dimanche 10 janvier 2016

Cris et chuchotements


L'aéroport de Bangkok. Assis par terre, je regarde une série américaine sur mon portable. Un homme et une femme proches de la soixantaine font l'amour. On ne les voit pas, mais on les entend, particulièrement la femme. En fait, ce sont les enfants de la femme, adultes depuis longtemps, qui entendent d'une pièce voisine. Ils lèvent les yeux au ciel et semblent écœurés.

Dans ces séries, il est coutumier de présenter les enfants déjà adultes révulsés par toute manifestation de la sexualité de leurs géniteurs. La simple évocation de leurs besoins sexuels par les parents est perçue comme très dérangeante pour la génération suivante[1]. A fortiori quand les parents sont séparés et copulent avec un tiers - même un nouveau conjoint, tout à fait officiel.

C'est sans doute fidèle à la réalité, mais je ne comprends pas exactement l'explication de ce phénomène. Les enfants s'envoient en l'air librement, et depuis un bon nombre d'années. Ils sont libérés, et familiers avec le porno à cause d'internet. Sur le papier, ils considèrent que toute sexualité est épanouissante (et les études sur l'espérance de vie leur donnent apparemment raison). Mais la confrontation avec la réalité de cette sexualité chez leurs parents leur donne la nausée. Pourquoi ? Peut-être une manifestation lointaine de la prohibition de l'inceste ?

Il est aussi coutumier de faire rimer jouissance exceptionnelle avec décibels. Souvent dans les séries, alors qu'on voit encore les images de la fin de la scène précédente, on commence à entendre le son de la scène suivante. En l'occurrence, les rugissements d'un couple à l'acmé de l'orgasme. Ces rugissements prennent fin, il y a changement de décor, et on voit les deux amants allongés l'un à côté de l'autre, essoufflés et se congratulant.

A noter qu'ils sont souvent habillés, ou s'ils ne le sont pas, ils sont cachés par des draps. Quand l'un d'eux va se lever, on va pouvoir constater qu'il portait un slip ou quelque autre vêtement destiné à masquer sa nudité. Selon la psychologie du personnage, c'est un string ou une petite culotte blanche. Censure américaine oblige - sinon, la série ne sera pas estampillée tous publics.

On retrouve aussi ces manifestations bruyantes dans le cinéma porno - pour autant que je puisse en parler, car ma culture dans ce domaine est insuffisante.

Et je m'interroge. Il n'y a pas longtemps, une anglaise a été condamnée en appel en raison du volume sonore de son expression pendant l'orgasme. Deux cent cinquante plaintes, quand même... De même, un étalon italien, qui aurait pris six mois ferme, non pas pour ses propres cris, mais ceux de sa compagne. Signalons que l'anglaise et l'italien n'étaient pas ensemble.

Un psychologue appelé à la rescousse a témoigné, et son témoignage confirmait le caractère involontaire des cris poussés par la dame pendant l'étreinte.

Je voudrais faire part de mon avis sur cette question, avis fondé par mes expériences personnelles. Mais n'attends pas que je donne des détails sur mon échantillon, sur les conditions d'observation, sur les questions que j'ai pu poser sur l'oreiller - ni sur mes conceptions personnelles relatives à la sexualité. Je me bornerai à dire que l'échantillon est représentatif en termes d'effectifs, et que s'il présente sans aucun doute des biais, ces derniers ne sont pas rédhibitoires. De toute manière, il ne s'agit pas d'une étude scientifique, simplement d'une réflexion sur la question.

Je pense que l'intensité sonore des ébats n'a pas un caractère incontrôlable et ne reflète pas, au delà d'un certain niveau, l'intensité de la jouissance : il signe plutôt le caractère hystérique et/ou exhibitionniste de la personne qui s'exprime très bruyamment, et l'envie de valoriser son ou sa partenaire.

D'abord, sur le nombre non négligeable de femmes avec qui j'ai eu des relations, j'en ai trouvé assez peu qui criaient. Certes, presque toutes étaient bruyantes, respiration forte, petits cris, soupirs profonds, bref un ensemble de manifestations qu'on peut attribuer à l'excitation psychique et à l'augmentation du rythme cardiaque, à l'essoufflement du fait de l'émotion et de l'activité physique. Il y a eu quelques silencieuses, aussi. Il se trouve que les deux grosses crieuses que j'ai connues avaient par ailleurs une personnalité hystérique prononcée.

J'accepte volontiers l'idée que je n'ai pas toujours été à la hauteur des attentes de mes partenaires. Mais étant donné le nombre de rapports et de personnes à partir desquels je fonde mon opinion, je ne peux imaginer que cette hypothèse - celle d'une insuffisance personnelle - puisse expliquer l'absence quasi généralisée de hurlements dans ces rapports.

