dimanche 10 janvier 2016

La dernière lettre - chapitre 3/4 : l'agence de mariage


[attention, ce récit s'adresse à un public adulte]
A cette époque, j'avais encore trop d'obligations en France pour pouvoir m'installer pour de bon à l'étranger. J'aimais Ira, et je lui ai proposé de venir habiter à Paris. Elle m'a dit qu'il fallait laisser passer du temps, voir comment évoluait notre relation, et décider dans six mois ou un an. Ira avait un fils d'un premier mariage, qui voyait régulièrement son père - chose pas si fréquente dans les pays slaves où souvent, l'amant du moment prend en charge affectivement et financièrement les enfants des relations précédentes. Ira avait aussi un travail qu'elle aimait bien, et elle était très investie. Quand je l'ai rencontrée quelques années plus tard, elle avait d'ailleurs considérablement grimpé dans la hiérarchie. Je suis retourné en France, nous avons échangé des mails. Trois mois après, en janvier, Ira m'a écrit que sa vie était à Odessa et que notre relation était finie.
J'étais triste. Et je suis retourné à Odessa en février. Évidemment, l'agression m'avait pas mal refroidi, mais j'ai décidé de forcer le destin, négliger le signal néfaste, et je me suis retrouvé une fois de plus dans un avion de la Malev, en route pour Odessa. A peine débarqué, je suis allé saluer Vita à l'agence. Elle m'a fait un charmant accueil. J'ai pris l'habitude d'aller presque tous les jours à l'agence. Je me suis lié non seulement d'amitié avec elle, mais aussi avec son fils Anton, un étudiant en informatique qui parlait un anglais parfait et servait d'interprète lors des premières rencontres. Le soir, l'agence fermait assez tard, vers huit heures, et j'emmenais Vita dîner au sous-sol d'Aphina, la galerie marchande voisine qui venait de sortir de terre et nous riions des incidents drolatiques qui s'étaient passés dans l'agence pendant la journée. L'année suivante, j'ai invité Vita en France passer une semaine. Nos relations étaient au zénith.
J'ai appris le russe, et j'ai moi-même servi d'interprète, soit pour les courriers reçus de clients français, soit directement pour les premiers entretiens. C'était fascinant. J'ai ainsi pu comprendre comment fonctionnait cette agence, les agences concurrentes, qui étaient les femmes qui recherchaient un étranger, qui étaient les clients. Il y avait des américains, généralement très généreux - ils n'étaient jamais sortis de leur pays et ils étaient assez naïfs. Des français, des anglais, des italiens souvent bruyants et pas très agréables, des belges, pas trop d'allemands, mais aussi des grecs et des turcs, des scandinaves. Le site web recevait deux cent visites par jour. Je discutais un jour avec un norvégien, je lui demandais pourquoi il venait ici, alors que les femmes de son pays étaient si belles. "Oui, a-t-il répondu, elles sont belles, mais regardez, vous prenez une norvégienne en photo, elle garde les bras le long du corps comme un soldat à la revue, tandis qu'une ukrainienne va onduler comme un serpent en vous regardant de côté. Comme il avait raison… J'avais fini par faire partie de la maison. J'apportais le mauvais champagne sucrailleux que les Ukrainiens adorent et boivent tiède, sans broncher, et les gâteaux écœurants au chocolat qu'aimaient les filles. Souvent, on organisait des petites sauteries dans l'agence, avec des clients et des habitués, des amis, et les filles proches de Vita. J'ai dansé tendrement avec l'interprète d'allemand.
Les femmes d'Odessa, j'y ai plus que goûté. Une fois passée la barrière de la langue, j'arrivais dans des territoires vierges que n'avaient gâtés aucun touriste. Des filles "normales", honnêtes, pas une de ces exploiteuses professionnelles qui sont parfois belles à se damner, mais n'en veulent qu'à votre portefeuille. On m'appelait babotchka, papillon. J'étais dans ma ville chérie comme un renard dans un poulailler. Mais je continuais à chercher une compagne, une femme, une relation durable.
J'y ai cru, une fois, presque deux. Des histoires qui ont fait long feu. Les années passaient. Il me semblait que l'atmosphère se tendait entre les hommes et les femmes. Petit à petit, l'exquise politesse que je trouvais chez ces dernières lors de mon arrivée laissait place à la rudesse occidentale, renvoi méprisant et brutal d'un homme par la femme qu'il approche pourtant avec civilité.
