dimanche 10 janvier 2016

Jack et le film de ta vie


Kiev : inconnue en rouge


Nous sommes tous imprégnés de cartésianisme. Est-ce par chauvinisme ? Il m'a semblé que l'enseignement français ne tenait pas les philosophes anglais, Hobbes, Hume, Locke, Bentham, Mill etc., en grande estime. L'empirisme, le pragmatisme étaient tenus en dédain par mes professeurs - théories de marchands - alors que la philosophie française et allemande étaient portées aux nues pour ses qualités d'abstraction.

Il s'ensuit peut-être que le nom de Descartes connote positivement dans nos oreilles. Quand nous l'entendons, nous pensons logique, réflexion, raison. Et quand on nous dit "je pense donc je suis", pour la plupart d'entre nous, nous nous mettons au garde-¬à-vous, car il nous semble qu'il s'agit d'une vérité première.

J'ai déjà eu l'occasion de dire que cette phrase n'était pas exempte d'erreur. Descartes lui-même était bien conscient des problèmes que posaient son cogito, avant de se faire descendre par Hume. Tout ce qu'on peut dire, c'est "ça pense, donc il y a un phénomène, quelque chose qui existe". Mais aller au-delà, affirmer qu'il y a un "je" derrière, c'est s'avancer beaucoup trop loin, postuler qu'il existe un "moi" unifié, une conscience.

Tout au plus peut-on se différencier des "autres". Être appelé un "toi". Et ces "toi" qu'on nous attribue ne permettent pas de définir un "moi" très stable et très précis.

Pourtant, nous nous imaginons volontiers qu'au sommet de notre être il y a un commandant en chef, un homoncule qui reçoit des informations, les traite, fait des choix et prend des décisions. Ce préjugé selon lequel nous avons une conscience pensante et un libre-arbitre est très fortement ancré dans les esprits. Même si aujourd'hui, il y a beaucoup moins de gens qui pensent que l'esprit se distingue du corps.

Il semblerait pourtant que ces diables d'anglois avaient raison. Les données actuelles de la neurophysiologie nous décrivent comme une boîte de circuits électroniques reliés en série, et qui fonctionnent chacun pour leur compte. Il n'y a pas de chef, pas de patron. Un forum permet à ces circuits de s'exprimer, et celui qui gueule le plus fort l'emporte. Parfois au milieu des huées, ou dans les pleurs et gémissements.

Ce fonctionnement permet de comprendre pourquoi nous changeons d'avis régulièrement (une faction a pris le dessus, elle a peut-être obtenu du renfort par un autre circuit qui jusque là s'était tu). Et pourquoi nous sommes si contradictoires, et souvent pleins de souffrance.

Les circuits eux-mêmes ont des âges différents. Certains existaient à la naissance - nous étions déjà pré-cablés. D'autres sont le résultat de l'éducation. Souvent, des circuits pré-cablés ont été modifiés par l'expérience, peut-être jusqu'à se voir totalement interdire d'expression.

Les circuits évoluent avec l'âge. Il est probable que certains s'effacent lentement. La personne qui est ainsi constituée a-t-elle une permanence ? Certes, elle est issue d'un même ensemble de circuits. Mais au fur et à mesure que le temps passe, cet ensemble traverse diverses expériences, ce qui fait que le contenu de la boîte d'il y a vingt ans n'est pas le même que celui d'aujourd'hui. Windows 10 pareil que Windows 95 ? La seule chose qu'on peut dire, c'est que cet ensemble de circuits a le même fondement génétique et qu'elle a traversé les mêmes joies et épreuves. C'est sans doute ce qu'on peut appeler un "moi" : un ensemble de circuits donné qui s'est modifié en traversant la même vie. Rien d'autre. Certainement pas une "conscience" pérenne.

Quant à imaginer que ce "moi" ait un libre-arbitre, il faut de l'imagination. Manifestement, ce n'est pas ce qui manque. La cacophonie des circuits qui tirent à hue et à dia donne l'impression qu'on est au bord du vide, en train d'hésiter entre plusieurs décisions et qu'on va soudain décider par un grand coup de libre-arbitre bien aiguisé, tranchant le nœud gordien de nos incertitudes. Il n'en est rien.

