dimanche 10 janvier 2016

Eugénisme (II)


"Aucun nouveau-né ne devrait être déclaré humain jusqu'à ce qu'il ait passé avec succès certains tests quant à son patrimoine génétique, et, en cas d'échec à ces contrôles, qu'il soit déchu du droit de vivre" [1]

Il n'y va pas avec le dos de la cuillère, le père Crick (de Watson et Crick, la double hélice). Tu imagines, commencer sa vie en passant des partiels ?...

Au fait, qui se reproduit le plus dans le monde ? Sans surprise, les pays sous-développés ou en voie de développement. Alors que la Russie et l'Allemagne se vident, les pays pauvres continuent de procréer. Pourquoi ? Parce qu'il n'y a pas de contraception ni d'éducation sur la contraception. Parce que la liberté de la femme est contrainte du fait du machisme ambiant. Parce qu'il n'y a pas masse d'autres distractions à part faire zig-zig - la télévision serait, paraît-il, un contraceptif efficace. Dans ces pays sous-développés, le nombre des naissances compense le nombre des décès car la mortalité infantile est importante. Dès que la mortalité périnatale et infantile est combattue efficacement, la démographie galope.

Finalement, dans l'évolution de l'espèce humaine, ce qui compte aujourd'hui, ce n'est pas tant la sélection à l'échelle individuelle que l'évolution démographique des régions du monde. Cette évolution, on doit probablement l'imaginer combinée au métissage génétique favorisé par la facilitation des déplacements.

Par exemple on peut prévoir une arabisation de la population française - sans pouvoir dire avec exactitude à quelle vitesse ce phénomène va se produire. On est aussi bien parti pour "sélectionner" une énorme quantité d'hindous, qui devrait bientôt égaler la population chinoise, avant de la dépasser très largement.

En revanche, au Tibet, il a été dit que l'état chinois organisait des avortements et des stérilisations en masse de la population - une définition du génocide. Mais les faits n'ont pas été avérés.

Ici ou là, on constate qu'il continue à y avoir des préoccupations eugéniques. A Singapore, les couples issus de l'éducation supérieure auraient temporairement bénéficié de primes lors de la naissance de leur troisième enfant, alors que les femmes ayant un revenu inférieur à une certaines sommes pouvaient obtenir une compensation financière si elles acceptaient de se faire stériliser. Cette politique eugénique (de 1980 à 1985) a été critiquée, puis abandonnée.

Il y a aussi le cas de la Chine, avec la politique de l'enfant unique, politique qui a abouti à un large excès d'hommes par rapport aux femmes en âge de se marier. Jusqu'à trente pour cent dans certaines régions - attention aux dragues dures.

En Inde, même problème. Et encore en Bosnie, en Azerbaïdjan, en Géorgie, en Serbie. Une sélection pas très naturelle… Un écart de plus de dix pour cent de naissances masculines. Dix pour cent d'hommes condamnés à rester célibataires toute leur vie. Certes ils pourraient quand même tirer un petit coup furtif de temps en temps. Mais avec qui ? Des rapports font remonter une augmentation préoccupante de la délinquance parallèle aux anomalies du sex-ratio.

On observe la réémergence d'un eugénisme négatif de masse (consistant en la stérilisation voire la suppression de certaines catégories d'individus - comme s'en est rendu coupable le troisième Reich). En Chine, une loi promulguée en 1995 prévoit une interdiction de procréer aux malades mentaux, aux porteurs de maladies génétiques et de certaines infections. Avec pour résultat, des avortements et des stérilisations forcées.

Parallèlement à cet eugénisme négatif, un eugénisme positif est en route, en Chine comme ailleurs. Les autorités chinoises ont lancé en 2013 un programme de séquençage de l'ADN de sujets présentant un Q.I. nettement supérieur à la moyenne. Disposer d'un plus grand nombre de scientifiques et d'ingénieurs leur donnera sans doute un gros avantage dans la guerre économique. Sommes nous prêts à faire face à ce défi. En avons-nous envie ? Avons-nous le choix ?

Eugénisme négatif aux États-Unis aussi : une trentaine d'états a modifié sa législation sur le mariage, rendant possible l'annulation du mariage d'idiots ou de malades mentaux, voire interdisant le mariage aux porteurs de maladies vénériennes (et même aux alcooliques, dans l'Indiana).

