dimanche 10 janvier 2016

La dernière lettre - chapitre 1/4 : I love Odessa


Avant de vivre en Thaïlande, je vivais en Ukraine. J'étais arrivé là par hasard. Un jour un copain m'a dit : "tu sais, Pascal, les filles de l'Est sont fantastiques, et j'ai envie d'aller à Mykolaev chiner des antiquités de la marine soviétique.
Mykolaev est un ancien port de radoub de la flotte russe. H collectionnait les vieux compas et les lourds hublots en cuivre qu'on trouve sur les gros bateaux, il espérait trouver des trésors dans cette ville avant qu'elle ne soit pillée par l'Ouest.
- Mykolaev est tout près d'Odessa. Nous arriverons par avion à Odessa, et nous ferons des incursions là-bas, il doit y avoir des bus.
- Pourquoi pas, ai-je répondu sans hésiter. J'en avais fini avec mon divorce, j'étais seul, libre, et c'était bientôt l'été. Le lendemain, lors d'une stupide réunion de travail, j'en ai parlé à mon voisin, un copain dont je savais qu'il était toujours sur les bons coups et les plans nanas. Il m'a dit qu'il connaissait justement deux femmes tout à fait intéressantes à Odessa, et qu'il fallait que j'achète de belles pompes, "parce qu'à Odessa, c'était pas des ploucs". J'ai pris les numéros qu'il m'a donné, dubitatif, et je me suis acheté de belles pompes.
Quelques semaines plus tard, nous avons crié : Odessa, nous voilà ! dans la Volga très soviétique qui nous emportait de l'aéroport au centre, et nous avons échoué dans un appartement horriblement cher, et assez minable selon les critères occidentaux.
Le lendemain, j'ai téléphoné à la première fille, qui parlait anglais. Elle nous a donné rendez-vous pour le lendemain, un samedi, où elle était libre. C'était une grande fille blonde et mince, plutôt jolie, sans plus. Elle nous a fait visiter le centre. H. semblait très intéressé par la fille. Moi, j'étais accroché à mon Nikon et je tirais sur toutes les déchirures et pierres écorchées qu'on voit aux façades des immeubles somptueux qui constituent le centre d'Odessa, et qui sont dans un état lamentable. Au point que certains arborent un écriteau recommandant de ne pas longer la façade au cas où une corniche, une pierre se détacherait. La fille s'impatientait de me voir traîner et son agacement m'agaçait. Nous l'avons invitée dans un café, nous l'avons remerciée et nous l'avons quittée pour ne jamais la revoir.
Le soir même, je téléphonais à la seconde fille, Tania. Une voix aimable et veloutée nous a donné rendez-vous pour le lendemain dans un café du centre, dans la fameuse rue Deribassov. Ses explications étaient embarrassées et peu compréhensibles : "Vous m'excuserez, je finirai de travailler, il faut que je termine… mais ce ne sera pas long… et je serai avec vous".
Le lendemain, nous avons traîné à la plage, à Lanjeron, nous amusant des nombreuses canettes, mégots et tampax usagés qui traînaient dans le sable. L'eau était bonne, le soleil brûlant, l'ambiance familiale et la plage bondée. Mais sans parler le russe… l'idée d'aborder une fille nous est bien venue à l'esprit, mais pas de passage à l'acte. Déjà, acheter une simple glace (tchokoladnoillé morogenoillé…), c'était tellement compliqué !
J'ai mis mes belles pompes, je me suis fait un accroche cœur, et nous sommes partis pour la rue Deribassov. Au rez-de-chaussée, ce n'était pas un café, mais un tripot, avec des colosses et des molosses à l'entrée, genre patibulaires russes. Le café était au premier, avec des fenêtres ouvertes sur un vaste balcon sur lequel des tables étaient installées. Vue sur Deribassov : très chic… Nous nous sommes assis et nous avons attendu. A quelques mètres de nous, il y avait une très jolie fille - très jolie mais aussi très maquillée et très sophistiquée. L'aborder ?
- Mais c'est peut-être une pute, me dit H. Compliqué. Un type est arrivé, et lui a parlé quelques minutes. Elle lui a fait signe de s'asseoir poliment. Ils n'avaient pas l'air de se connaître. Regrets.
Enfin, Tania est arrivée. Pas seule. Pas seule du tout, même. D'abord, il y avait Natalia avec elle, une brune pas mal avec des lunettes d'écaille et une jupe bleue, qui a rapidement semblé flasher sur H. Quant à Tania, c'était une belle femme d'une quarantaine d'années, très élégante et classe. Et derrière elle…
Oui, derrière elle ! Une quinzaine de filles entre quinze et vingt-cinq ans, toutes plus belles les unes que les autres, toutes maquillées et habillées comme des princesses. Tania nous a expliqué qu'elle était la directrice d'une école de mannequins, et qu'elle allait faire faire un petit exercice à ses élèves. Il fallait qu'elles défilent dans le café, au milieu des clients. Les filles se sont bousculées aux toilettes pour mettre une dernière main à leur maquillage et se regarder dans la glace. Puis elles ont défilé. Je te laisse imaginer dans quel état nous étions, H et moi : la surprise, le ravissement, mais aussi le désir et le douloureux regret de ne pas être un fringant jeune homme… Les filles étaient toutes jolies, mais il y a des beautés qui vous attachent plus, qui font une estocade droit au cœur. J'avais remarqué une petite blonde très fine avec une robe courte et moulante et la beauté émouvante de Marilyn.