Prenons Jack, qui ne sait pas s'il va jouer à la bourse ou placer son argent en obligations. Il prend des informations, et ses circuits les interprètent chacun à leur aune. Un moment, l'un des circuits prend le dessus, et lance la procédure : Jack va à la banque et dit à son banquier qu'il a pris sa décision. Il y avait un choix à l'extérieur de lui-même, mais il serait absurde d'imaginer qu'"il" ait eu à choisir - la boîte à circuits a décidé. Enfin bon, si on veut, la boîte à circuits que les autres appellent "il" a décidé, donc on peut dire qu'"il" a décidé. Mais c'est un "il" qui s'imagine qu'il existe, alors qu'il n'est qu'un écran d'ombres chinoises, et n'a rien décidé du tout.

Les faits sont là, Jack dit au banquier qu'il veut investir son argent - par exemple - en bourse. Comment envisager qu'il ait pu l'investir en obligations puisqu'il ne l'a pas fait ? Ce serait broder, faire des plans sur la comète, raconter un roman. Nous n'avons qu'un temps et un seul. Tout ce qui ne s'est pas passé compte "pour du beurre".

On ne peut pas du tout s'appuyer sur une hypothèse ("Jack aurait pu investir en obligations") et la mettre sur le même plan que ce qui s'est réellement passé pour dire qu'il existait une autre possibilité et qu'il a actionné son libre arbitre pour choisir. Pourquoi n'est pas crédible ? Parce qu'une possibilité, c'est quelque chose de réalisable. Or, comment assurer qu'il était réalisable que Jack, tel qu'il est à ce moment de sa vie, investisse en obligations, puisqu'il ne l'a pas fait.

Je vois venir l'objection. Oui, par le passé, Jack a déjà investi en obligations. Le problème, comme dit plus haut, c'est que ce n'était pas le même Jack, les mêmes circuits, avec le même input d'information. Donc il a été déterminé autrefois à investir en obligation, comme il est aujourd'hui déterminé à investir en bourse.

Quant à dire que le choix entre bourse et obligation est un choix tout à fait réel, oui, bien sûr, dans l'absolu. Mais pas pour Jack. Le fait qu'il y ait plusieurs possibilités démontre la complexité du réel, mais certainement pas l'existence d'un libre-arbitre chez Jack.

Tu connais le principe d'Occam : les hypothèses suffisantes les plus simples sont les plus vraisemblables. Pourquoi imaginer que nous avons dans la tête un chef, un homoncule, un libre-arbitre, alors qu'il est tellement plus simple de concevoir notre fonctionnement comme le résultat d'un combat de plusieurs circuits pour aboutir à une action. Chacun des circuits étant déterminé par les informations qu'il a reçues, passées, récentes, jusqu'au moment de l'action. Ces informations le rendant plus ou moins actif dans la confrontation des différents circuits.

Tu me diras peut-être que c'est précisément là où réside le libre-arbitre. Comme il te plaira, si tu veux avoir raison. Mais j'avais cru comprendre que le libre-arbitre supposait l'existence d'une entité supplémentaire, trônant en permanence, et que son existence ne se définissait pas par un conflit passager entre plusieurs circuits qui s'affrontent un moment donné (ou ne s'affrontent pas).

Vu de l'extérieur, on peut effectivement se faire tromper et croire qu'il y a un libre-arbitre. J'ai rencontré Jack hier, et il m'a dit qu'il ne savait pas s'il allait plonger pour la bourse ou l'assurance vie. Je ne sais pas quelles interactions ont abouti à ce qu'un des circuits ait pris le dessus. Jack en a sans doute une vague idée. Il a vu que son portefeuille était peu diversifié, un peu trop "bon père de famille". Il a appris que sa fille avait décroché son concours, qu'il n'aurait pas à subvenir à ses besoins pendant longtemps, et qu'il pouvait donc prendre plus de risque avec son argent. Ou un autre facteur plus subtil, l'impression qu'il a de la chance en ce moment, que tout se passe bien - après un bon repas qui l'a laissé dans une semi-béatitude. Dans tous les cas il s'est passé quelque chose de déterminant.

Le Jack d'hier qui me fait part de ses doutes n'est pas le Jack d'aujourd'hui qui file vers la banque. Le Jack d'hier n'était pas en train de délibérer. Il était simplement coincé. En position tranche. Chaque fois que le circuit favorable à la bourse apportait ses arguments, l'autre circuit le contredisait. Il y avait un équilibre. Le fait qu'il y ait eu conflit entre les circuits n'implique nullement qu'il ait pu y avoir plusieurs décisions - puisqu'il n'y en a eu qu'une seule en fin de compte. D'ailleurs, tout laisse penser que l'essentiel du débat s'est déroulé dans l'ombre. On aurait interrogé Jack sur ses motivations, il en aurait donné quelques unes, récentes et superficielles. Mais l'ensemble des raisons qui ont fait qu'il était le Jack qui allait investir son argent à la bourse, personne ne le connaîtra réellement, Jack pas plus qu'un autre.