Et eugénisme positif. Des laboratoires proposent déjà aux parents de choisir le sexe de leur enfant lors des procréations artificielles. Des personnes parfaitement fécondes et compatibles s'adressent à ces institutions pour que l'embryon soit examiné génétiquement avant l'implantation utérine. Très vite, il sera possible de mettre en compétition un millier d'embryon du même couple, d'éliminer ceux qui posent problème et de choisir le "meilleur" - selon les parents. Au Fertility Institute, à Los Angeles, on était à deux doigts de choisir la couleur des yeux. Il y a eu interdiction au dernier moment…

Cet eugénisme positif pose aussi des questions éthiques. Par exemple doit-on éliminer un embryon qui a (seulement) une probabilité un peu plus grande d'être touché par une maladie ? Qui plus est, une maladie susceptible de n'éclore que dans quarante ans, alors qu'on peut espérer que cette maladie sera guérissable d'ici là ? Au Royaume Uni, on élimine déjà ceux qui ont le gène du strabisme, en toute légalité.

Le vingt et unième siècle sera beaucoup plus eugénique qu'on ne l'imagine. Pour l'instant, il y a surtout des digues morales, car la science est quasiment prête. Il faut s'attendre à un déferlement. Eugénisme privé comme eugénisme d'état.

Personnellement, j'attendrais des pouvoirs publics une position active, ouverte, avec une vision internationale sur ces questions. Mais outre la veulerie de la gouvernance actuelle, j'aurais à craindre d'une certaine opinion publique. Le flop du projet relatif au dépistage des troubles du comportement chez l'enfant préfigure ce qui se passerait si on portait cette question à la lumière. Rappelle-toi : il s'agissait de mettre en place un accompagnement privilégié pour les enfants présentant dès leur plus jeune âge certains troubles, statistiquement corrélés à des comportements antisociaux à l'âge adulte. Juste aider ces enfants à problème, en faire plus pour eux que pour les autres, prévenir si possible… Mais non. Dans la tête de ces égalitaristes à tout crin, mieux vaut sans doute laisser ces enfants en danger courir vers leur destin de complications, de souffrances et de délinquance sans intervenir.

On s'amuse plus outre-Atlantique. Où le créationnisme [2] a encore largement cours. Raison pour laquelle des journalistes, voulant embarrasser le gouverneur républicain du Wisconsin dont l'électorat comporte bon nombre de chrétiens fondamentalistes, lui ont demandé ce qu'il pensait de l'évolution. Le gouverneur a répondu qu'un politique ne devait pas être impliqué d'une manière ou d'une autre sur cette question. Mais... est-ce qu'un homme politique n'a pas son mot à dire sur les sciences qui sont enseignées au collège dans son état ? Si, bien sûr. Mais d'un autre côté, est-ce que sa conviction personnelle est importante en l'occurrence ? Pas vraiment… Les républicains ont aussitôt contre-attaqué en demandant au personnel politique au pouvoir s'il croyait aux médecines très contestables (ou du moins très contestées, comme l'homéopathie) dont le remboursement vient d'être garanti dans le nouveau projet de réforme de la santé...

Pour en revenir à l'évolution de l'espèce humaine, elle tiendrait donc à la conjonction de deux phénomènes très distincts, mais qui peuvent parfaitement s'associer : d'une part les poussées démographiques de masse (Inde, Chine…) associées à un brassage des populations, d'autre part l'eugénisme privé ou d'état tendant à éliminer les embryons considérés comme défectueux ou à risques et augmenter le nombre de sujets "d'élite". A moyen terme, on ne sait pas exactement où on va. Raison pour laquelle il est d'autant plus important de surveiller ce qui se passe.

J'oubliais ! Il existe encore un scénario qui permettrait une redistribution massive des populations à la surface de la terre - avec en prime la possibilité d'amusantes mutations : la bonne vieille guerre nucléaire. Mais sa probabilité de survenue est faible : ne compte pas dessus mon ami !

[1]  "...no newborn infant should be declared human until it has passed certain tests regarding its genetic endowment and that if it fails these tests, it forfeits the right to live" : F.H. Crick, l'un des découvreurs de l'ADN, diffusé par Pacific News Service (01/1978), media à but non lucratif présentant de l'information alternative
[2]  Dieu créa le monde en six jours, y compris les différentes espèces... etc.