dimanche 10 janvier 2016

Eugénisme (I)

Quand je révisais mes certificats de spécialités à l'abbaye de la Meilleraye de Bretagne, chez les trappistes, je m'accordais vingt minutes de pause après le déjeuner. Devant l'abbaye, il y a un très joli plan d'eau, sur lequel naviguaient des canards. C'était le printemps, avant les examens de juin. J'ai rapidement appris à identifier les canards. Il y avait deux mâles, et cinq ou six femelles. L'époque se prêtait aux galipettes.

As-tu déjà vu un canard niquer une cane ? C'est assez rigolo. Il lui monte sur le dos, lui attrape le cou avec son bec, tandis que la cane pédale de toutes ses forces en cancanant bruyamment, avec le canard sur le dos. Ne me demande pas si la cane prend sa palme dans l'opération - je n'en sais foutre rien.

Au lieu d'un partage équitable entre les deux mâles, j'ai vu le plus costaud enfiler toutes les femelles les unes à la suite des autres. L'autre regardait, manifestement pas très content. Mais s'il faisait une tentative, il se faisait vertement remettre à sa place - y compris par les donzelles.

A quoi pouvait bien servir notre ami, voyeur malgré lui, dans l'équilibre subtil de la nature ? Je l'ai compris la semaine suivante, quand des cuisines, il nous a été envoyé un plat où figurait en bonne place le roi de la cour canardière. Aussitôt fini de déjeuner, j'ai repris mon poste d'observation près de l'étang. Le moins costaud avait déjà entrepris de monter sur une cane, qui maintenant se laissait faire.

On serait fondé à conclure qu'il pourrait y avoir un déséquilibre numérique entre les sexes, la reproduction serait assurée pour autant (à condition d'avoir quand même quelques cartouches de rechange au cas où la première ferait long feu). Oui, il pourrait... Alors pourquoi y aura-t-il autant de canards que de canes dans les couvées de canard ? Un pur hasard ? Non, c'est le résultat d'un mécanisme tendant à équilibrer le sex-ratio : le sexe le plus abondant est naturellement défavorisé par la sélection. Normal, il rencontre plus de concurrence pour se reproduire.

Voilà pour la sélection des canards. Et celle des hommes ?

Longtemps, l'homme a été façonné par la sélection naturelle. Ceux qui étaient trop faibles, chétifs, ceux qui étaient malades, ceux qui n'étaient pas pugnaces étaient éliminés. Ils mourraient avant d'avoir eu le temps de se reproduire. Ils n'avaient pas l'occasion de transmettre leur matériel génétique. Seuls les forts survivaient… à condition d'être assez malins.

Ça, c'est la sélection naturelle du gros costaud. On peut aussi penser que la sélection a joué sur un autre registre. D'après certains auteurs, l'homme préhistorique isolé était bien peu armé pour résister aux forces létales de l'environnement - prédateurs de toutes sortes contre lesquels il n'avait que ses mains et des armes rudimentaires pour se défendre. Sa survie dépendait de sa capacité à collaborer avec d'autres hommes. Mais la collaboration avait un inconvénient, elle impliquait une pénible concurrence pour la jouissance des femmes du groupe. Il aurait été tellement plus simple de tuer le rival pour pouvoir s'accoupler. Problème : une fois mort, il n'aurait pas servi à grand-chose pour la chasse ou la défense du groupe. A moyen terme, il valait donc mieux ne pas affaiblir le clan en tuant tout mâle qui passait à portée de silex. Ces auteurs postulent donc que les individus les plus agressifs ont été exclus et éliminés, et que la sélection n'a gardé que les plus sociables.

De fait, il semble qu'il y ait dans le lot de nos circuits cérébraux des réseaux de neurones câblés dès la naissance qui ont trait à l'empathie. Par ailleurs, sans trancher sur l'origine innée ou acquise de ces qualités, Franz de Waal a beaucoup étudié la capacité d'apaisement des conflits chez les célèbres bonobos, les cousins pacifiques des chimpanzés de la rive gauche du Congo (ah, toujours cette rive gauche…). La sélection - naturelle ou culturelle - a encouragé la tolérance, la capacité à résoudre des conflits, à vivre en société.

