dimanche 10 janvier 2016

Canadairs


Cette nuit, une armée de canadairs a envahi la chambre et m'a empêché de dormir. Avec le bruit des pales et tout. Parfois en rase-motte au dessus des oreilles. Je peux te dire qu'ils se sont bien servis, les salauds. J'en ai écrasé un sur mon bras. Il est resté collé au creux de ma main. Une énorme tache sanglante. On aurait dit que je venais de me faire crucifier.

Tandis qu'ils tournaient autour de ma tête, je pensais aux effets d'émergence dont parle Gazzaniga. La mainmise de la finance internationale sur le monde n'est pas une illusion. Est-ce un phénomène émergent ? L'avidité n'est certainement pas une qualité émergente car elle a sans doute contribué à la survie de l'espèce et trouve sans doute des déterminants dans des circuits largement pré-câblés à la naissance. Mais les structures de la finance et de l'organisation mondiale du profit, leur solidité, leur capacité à se reproduire, à résister, est-ce qu'on les retrouve au niveau inférieur ? Je pense que non, et j'aurais tendance à les considérer comme des phénomènes émergeants.

Cette mainmise de la finance internationale, est-ce quelque chose de définitif ? Est-ce mauvais, d'ailleurs ? Pas certain. Je ne me prononcerais pas contre la finance internationale avec violence, car qui sait par quoi elle serait remplacée ? Un monde de marchands, c'est plutôt un monde paisible : l'important est d'avoir des veaux-consommateurs qu'on peut conduire facilement. Encore que… Il y a aussi une violence sociale qu'engendre la richesse quand elle s'étale avec indécence.

Un consortium de pays influents pourrait-il se rendre maître de cette finance qui dépasse les individus, influer sur ses lois voire mettre fin à son hégémonie ? Ce serait souhaitable, sans aucun doute. Mais sous quel régime ? Dictatorial, sans doute ?

Et puis la réponse est venue, simple mais géniale… j'ai allumé le ventilateur… et les canadairs ont disparu !

Oui, mais maintenant, impossible de me rendormir. Impossible d'éteindre mon cerveau, ou plutôt de le mettre en mode veille prolongée, comme mon ordinateur portable.

Au cours d'une session, la mémoire de Windows finit par s'engorger et il faut redémarrer. Et au fil du temps, la base de registre s'encombre d'entrées inutiles, elle devient de plus en plus grosse et lourde, le système est de plus en plus lent, et malgré tous les nettoyeurs de base de registre de la terre, il faut un jour faire une réinstallation complète de Windows.

Pareil pour les civilisations. Elles vieillissent, elles deviennent paresseuses, elles s'encombrent de poids inutiles. L'histoire antique le montre assez clairement. La question est de savoir à quel endroit de cette histoire nous nous situons.

L'état du système législatif propre à une civilisation un moment donné est-il un bon indice de la décrépitude de cette civilisation ?

A vrai dire, cela ne fait pas si longtemps que j'ai compris ce qu'était la Loi. Non pas un outil plus ou moins poussiéreux et barbant qu'on maniait dans les prétoires avec des effets de manche. Mais une mise en texte des rapports au quotidien des gens comme vous et moi, des gens ordinaires qui constituent la population, et qui pour la plupart n'ont jamais volé ni tué personne. Un élément culturel majeur qui est le reflet d'une société un moment donné. A ce titre, profondément vivante, pratique, immédiate. Et sans doute un bon moyen de se positionner sur le curseur de la grandeur et décadence des civilisations.

Je demande donc à un juge en activité ce qu'il pense des lois. Il me répond avec effarement qu'il y a depuis trente ans une inflation législative invraisemblable. Par suspicion du politique pour le troisième pouvoir, ou par pure bêtise, le législateur ne se contente plus de donner un cadre au magistrat. Il essaye de décrire tous les cas possibles, n'y arrive pas mais n'en a pas conscience. Résultat, il met au monde un monstre légal.

Les lois s'ajoutent aux lois. Les épaisseurs sont multipliées par vingt : le code de deux cent pages avec lequel le juge a commencé sa carrière est devenu un dictionnaire de quatre mille pages. La lecture de la loi en devient impossible. Et un jour ou l'autre, il se trouve des contradictions entre les divers textes.

- Mais alors, quelle est la solution ?

Il m'a répondu qu'il n'y avait plus de solution. Ou plutôt que la solution viendrait d'une R.A.Z, d'une remise à zéro brutale pratiquée par un envahisseur. Une réinstallation de Windows ?

