dimanche 10 janvier 2016

Coluche inspiré par Descartes : l'effet Kruger - Dunning (autour du Meilleur des Mondes d'Aldous Huxley - 4/6)



Brave New World - 4/6


"L’intelligence est la chose la mieux répartie au monde: tout le monde pense en avoir assez, vu que c’est avec cela qu’ils jugent"

C'est du Coluche, inspiré par Descartes[1], à propos du bon sens et de la raison. Les expériences de Kruger et Dunning (1999, Cornell University) apportent de l'eau à son moulin. Elles démontrent que plus on est inapte dans un domaine donné, plus on s'y croit apte[2].

Il en est de même pour la liberté. Tout le monde pense en avoir assez pour penser librement, exercer son libre-arbitre. Le conditionnement que constitue notre culture nous échappe très largement. Or, il est bien plus important que la partie immergée de l'iceberg.
Nous croyons penser librement à 80 ou 90%. En réalité, notre ego, notre personnalité propre s'exprime à 10%. La plupart du temps, nous pensons et réagissons comme des moutons. Il suffit de vivre un peu longtemps dans un autre pays pour s'en rendre compte. Non pas parce qu'il y a un degré de liberté supérieur dans cet autre pays, mais parce que les conditionnements culturels sont différents et qu'on les voit alors à l'œuvre de part et d'autre.

Un exemple prosaïque, le petit déjeuner. L'idée de manger du bœuf en daube, du cassoulet, ou pire, un plat mélangeant viande et poisson le matin n'est pas bien reçue en France. Pour beaucoup, cela semble contre-nature - sans aucun fondement. Il y a fort à parier que ce serait plus sain, au moins pour les travailleurs de force, que du pain et du beurre. Les trois quarts de la population de la terre, quand ils ont de quoi manger, s'en trouvent fort aise. Et pourtant, nous avons quasiment l'impression de faire un acte physiologique quand nous trempons notre tartine[3] dans le bol de café au lait. A l'inverse, les étrangers trouveront anormal de se contenter du même menu 365 jours sur 365, car eux varient tous les matins leur menu.
On trouve des préjugés à tous les niveaux. L'opinion des français sur la Russie par exemple. Vécue comme très agressive sur le plan diplomatique. Quand on va sur place, on se rend compte que les gens ont, non sans raison, un vécu très persécutoire de leur environnement géopolitique. Ils ont un territoire national deux fois plus grand que celui de l'Amérique à défendre. Ce territoire n'est pas bordé par le paisible Canada, par le Mexique qui se mouille le dos en traversant le rio Grande à la nage, ou par d'immenses océans. Non, autour de la Russie, il y a la Chine, avec laquelle il y avait encore la guerre il y a dix ans (à propos de la limite de la frontière sur le fleuve Amour). La Chine et son milliard et demi d'habitants, contre laquelle la Russie ne pourrait opposer que ses petits cent quarante millions d'habitants, en diminution constante. Il y a tout un collier de nations musulmanes, plus ou moins agitées, dont l'Afghanistan, qui a laissé un souvenir durable aux mères de soldats russes. Et à l'ouest, il y a l'Europe. Ici, on se souvient de Napoléon, se réchauffant devant Moscou en feu. Et surtout, on se rappelle le conflit germano-soviétique, entre dix-neuf et vingt-cinq millions de morts du côté soviétique (contre trois cent mille du côté américain). La crainte perpétuelle d'une menace extérieure explique la politique russe et permet de la comprendre, à défaut de l'excuser parfois.

Mais les médias français en sont toujours à l'époque de la guerre froide. Lors du conflit entre les séparatistes du Donbass et les nationalistes ukrainiens, France-Culture a mis un mois avant de produire une émission où l'on pouvait entendre la voix d'un pro-russe. Et la question de la Crimée, presque l'équivalent de l'Alsace pour la Russie, n'a jamais été envisagée comme telle, ne serait-ce qu'à titre d'hypothèse. Conditionnement…

Quant à la liberté de parole, il me semble qu'elle est moindre en France qu'aux États-Unis, et même dans la Russie de l'avant second mandat de Poutine (après, je ne sais pas). Dans ces pays, ce sont les actes qui sont punis. Mais la parole est relativement libre.

En France, la sécurité prévaut sur la liberté. Mieux vaut ne pas pouvoir dire la vérité que d'inciter, par exemple, à la haine raciale. En disant que la structure de la population des trois prisons de la région parisienne fait apparaître un beaucoup plus grand nombre d'immigrés et de descendants d'immigrés que la structure de la population générale de la région parisienne, on s'attire facilement les foudres des bien-pensants sinon de la justice. Quelles que soient les explications statistiques qu'on peut donner à cette observation (corrélation entre délinquance et niveau de vie par exemple), le fait est là. Je le sais - j'y étais. Il faut dire que les quartiers sont devenus des poudrières, et qu'il vaut mieux faire attention : aucun gouvernement n'a envie de se trouver avec des situations insurrectionnelles à gérer.

A tous les niveaux de la vie et de la pensée, nous sommes conditionnés. Nous le sommes aussi par une réglementation de plus en plus compliquée dont l'épaisseur augmente tous les jours. La sécurité qu'on a en France se paye par des contraintes, des obligations de plus en plus lourdes. Nous n'avons plus le choix entre le risque et la liberté d'un côté, la sécurité et la contrainte de l'autre. L'option prise par la France, c'est le tout sécurité. Sécurité alimentaire, sécurité des transactions, sécurité routière, sécurité en cas de canicule, de grand froid. L’État français est devenu une maman-poule qui nous accompagne de ses conseils (pour les grands froids par exemple : "bien se couvrir, mettre une écharpe… les bonnes chaussures évitent les chutes…", etc. je n'invente rien, c'est sur le site officiel), depuis la naissance jusqu'à la mort.

Ce n'est pas le conditionnement qui vient avec ses gros sabots qui est le plus à craindre. Le conditionnement publicitaire par exemple. Celui-là, on peut y échapper un peu, en se bouchant les oreilles. Le conditionnement par les médias est parfois plus subtil.

Le pire des conditionnements est sans doute celui qui nous a été inculqué pendant l'enfance - en même temps que toutes sortes de choses excellentes, qui font dire merci et nous empêchent de nous trucider les uns les autres. C'est un grand voile invisible, mais épais, engonçant, qui n'arrête pas de s'imposer à notre capacité de raisonnement.

Non, sincèrement, je pense qu'on surévalue beaucoup la distance qui sépare notre civilisation du Meilleur des Mondes.

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[1] discours de la méthode
[2] du moins dans les populations occidentales
[3] personnellement, je trempe… même si ma petite amie russe me demande moitié sérieusement si je trempe parce que j'ai mal aux dents - tellement cela lui semble exotique ; je dois dire que je n'y avais pas pensé !