Dans la volumétrie des expressions du plaisir, j'ai pu observer plusieurs facteurs. Par exemple, le fait d'avoir les enfants (ou les parents) dans la chambre d'à côté incite à une certaine modération. Surtout s'il s'agit de nouveau-nés dont le ré-endormissement demandera de gros efforts de patience. En revanche, l'atmosphère de détente, l'excitation sexuelle, le confort (qui joue un grand rôle, avec le cadre), tout cela contribue à augmenter l'expressivité de manière sensible, mais sans qu'on n'aille au delà d'une intensité modéré.

Je n'ai malheureusement pas pu explorer les possibilités d'une modulation expérimentale de l'intensité sonore des rares personnalités hystériques avec lesquelles j'ai eu une activité sexuelle. Il aurait pourtant été intéressant de voir leur capacité d'adaptation dans des circonstances de contrainte.

En revanche, j'ai bien souvent eu l'occasion d'observer la plasticité avec laquelle les hystériques en général pouvaient s'adapter au milieu et aux circonstances pour éviter les problèmes et souffrances en tous genres. Ne serait-ce que l'habileté avec laquelle elles (prédominance féminine) pouvaient se laisser tomber au milieu d'angles de chaises et de tables sans se blesser lors d'une grande crise de conversion. Observations qui m'incitent à penser que les hystériques sont capables d'adaptation et que l'intensité de leurs cris est modulable.

Reste la dimension exhibitionniste (au fond assez proche de l'hystérie) qu'on trouve dans l'hyper expressivité vocale des crieuses. Là encore, de même qu'un homme en imperméable couleur mastic rangera prestement son matériel s'il voit se rapprocher des uniformes, une crieuse baissera d'un ton si les circonstances ne sont pas favorables.

C'est sans doute une personnalité d'exception à laquelle notre psychologue a eu à faire, avec cette crieuse anglaise. Peut-être a-t-elle voulu pointer dans sa conclusion la dimension pathologique que présente l'hystérie, avec cette ambiguïté relative à l'état de conscience de l'hystérique au moment de sa crise, état de conscience décrit par les classiques comme "crépusculaire".

Mais je garde un léger doute. Est-ce par inconscience que la crieuse n'a pas baissé d'un bémol, alors que les plaintes s'accumulaient au commissariat du quartier, ou par obstination ?

Les gens font parfois preuve d'un entêtement invraisemblable. Je pense à ce récit sur le forum du routard, d'une voyageuse prise avec un bagage en surpoids. Il lui a été demandé de régler un supplément ce à quoi elle s'est refusée. Résultat, bagage non enregistré, elle n'est pas partie. Elle a dû payer quelques jours d'hôtel, et un nouveau billet, trouvé dans l'urgence, donc au prix fort.

Rien n'interdit de penser que la crieuse a continué de crier par obstination, par défi, pour rester fidèle à son propre rôle. Pour moi, les crieuses irrépressibles sont de l'ordre du mythe, et au delà d'une certaine intensité, le bruit en amour est d'ordre culturel, il ne s'agit en rien de mécanismes réflexes, comme peuvent l'être, dans ce même contexte, certaines ondulations du bassin ou certains spasmes des organes génitaux.

Je n'ai pas fini. Il y a encore autre chose qui renforce mon opinion.

Tous les cinq ou dix ans, on publie des enquêtes sur la masturbation féminine. Ces enquêtes font apparaître un pourcentage non négligeable de femmes qui déclarent se masturber, que ce soit à doigts nus, ou à l'aide de godemichets (ou les deux). Ce n'est pas l'endroit de discuter des différents pourcentages retrouvés. Disons que ces pratiques existent chez bon nombre de femmes.

Le plaisir qu'elles en obtiennent n'a aucune raison a priori d'être différent de celui qu'elles obtiennent de relations sexuelles avec un partenaire. La physiologie est la même, seule diffère la dimension relationnelle, qui peut d'ailleurs jouer dans les deux sens, renforcement comme atténuation.

Dans ce cas, comment expliquer qu'on n'entende jamais parler des crieuses quand elles se masturbent ? Pourquoi ne font-elles pas les choux gras de la presse à scandale, comme la crieuse anglaise et l'étalon italien ? Sur le nombre, ne devrait-il pas y avoir de femmes qui hurlent leur plaisir quand elles jouissent de manière solitaire ? Pourquoi pourraient-elles se maitriser quand elles sont seules, et ne pourraient plus se contrôler en présence du partenaire.

La réponse est simple : si on n'en entend pas parler, c'est qu'elles n'existent pas.

En somme, les séries, les films nous laissent imaginer qu'un orgasme féminin s'accompagne de cris d'autant plus intenses que cet orgasme est fort. C'est tout simplement faux. La plupart du temps, un orgasme s'accompagne de manifestations bruyantes modérées, légèrement variables en fonction de divers facteurs.

J'affirme qu'une partenaire qui ne hurle pas peut avoir eu un plaisir très intense, sinon exceptionnel. Pas la peine de réveiller l'immeuble. Au contraire, des manifestations hors norme devraient plutôt rendre suspicieux. Il y a des dames qui veulent faire plaisir, et qui, croyant bien faire...

[1] "How I met your mother", "Six feet under" par exemple ; mais le héros de "Sons of anarchy" semble plus tolérant sur la question