C'était autrefois. Y a-t-il autant de mutations génétiques chez l'homme aujourd'hui ? Oui, et même de plus en plus, semble-t-il. Dans ce cas, est-ce que ces mutations jouent encore un rôle dans l'évolution de l'homme ?

Beaucoup moins, du fait des déplacements et des échanges de population qui n'existaient pas autrefois. Il faut dire qu'au cours des deux derniers siècles, la population du globe a énormément augmentée - elle a presque triplé. Ajoute à cela les progrès techniques qui simplifient les transports. Les conditions actuelles de transhumance humaine font qu'un gêne peut difficilement dominer, et envahir un groupe géographique. Les "pressions d'évolution" sont trop disparates et contradictoires.

Sauf dans les endroits où l'indigence limite la circulation. Ainsi, l'Afrique pauvrissime est un potentiel de mutations effectives bien plus vivide que ne l'est l'Europe. Un gêne protecteur du VIH y serait actuellement sélectionné par la maladie elle-même. Ce gêne existe aussi en occident, mais du fait des traitements qui maintiennent en vie les non porteurs du gêne, il n'est pas sélectionné. On a donc des chances de voir à moyen terme l'Afrique peuplée d'hommes naturellement résistants au SIDA.

L'autre raison évidente qui limite la possibilité de sélection, c'est l'organisation de la société humaine, qui tend à protéger les faibles. Mais au milieu du dix-neuvième siècle, le darwinisme se répand et interroge la société sur l'évolution de l'espèce humaine. Il est rapidement suivi par l'éclosion de l'eugénisme, promu par le cousin de Darwin, Francis Galton dans les années 1880.

Eugénisme = engendrer harmonieusement : pratiques visant à élever les standards génétiques de l'espèce humaine ; l'eugénisme peut être négatif (éliminer ceux qui sont considérés comme inférieurs) ou positif (encourager la reproduction des spécimens considérés comme désirables).

D'où sont venues les préoccupations eugénistes ? Les classes défavorisées faisaient beaucoup d'enfants. En dépit des tares qu'on leur décrivait, leur population ne diminuait pas ! Dès la fin du dix-neuvième siècle, ces constats ont terrifié certaines élites - et pas seulement en France. Elles ont pensé que la pullulation des pauvres assimilés aux faibles et dégénérés faisait peser un risque important à l'ensemble la société, et très vite, elles ont imaginé leur pays peuplé de demeurés.

Préoccupations eugénistes aussi avec l'immigration, qui a commencé à hanter les esprits au début des années 1920.  De fait, les immigrés se trouvent naturellement dans les classes défavorisées, et leur taux de fécondité est élevé.

L'inquiétude a continué d'enfler, trouvant un contexte particulièrement favorable dans les années 1930 (krach). Au point que sous Vichy, il a été question de mener une politique active de contraception dans les classes défavorisées - sur fond de couplets anti-avortement chantés bien hauts (Marie-Louise Giraud, faiseuse d'anges, est guillotinée le 30 juillet 1943).

Finalement, la préoccupation eugénique a été à l'origine d'un texte promulgué en 1942 : c'est la loi rendant obligatoire le certificat médical prénuptial. Considéré comme obsolète, notamment du fait que la plupart des couples qui se marient vivent déjà maritalement et que cinquante pour cent des naissances se font hors mariage, le certificat prénuptial a été abandonné au premier janvier 2008.

La loi est donc restée en vigueur soixante six ans, et n'a été abrogée que pour des raisons d'inefficacité - sinon des intérêts pécuniaires, l'abrogation permettant une économie substantielle pour la Sécurité Sociale. Doit-on considérer cette longévité comme le signe d'acceptation d'une certaine forme d'eugénisme ?

