dimanche 10 janvier 2016

J'ai pas lu le coran (mais j'ai entendu causer)


Je n'ai même pas terminé le premier tome de la trilogie, l'ancien testament. J'en suis au Livre des Rois - bien que j'aie lu certains passages qui viennent après comme l'Apocalypse ou le Cantique des Cantiques (par parenthèse loin d'être aussi érotique qu'on le dit). En revanche, j'ai lu intégralement le second tome, que j'ai trouvé passionnant - même si c'est quatre fois la même histoire, et qu'on sait bien comment ça va se terminer - invraisemblable, la quantité de spoilers. Enfin j'ai aussi lu une cinquantaine de pages du Coran dans trois traductions différentes. Mais je n'ai pas accroché : il n'y a pas d'histoire. Heureusement, d'autres l'ont lu pour moi.

Il est difficile de se faire une opinion à partir de ce qu'on trouve sur internet. On doit envisager l'éventualité de biais de recrutement, notamment parce qu'internet est un lieu d'échange plus polémique qu'un autre, et qu'il est constitué d'interventions inégalement documentées.

Je prends donc le risque de tomber sur un biais - étant déjà dans l'erreur qui consiste à se faire une opinion à partir de ce que d'autres rapportent. Pas terrible comme méthodologie.

Malgré tout, il y a des choses qui émergent.

Un premier constat : il est difficile de trouver des positions modérées, ou non engagées sur internet à propos de ce thème.

Les positions pro coran sont de deux sortes.

Soit elles bottent en touche et ne répondent pas aux remarques qui sont faites ou aux questions qui sont posées, elles parlent alors de tout autre chose (comme de la poésie qui émane du texte sacré). Ou bien expliquent qu'il faut lire le Coran en arabe pour le comprendre - sinon, point de salut ni de compréhension. Ce qui n'est pas recevable. D'autant que plusieurs traductions ont reçu l'avis favorable d'autorités musulmanes.

Soit les pro coran vont chercher des interprétations jésuitiques qui donnent le vertige. Ainsi, par exemple, "l'homme est supérieur à la femme"… "il faut la battre"… se transforme en "l'homme assume la femme"… "on peut la battre avec un crayon en dernier recours". Je ne lis pas l'arabe, mais j'ai quand même des doutes : pourquoi toutes les traductions s'accordaient sur le texte initial (l'homme supérieur à la femme… etc.) ? Alors d'où sortent ces interprétations ?

Les exégètes en appellent au hadith. Le hadith est recueil qui comprend l'ensemble des traditions relatives aux actes et aux paroles de Mahomet et de ses compagnons - près de cinquante mille - avec bien sûr des problèmes d'authenticité qui sont gérés variablement, en partant du plus certain au plus suspect). Mais là, comment s'y retrouver ?

Ce qui est souvent expliqué, c'est qu'il faut comprendre le coran en fonction du contexte historique. Un peu dommage pour un recueil censé être la parole même de Dieu, donc parfaite. Ainsi, les incitations au meurtre des infidèles est justifié :

a/ parce que le conseil est donné durant une période de guerre particulière (guerre contre la Mecque). Mais il est fort possible que les sourates concernées soient nettement postérieures à cette guerre. L'argument serait donc irrecevable.

b/ parce que c'est l'Etat qui tue, et non des particuliers, et qu'il a d'autres devoirs et prérogatives. L'invite au meurtre ne s'adresserait pas aux individus, mais aux institutions islamiques. Gros progrès ?

On a évidemment des pas très malins qui laissent clairement voir le fond de leur pensée. Ainsi, à la question : l'islam n'est-elle pas une religion de paix ? on a la réponse suivante :
- L'islam est une religion de paix mais le monde n'est malheureusement pas dominé par l'islam.
Je dirais même que cette religion est si pur [sic] qu'elle exige [sic] à ses fidèles de purifier le monde de ses mécréants.

MDR... sauf à rencontrer ce rédacteur un soir dans une rue sombre : MDT, mort de trouille.

Quant aux positions anti coran, elle sont souvent radicales, extrémistes, et donc pas vraiment ouvertes. Il y est fréquemment fait une lecture à la lettre, et peu contextuelle. L'agressivité des uns répond à celle des autres. Le point de vue historique qui devrait prévaloir quand on aborde un texte de ce type est souvent laissé de côté, au profit du ton critique qu'on peut avoir lorsqu'on se penche sur une loi qui vient d'être publiée au JO.

J'ai quand même tiré de mon enquête deux conclusions - provisoires.

La première, c'est qu'il y a beaucoup trop d'agressivité ambiante dans le coran (méfiance, menaces, punitions, meurtres, supplices). Aucune interprétation ne peut changer le sens de ces mots retrouvés à de très nombreuse reprise dans toutes les traductions. Ça ne semble pas un progrès par rapport au nouveau testament, de six siècles plus ancien. Pour un document supposé malgré tout élever le niveau moral, on est obligé de dire : pas terrible.

La seconde, c'est que le Coran est un livre qui permet toutes sortes d'interprétations. La preuve sur internet - personne ne pourra contester, il suffit de voir le b… que c'est quand on pose une question même simple.

Pourquoi ces interprétations ?
- soit parce que le coran serait de compréhension compliquée (pourtant, sa lecture semble assez simple si on lit attentivement),
- soit parce qu'il est contradictoire (effectivement, on distingue plusieurs périodes correspondant à des recommandations différentes, les plus récentes effaçant les plus anciennes ; quand on le sait, on peut se repérer)
- soit parce qu'il serait confus, mal rédigé et mal organisé. Je laisse à chacun le soin de juger par lui-même.

Certaines de ces interprétations sont redoutables, puisqu'elles incitent à l'intolérance et au meurtre. Placé entre les mains de prédicateurs peu scrupuleux ou de lecteurs peu critiques, le coran devient un ouvrage dangereux du fait de sa réputation de livre sacré.

De là à l'interdire, comme le suggèrent certains, il y a un pas que je ne franchirai évidemment pas. Sans doute peut-on envisager d'autres mesures.

La question souvent posée est celle de l'existence d'un islam modéré. Les faits nous montrent qu'il existe et qu'il est porté par une majorité de musulmans. Dans une grande partie de l'Indonésie, par exemple. Est-ce que ces modérés sont des croyants qui s'écartent de la droite ligne du coran ? On peut penser que oui, car ils sont obligés de trouver un certain nombre d'atténuations dans le hadith. Alors qu'une lecture directe du coran donne une vision terrible de ceux qui n'adhèrent pas. Mépris, menace et punition, il y a une atmosphère pénible de violence qui constitue le fil rouge de ce livre.

Soixante ans auparavant, Claude Levi-Strauss portait déjà un regard aigu sur l'islam :

« En face de la bienveillance universelle du bouddhisme, du désir chrétien du dialogue, l'intolérance musulmane adopte une forme inconsciente chez ceux qui s'en rendent coupables ; car s'ils ne cherchent pas toujours, de façon brutale, à amener autrui à partager leur vérité, ils sont pourtant (et c'est plus grave) incapables de supporter l'existence d'autrui comme autrui. Le seul moyen pour eux de se mettre à l'abri du doute et de l'humiliation consiste dans une "néantisation" d'autrui, considéré comme témoin d'une autre foi et d'une autre conduite. La fraternité islamique est la converse d'une exclusive contre les infidèles qui ne peut pas s'avouer, puisque en se reconnaissant comme telle, elle équivaudrait à les reconnaître eux-mêmes comme existants. »