Une heure après, les filles toutes fiévreuses et excitées étaient regroupées autour de notre table, se bousculant et demandant : "l'ai-je bien descendu". Tania, professionnelle, faisait des commentaires, donnait des indications d'un ton encourageant, même quand elle était critique. Natalia avait pris des notes et les vérifiait. Ses lunettes d'écaille sur le bout du nez la rendaient assez sexy.
- C'est fini maintenant. Vous pouvez rentrer chez vous. Mais s'il y en a qui veulent aller à Arkadia, nous, nous y allons, nous allons en boîte de nuit.
A six kilomètres du vieux centre, Arkadia est le pôle festif d'Odessa pendant l'été : une grande plage, et derrière, des distractions, des manèges, des vendeurs de gaufres, des montreurs d'animaux et des boîtes de nuit - celles où il faut se montrer durant la période estivale.
Alors trois filles se sont avancées : "Nous venons !". Parmi elles, Marilyn…
- Combien sommes-nous, a demandé Tania. Sept ? Est-ce qu'on prend un ou deux taxis ? Deux ? Non, un, ce sera plus simple, on va s'entasser. Elle a hélé une Volga noire, deux personnes se placent près du chauffeur, dont H. A l'arrière, je laisse passer les filles. Quatre s'entassent, bien serrées. Et je reste dehors. Comment faire.
- C'est bien simple, dit Tania. Olia, tu sors, Pascal s'assoit, et tu te mettras sur ses genoux.
Olia, c'était Marilyn…
J'ai fait les six kilomètres qui séparent Deribassov d'Arkadia avec Marilyn sur les genoux, Marilyn et sa petite robe courte en tissus léger. Tu ne connais pas les routes d'Ukraine ? Si ? Alors tu sais qu'elles sont mal pavées, avec plein de nids de poule que le gel a laissé et qui n'ont jamais été réparés.
Six kilomètres de cahots, le nez dans le cou d'Olia, légère odeur de parfum et de transpiration, les mains posées… où je pouvais, doigts croisés, sur ses cuisses.
A Arkadia, il ne s'est rien passé d'intéressant. La boîte était immense, avec plusieurs niveaux, la sono assourdissante. Je suis sorti fumer une clope à l'entrée. Il y avait de la lumière. Je regardais passer les gens.
Sans mentir. Oui, sans mentir. Et même en prenant l'hypothèse basse. Ah oui : je te rappelle que je n'avais pas bu. Et quand je suis retourné, quelques jours après, c'était pareil. A chaque fois c'était pareil. Il y avait de la lumière. Oui, sans mentir, il y avait plus de soixante dix pour cent de poupées Barbie dans cette boîte. Des filles avec des longs cheveux, des jambes immenses, des corps parfaits, des figures charmantes. J'aurais pu dire quatre-vingt pour cent - c'est l'impression que j'ai eue, même plus. Mais je ne veux pas qu'on pense que j'exagère. Alors oui, soixante-dix pour cent des filles étaient des Barbies.
J'ai compris pourquoi plus tard. L'été, Odessa est l'endroit où convergent les jolies filles de Kiev, de Moscou et Petersbourg, de la Belarus, de partout dans le monde soviétique. Et le soir, ces filles vont toutes à Arkadia, dans la boîte branchée.
Si tu ajoutes à cela que de l'Ukraine du sud jusqu'à la Scandinavie, il y a une bande de terre où les filles sont plus jolies que partout ailleurs dans le monde, tu commences à comprendre. Oui, elles sont plus jolies parce qu'elles ont en général des jambes longues et fines, une silhouette naturellement élancée. Et qu'elle font très attention à leur ligne. Si tu sais que la séduction est enseignée aux petites filles dès leur plus jeune âge. Car la séduction, dans le monde ex-soviétique, est presque leur seul moyen de survie dans un monde horriblement machiste. Si tu comprends que la mode, l'apparence est pour beaucoup d'entre elles une préoccupation majeure. Si tu rassembles tout ça, là, tu as les bases pour imaginer ce qui se passe l'été à Arkadia.
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Alors je suis tombé amoureux d'Odessa. J'aime cette ville qui ressemble à une vieille femme : on voit que c'était une déesse, mais aujourd'hui, son fard cache mal sa décrépitude, sa pauvreté, la maltraitance dont elle est l'objet. Le visage qu'elle présente est d'autant plus émouvant. Je pourrais en parler des heures, mais je ne veux pas t'embêter. Cette ville a le pouvoir d'engendrer des passions et de l'adoration - un autre que moi l'a dit autrefois. Un jour, quand j'ai enfin pu parler russe, un ami ukrainien m'a fait observer que je disais maintenant "ma ville", "notre ville" quand je parlais d'elle. J'ai encore le cœur qui se serre quand je pense à Odessa.
Oui… Odessa que j'ai adoré et qui me l'a bien rendu : j'ai eu des coups de chance incroyables... Mais il m'est arrivé là-bas une très sale histoire.