Pourtant, les préoccupations eugénistes représentent un tabou en France à l'heure actuelle, du fait du précédent allemand pendant la guerre 39 - 45. Il est vrai que les craintes relatives à la transmission de gênes défectueux dans les classes défavorisées se sont aussi atténuées. L'observation selon laquelle les immigrés faisaient moins d'enfants au bout de quelques générations a aussi calmé le jeu - mais très momentanément. D'ailleurs sans qu'on puisse savoir à quoi attribuer précisément cette baisse de fécondité. L'hypothèse principale : l'idée que la femme partant à l'assaut du monde du travail et maîtrisant la contraception décide d'avoir moins d'enfants.

Reste que l'exceptionnelle fécondité des françaises en Europe est sans doute en partie portée par la population immigrée ou des générations post-immigration. Certains tablent sur un taux de musulmans (je sais qu'il n'y a pas identité entre immigrés et musulmans) de 50% en France comme en Grande Bretagne dans les années 2050, ce qui est sans doute bien exagéré. Mais cette augmentation de la proportion des musulmans dans la population française, avec ce qu'elle implique de changement culturel, préoccupe beaucoup. Cependant, ce n'est plus à travers l'eugénisme traditionnel qu'une fraction importante de la population veut combattre ses craintes (ou la fatalité...). La préoccupation n'est pas biologique, mais culturelle sinon identitaire et passe par des points de vue radicaux (expulsions, oppression légale d'une minorité) qui suscitent des réactions tout aussi vives et inadaptées.

En France, l'eugénisme est donc réduit à la portion congrue. La sélection naturelle qui a pu fonctionner autrefois et qui a mis en circulation un homme moins agressif, plus adapté à la vie en société, n'agit plus que de manière marginale. Les fauves humains pourraient se reproduire en tout impunité...

Mais on n'en recense pas plus aujourd'hui qu'autrefois. D'autres facteurs que les déterminants génétiques sont aux commandes. Pour l'instant. Et la part du hasard est de plus en plus prise en considération dans l'analyse de l'évolution des espèces. Toi qui me lis, tu n'es pas le résultat d'une interminable succession d'éclatantes victoires des arthropodes et des mammifères placentaires dont tu es issu dans le grand jeu de la lutte pour la vie. Tu as aussi eu du bol.

Et pour ma part, quand j'entre dans ces grands moments d'humilité, je me dis que le sens de ma vie n'est ni de profiter de ce qui nous est donné, ni de servir Dieu. Il faut tout inverser. Ce n'est pas mon agitation sur terre qui est le plus important. Ce sont mes gênes. Leur continuité. Je suis leur écrin. Je suis leur féal. Je ne suis là que pour les servir. Je ne suis là que pour les transmettre et m'effacer, tandis qu'ils continueront leur vie bien après ma mort.

[Bien sûr, on n'aura pas confondu l'évolution avec l'adaptation. En effet, l'espèce humaine se modifie physiquement, notamment en fonction du niveau de prévention médicale fourni par son système social et des conditions de vie. Ainsi, depuis plus d'un siècle, l'homme voit sa taille augmenter, ses dents devenir plus grandes (et parallèlement apparaissent des problèmes dentaires, les dents ayant de la peine à trouver leur place dans la mâchoire). L'homme vit plus longtemps. Enfin l'obésité, qui n'est pas que génétique, touche une fraction de plus en plus grande de la population.

Ces modifications n'ont pas été programmées, elles découlent des conditions d'existence des sujets, ce qui explique les différences entre les pays. Exemple : alors que les hommes européens ont grandi de onze centimètres en un siècle, les hommes des États-Unis stagnent du fait d'un système de santé manifestement consommateur de ressources, mais partiellement inefficace (1).]

(1) l'étude ne porte que sur les hommes : pas de service militaire pour les femmes, dont des données historiques beaucoup moins fiables sur leur taille, ne permettant pas de tirer des conclusions aussi nettes