J'ai continué mon enquête et j'ai appris les choses suivantes. Jack n'avait pas le temps d'aller à la banque ces jours-ci. Il était coincé par son travail. Mais un évènement - justement survenu à son travail - bref une action parfaitement extérieure à Jack lui a permis de se libérer. Et sur son chemin, il a rencontré son ami Joe, courtier en bourse, qui lui a dit que sur trente ans, la bourse avait toujours apporté des bénéfices substantiels.

On conçoit que l'environnement joue un rôle important dans les décisions que nous prenons, même si le destin prend souvent des formes moins voyantes que Joe le courtier. Nous sommes d'accord, il n'est pas question ici de libre-arbitre.

Le libre-arbitre, d'après toi, il est dans la tête de Jack. Or, les circuits de Jack fonctionnent de manière logique. Comment pourraient-ils fonctionner autrement ? Quel esprit imaginatif sinon tortueux peut imaginer qu'un circuit va faire un saut décisionnel qui ne soit pas guidé par la logique implacable de son métabolisme et de ses connections (même si cette logique est tordue à la base) ?

De deux choses l'une, soit le circuit décide n'importe quoi - mais ce n'est pas possible, il n'est pas construit pour fonctionner de cette manière, c'est inenvisageable. Soit il prend une décision logique qui est le fruit d'interactions avec d'autres circuits. Tu veux appeler "libre-arbitre" cette faculté d'aboutir à une conclusion après avoir parcouru un arbre de décision ? Comme tu veux. Mais je ne vois pas du tout ce qu'elle a de libre. Puisqu'elle n'a pas d'alternative possible.

Pour moi, le libre-arbitre est une charmante construction intellectuelle, confortée par le Droit qui a naturellement besoin de trouver des responsables (l'introduction du libre-arbitre dans le droit français passe par l'idée d'intention : article 121.3 du Code Pénal, Il n'y a point de crime ou de délit sans intention de le commettre). Construction entérinée par les religions (sans libre-arbitre, comment désigner des méchants ? cf. les multiples écrits de Nietzsche sur le sujet dans "Humain trop humain", "le crépuscule des idoles", "ecce homo", "Pour servir à l'histoire des sentiments humains").

Le libre-arbitre est une construction exaltée par notre propre orgueil, qui nous dote d'une faculté si fascinante. Mais totalement inimaginable si on y regarde de près, et parfaitement fantaisiste. On ne peut pas confondre un cerveau arrêté momentanément sur la position tranche, puis se verrait pousser côté pile ou face par une circonstance interne ou externe, avec un esprit qui ferait cette étrange galipette, ce saut qu'on appelle le libre-arbitre.

Cette idée de libre-arbitre est à la racine des récits de science-fiction qui font apparaître des univers parallèles, les deux concepts sont liés. Dans l'univers originel, le héros ramené dans le passé prend une option autre que celle qu'il avait déjà prise. Cette option le fait arriver dans un univers parallèle. Etc. Très distrayant si c'est bien fait, avec d'amusant paradoxes temporels. Comme le problème de réussir à faire se rencontrer son grand-père et sa grand-mère dans le passé, sinon, le héros (le petit fils) ne peut exister et ne peut donc pas retourner à son présent.

Rien à voir avec l'hypothèse scientifique d'un grand nombre d'univers parallèles (Everett, 1957) qui a longtemps servi à expliquer le paradoxe du chat de Schrödinger - vivant ou mort. Elle est maintenant tombée en désuétude.

Mais dans l'état actuel des connaissances, l'hypothèse la plus simple est qu'il n'y a qu'un seul univers. La théorie des cordes dit le contraire, et nous attendons tous des confirmations... dont on nous dit qu'elles sont impossibles à obtenir - d'où un certain désenchantement, malgré l'élégance de la construction. Elle parle aussi de la possibilité d'autres dimensions, ce qui est parfaitement concevable et acceptable. Nos sens en perçoivent quatre, et il est possible qu'ils soient simplement "aveugles" aux dimensions supplémentaires. Ce ne serait pas la première fois que les mathématiques puis la physique mettraient en évidence des réalités qui échappent à notre perception. Mais pour l'instant, l'existence d'aucune de ces dimensions supplémentaire n'est prouvée.