Il n'y a pas que les textes de loi. Au niveau administratif, c'est la même inflation. Pas une semaine sans qu'un directeur d'hôpital ne reçoive des instructions venant d'en haut. Et comment refroidir les patients en cas de canicule. Et comment les tenir au chaud en cas de grands froids… Il y a des instructions officielles, en psychiatrie, qui interdisent aux médecins d'utiliser certaines thérapeutiques[1].

A l'hôpital, les fonctions naturelles de soins sont maintenant noyées par une graisse malsaine qui s'appelle les statistiques[2], les procédures qualité, les réglementations relatives aux patients, à leur prise en charge légale, éthique, financière, etc.

J'ai d'ailleurs publié il n'y a pas si longtemps un article sur l'emploi du temps et les obligations d'un médecin dans un hôpital américain, où le médecin interrogé déclarait consacrer 95% de son temps à la clinique, alors qu'un médecin français peut s'estimer heureux s'il réussit à y accorder 65%.

C'est l'ensemble de l'administration qui se traîne. Les agents doivent se référer à des textes de plus en plus compliqués, et hors de leur entendement. S'ils lisent qu'il faut s'assurer de l'identité d'une personne en la convoquant personnellement (ce qui est tout à fait valable pour une ville où les gens ne se connaissent pas), ils exigeront qu'elle se présente devant eux, même s'il s'agit d'un voisin qu'ils fréquentent depuis vingt ans. Je suis au courant, j'y étais…

Quant à l'industrie, on sait ce qu'il en est. Les freins à l'initiative, les complications administratives, les taxations, la législation sur l'emploi : les grands groupes peuvent s'en sortir, le cas échéant en délocalisant, tandis que les moyens et les petits se débattent désespérément.

Je ne vais pas m'éterniser sur la description de cette décadence dans laquelle le pays est entré. D'autres l'ont fait avec plus de talent, une plus grande compétence et une vision plus globale.

Je me demande si la démocratie elle-même n'engendre pas les phénomènes qui la poussent au tombeau. N'est-ce pas Lévi-Strauss qui écrivait qu'un groupe ethnique où il y avait un faible gradient d'inégalité aboutissait à sa stagnation, puis à sa conquête par un autre groupe ethnique ?

Il est bien compréhensible que le peuple souverain en demande toujours plus, jusqu'à niveler les différences. Mais n'est-ce pas létal pour la société ? Le plus de sécurité, le plus de droits, le plus d'égalité : on est passé au-delà de la graisse naturelle, celle qui constitue une réserve utile pour l'organisme, à l'obésité réglementaire, l'obésité hyper-protectrice, l'obésité sécuritaire ?

Un phénomène curieux se produit au niveau du Droit. Autrefois, on avait "le droit de…". Maintenant on a "le droit à…". Droit à la santé, au logement (et pourquoi pas au bonheur ?) Je ne sais pas expliquer. Comme un changement paradigmatique. Un renversement des rapports du citoyen avec la société. Alors qu'on pouvait faire, maintenant, on peut recevoir, obtenir.

Le seul moyen de s'en sortir, maintenant, c'est quoi ? Le redémarrage qui survient tout les cinq ans, aux présidentielles ? Ce n'est pas suffisant, la masse accumulée de problèmes est toujours là à chaque reboot.

Windows ne contient pas de sous-programme qui lui indiquerait quand la baisse des performances nécessiterait une réinstallation. La démocratie non plus. Il faut que le reboot vienne de l'extérieur.

Mais qui ?

[1] en l'occurrence, ces thérapeutiques ne faisaient pas grand sens à mon avis ; mais c'est l'intrusion de l'administratif dans le technique qui m'a posé question ; certes, il est parfaitement logique et légitime que le financeur ait un droit de regard sur ce qu'il finance ; mais j'aurais aimé que la censure exercée sur ces actes viennent de l'intérieur de la profession ; c'est là un autre problème, celui de l'exception française dans le domaine de la psychiatrie avec l'énorme boulet psychanalytique qu'elle traîne.
[2] Ce n'est pas l'évaluation qui est une mauvaise chose. C'est la manière dont elle est pratiquée. En France, elle est trop souvent pilotée par des amateurs, et à la charge des soignants. Résultat, on demande strictement les mêmes informations suivant deux règles différentes ; ou bien les données recueillies ne sont jamais exploitées ; d'ailleurs, on ne se prive pas de demander des données impossibles à recueillir en termes de qualité, ou impossibles à exploiter du fait d'un vice dans la conception de la grille de recueil. Ça manque de méthode.