dimanche 10 janvier 2016

Jaguar, épilepsie et cocus : autour du Meilleur des Mondes d'Aldous Huxley (1/6)


Brave New World -1/6


Autrefois, j'avais une belle Jaguar, une MKII, qui faisait 3,8 litres de cylindrée - c'est énorme, c'est plus de cinq bouteilles de Bordeaux. Elle avait un moteur haut comme une cathédrale, des formes arrondies et des sièges de cuir rouge qui sentaient bon la vie de château. Je l'aimais beaucoup, et nous avons passé quinze ans ensemble, d'une liaison presque sans nuages. Un jour, j'ai dû la vendre, non parce que j'en étais lassé mais par besoin de liquidités. Maintenant, je n'y pense plus.

Ne pas souffrir de ce qu'on n'a pas, c'est sans doute la façon de vivre la plus sage, non ? Même si ce qu'on n'a pas (et qu'on n'a jamais connu), c'est la liberté ?

Imaginons que tu sois affligé d'une épilepsie de type grand-mal - la grande classique, à la Dostoïevski. Que cette épilepsie soit rebelle aux traitements médicamenteux, et très handicapante : elle met en danger ton emploi, et ta famille est sur le point d'exploser. Dans ce centre ultramoderne d'épileptologie, ton neurologue te propose une chirurgie du cerveau - une intervention d'une heure, très classique, sans douleur, pour ne rien enlever, juste couper certaines fibres - avec des résultats généralement excellent : réduction importante voire disparition des crises.
- Ah oui, docteur, mais quels sont les effets secondaires de cette intervention ?
Le médecin te fait alors entrer dans une salle ou dix personnes apparemment en pleine santé lisent, écrivent, jouent au ping-pong, aux échecs, s'entretiennent ensemble. "Voici les dernières personnes qui ont eu ce traitement. Elles rentrent chez elles tout à l'heure. Vous avez juste le temps de les interroger." Tu t'empresses de leur poser des questions. Elles te répondent unanimement qu'elles vont très bien, qu'elles ne souffrent d'aucun déficit. Et de fait, elles ont l'air en parfaite santé. Sauf que…

Sauf qu'on a détruit une faculté (oh certes pas capitale), et que le cerveau a un mode de fonctionnement tel qu'il ignore que cette faculté a disparu. Il n'en a pas mémoire. Il n'en souffre pas. Il ne s'en rend pas compte. Il est comme un prof de fac qui, dans la foule des étudiants qui remplit l'amphi, ignore que tu as séché son cours aujourd'hui.

Alors, tu signes pour cette petite chirurgie ? En l'occurrence, tu y as tout intérêt si ton épilepsie en est à ce point. Le problème que tu auras à la sortie, c'est que lorsque le médecin mettra ta main gauche dans ta main droite dans ton dos (sans que tu ne puisses rien voir), tu ne sauras pas dire si cette main est la tienne ou celle du médecin. Et quelques autres problèmes du même genre, qui ne se verront pas de l'extérieur - ni de l'intérieur ! A toi de voir.

Ne pas souffrir de ce qu'on ignore, n'est-ce pas la façon de vivre la plus sage ?

Préfères-tu savoir si tu es cocu(e) ? Moi, je préfère l'ignorer, et à moins qu'on ne me mette sous les nez des indices vraiment inquiétants, je ne chercherai jamais à savoir ce qui se fait dans mon dos.

Tu envoies une personne en qui tu as plutôt confiance (mais sans la connaître vraiment) acheter quelque chose pour toi. Tu lui confies ton porte-monnaie, bourré de gros billets. Vas-tu compter discrètement ces billets avant de lui remettre le porte-monnaie ? Personnellement, je préfère ne pas m'ennuyer avec ce type de vérification. S'il a l'habileté (et la malhonnêteté) d'en soutirer un peu, je n'en saurai rien. S'il abuse, je le verrai rapidement, et je lui retirerai ma confiance. Et s'il est honnête, tout sera pour le mieux dans… dans…?

Je viens de relire deux fois de suite le Meilleur des Mondes. D'abord en anglais, puis de nouveau en lecture bilingue, car je n'étais pas satisfait de ma lecture dans le texte. En effet, si l'œuvre de Huxley n'est pas difficile à lire, la fiction utilise de nombreux néologismes, dont le sens peut être retrouvé à partir des mots originels ; mais de là à induire chez le lecteur étranger les impressions voulues par l'auteur, c'est une autre affaire. D'où la nécessité d'un travail de comparaison entre version originale et traductions. Sans parler des nombreuses citations de Shakespeare qui exigent un niveau bien au dessus de celui de Six Feet Under ou How I met your mother.

On a beaucoup écrit sur ce livre, extraordinaire de prescience - alors qu'il situe modestement l'action au moins six siècles après nos temps présents. On le compare souvent à 1984 : tandis que le livre d'Orwell présente un monde d'oppression et de surveillance, un monde tenu par la force, le Meilleur des Mondes se définit au contraire par le consentement collectif des citoyens.

C'est l'aspect le plus fascinant de ce livre. Quand on lit le Meilleur des Mondes, on a une réaction de rejet. C'est le but recherché par Huxley. Mais quand on y regarde à deux fois, on se demande s'il n'y aurait pas beaucoup de gens qui signeraient des deux mains (sous réserve, bien entendu, d'éliminer les aspects qui hérissent notre éthique - manipulations génétiques et autres renforcements négatifs pavloviens).

Alors maintenant, répond à cette question : quels sont les renoncements de lucidité auxquels tu consentirais, si on t'accordait le bonheur en échange ? Attends ! Répond franchement...