L'ensemble de ce qui se passe dans notre monde unique est déterminé logiquement. Contrairement à ce qu'on imagine en première réflexion, un univers logique est plus facile à concevoir et plus probable qu'un univers qui laisserait la place à de l'aléatoire. Par "aléatoire", je ne veux pas dire qu'il serait déterminé par un grand nombre de petites causes (le hasard de Poincaré), mais par le Hasard avec un grand "H", celui de Hume, c'est à dire sans cause. Jusqu'à présent, on n'a pas trouvé de Hasard dans la nature, pas plus qu'on a trouvé d'Infini. Sur les définitions du hasard, je renvoie à l'excellente introduction de Franck Jedrzejewski, dans son livre Modèles aléatoires et physique probabiliste.

Les relations d'incertitude d'Heisenberg permettent de décrire avec les outils macroscopiques des phénomènes survenant dans la matière microscopique qui obéit à d'autres lois, ce qui n'implique pas, à ma connaissance, l'obligation de recourir à la notion de Hasard (cf mon post "K.W. Heisenberg, un auteur romantique ?), surtout à l'échelle du fonctionnement cérébral. Et dans tous les cas (sauf à adhérer à la théorie d'un "multivers") une particule n'est jamais que dans un seul endroit à la fois à un moment donné : elle a une position "historique", définie - peu importe qu'on n'aie pu la prédire avant.

Du fait de cette détermination logique, le développement de l'univers depuis son origine jusqu'à sa fin serait unique et pourrait être prévu si on connaissait toutes les règles avec précision et si on avait la puissance de calcul nécessaire. A cette remarque, je sais qu'on fait souvent l'objection suivante : les règles qui régissent les phénomènes qui se produisent à un niveau donné ne sont pas forcément les mêmes que celles qui régissent les phénomènes à un autre niveau. De ces ruptures, on déduit à tort qu'il ne peut y avoir une suite de phénomènes qui se déclenchent les uns les autres du niveau le plus bas au plus élevé, selon une chaîne de causalités. De fait, on observe une autonomie partielle des mécanismes à un niveau donné par rapport à un niveau supérieur. Ainsi, on ne déduira certainement pas mon caractère et mes pensées à partir des règles régissant les phénomènes de membrane au niveau des terminaisons axoniques des neurones. Il n'en reste pas moins que les phénomènes de membrane sont déterminants pour le fonctionnement de mon cerveau.

Cette même objection va prendre une forme à peine différente quand on évoquera les phénomènes émergents. Reprenons l'exemple cher à Gazzaniga : on ne peut prédire les règles déterminant l'apparition d'un embouteillage de l'analyse de la construction et des principes de fonctionnement des voitures. Parfaitement juste. Un embouteillage répond à la définition d'un phénomène émergeant. Mais le déterminisme dont je parle ne suppose en rien une uniformité des règles et des phénomènes entre les niveaux. Il est bien nécessaire qu'il y ait des voitures pour qu'il y ait des embouteillages, bien nécessaire que les atomes de fer réagissent à la chaleur pour qu'il y ait des voitures. Aucun phénomène n'apparaît ex nihilo. Quelles que soient les règles qui ont présidé à l'existence d'une situation donnée, cette situation très exacte est dans tous les cas un préalable à l'apparition des phénomènes au niveau supérieur.

Somme toute, on peut imaginer le développement de l'univers comme la bobine d'un film dont nous serions les spectateurs et en même temps les personnages. Impossible de changer le scénario, tout est déjà écrit et filmé. Mais pour un personnage-spectateur, le suspens est total. C'est ce suspens qui nous rend si impertinents, et nous illusionne.

Remonter dans le temps ne ferait pas de sens, puisqu'il s'agirait de repasser un morceau du film, sur lequel un "replay" ne donnerait aucune conscience supplémentaire, aucune connaissance du futur à l'acteur là où il en est du film. Quant à prédire l'avenir, les personnages ont toujours une certaine capacité à le faire, en fonction de leur expérience, de leurs connaissances… et puissance de calcul limitées.

Un film en projection depuis 13,8 milliards d'années, où on voit (depuis environ 150 000 ans) se succéder d'étranges boîtes de circuits qui, non sans hoquets, interagissent de manière complexe. Rien de désespérant. Rien qui mette à mal la morale humaine, qui veut qu'on respecte les autres si on veut qu'ils nous laissent survivre.

Au contraire. Je suis bien content de savoir ce qui se passe ici. C'est assez clair, et donc reposant. Framboise sur le gâteau, cette connaissance active mon reward system - mon circuit de la récompense. Après tout, c'est bien la seule chose qui compte.