs (les dix meilleurs…) Une heure est vite passée. On n'est plus actif. Ça devient comme la télé. Raison pour laquelle la tablette de ma fille est rarement connectée.

Sur la question des téléphones, je suis tiède. J'ai raté la révolution. Il faut dire que je tape depuis très longtemps sans regarder mon clavier. Celui du téléphone m'a semblé un retour en arrière : deux pouces, c'est petit jeu... Recul aussi cet écran ridicule, alors qu'une partie de ma vie de consommateur a consisté à acheter des écrans d'ordinateurs de plus en plus grands.

D'un autre côté, le téléphone est indispensable du fait de son côté portable. Waze ou Google Map. Beaucoup mieux qu'un Walkman pour écouter de la musique en courant… Sinon, les applets me gonflent. C'est rempli de pub la plupart du temps. Mais bon, si plusieurs des amies de ma fille en ont, je lui achèterai un téléphone. Pour téléphoner par exemple…



L'escroquerie intellectuelle sur la nocivité des écrans n'a pas de limites...
Je suis tombé sur un site assez hallucinant superposant deux séries de dessins :
- la première ligne montrant des personnages rudimentaires et informes,
- la seconde des bonhommes beaucoup plus élaborés.
En sous-titre : tests de dessins sur des enfants ayant ou n'ayant pas regardé la télévision.

Le titre : Une étude de l'INSERM sur la nocivité de la télévision chez l'enfant. Le problème, c'est qu'il n'y a jamais eu d'étude de l'INSERM sur ce sujet.
Un chercheur de cet institut a publié un livre sur le thème, sans avoir personnellement participé à une quelconque étude. L'ensemble a été repris par différents sites. Aucune garantie sur la scientificité des données.
Heureusement, un confrère bloggeur remet les pendules à l'heure ici.