Un jour, je me suis trouvé sans amie pendant une période trop longue pour mon impatience. Je devais repartir le lendemain pour Paris, et je voulais garder en bouche le goût de ma ville en la quittant. Alors j'ai eu une idée. Je suis descendu vers le port…
Je n'étais allé aux putes qu'une seule fois dans ma vie, à l'âge de vingt-cinq ans, en arrivant à Paris. Je ne voulais pas mourir idiot. J'étais allé rue Saint Denis, j'ai trouvé une fille assez jolie, je l'ai sautée avec plaisir. Mais l'ensemble de l'opération m'a paru globalement assez sordide et inintéressante, et je n'ai pas recommencé.
Mais là, à Odessa, j'avais encore des choses à apprendre. J'ai longé l'opéra, et je suis arrivé en haut d'un escalier sombre, coincé entre de hauts murs. Un escalier dont on m'avait dit du mal, sans lumière, où tout pouvait arriver. J'ai hésité, et j'ai commencé à descendre, après avoir regardé derrière moi, et longuement scruté les ténèbres. Tout en bas, il y avait les lumières du port, assourdies par la brume et la distance. J'essayais de ne faire aucun bruit. Mais au milieu de l'escalier, j'ai entendu, puis vu trois garçons qui montaient sans parler. Ils regardaient devant eux. L'un d'eux a allumé une torche et l'a braquée sur moi. J'ai continué à descendre, nous nous sommes croisés, et j'ai accéléré le pas. J'avais le cœur battant.
Arrivé en bas, je suis tombé sur une épicerie, avec un vaste trottoir jonché de mégots et de paquets de cigarettes où attendaient des filles. Elles se sont précipitées sur moi, m'entourant et parlant en même temps : "tu viens avec moi, viens, allez, daragoi, nous partons, je vais te faire des choses…" Certaines passaient la langue sur leurs lèvres d'un air gourmand, une autre avait une grimace particulièrement troublante : elle souriait et clignait trois fois des yeux en regardant avec un air d'invite innocent irrésistible. Je les ai dispersées, et j'ai traîné quelques minutes sur le trottoir, prenant l'air occupé. J'ai vu s'arrêter un 4x4 avec des jeunes types dedans, qui ont fait monter des filles dans un grand brouhaha de cris et de rires. Puis un vieux type dans un taxi, qui est descendu, s'est tout de suite fait encercler, et est reparti, embarquant une petite blonde avec des grosses fesses et des gros nichons.
Et puis j'ai repéré une fille avec un joli visage très jeune, toute fine, juchée sur des hauts talons roses. "Toi, tu viens ? Tu prends combien ?" Je connaissais la réponse, car le prix est standardisé et ne varie pas dès que ces filles font affaire avec un occidental. Elle s'est pendue à mon bras et m'a demandé où j'habitais. Ce n'était pas loin, mais avec ses talons, elle préférait un taxi, évidemment. Il y en avait toujours trois ou quatre en maraude devant l'épicerie. J'ai convenu du prix avec le taxi, et nous nous sommes engouffrés à l'arrière. J'étais au dernier état de l'excitation, et je lui ai fait sentir. "Déjà toi tu as envie, tu es très gros (bolshoï !) et très dur !" m'a-t-elle dit en riant. Flatteuse, va !
J'habitais un deux-pièces dans une cour, au rez-de-chaussée. Le moment où on ouvre la serrure, pousse la porte pour y laisser entrer la fille est toujours émouvant. La fille s'appelait Sveta, elle avait dix-neuf ans. Elle a fait quelques pas dans mon appartement pourtant très banal avec un émerveillement visible. Machinalement, elle a jeté son chewing-gum par terre. Elle a vu des pêches dans une assiette, elle en a prise une, l'a mordue deux ou trois fois, l'a reposée sur une étagère. D'où sortait-elle ? Elle m'a expliqué qu'elle venait de la campagne - ce n'était pas une surprise ! J'ai compris qu'elle était novice dans le métier. "Je peux me laver ?" m'a-t-elle demandé. J'ai ouvert la salle de bain. "Oh ! Il y a une douche…" Je lui ai proposé d'ouvrir moi-même l'eau chaude, pas très facile à régler. Elle ouvrait de grands yeux. "Et il y a de l'eau chaude !..." Mais avant, elle voulait faire pipi. C'était la porte à côté, je lui ai montré. Elle s'est assise, et s'est mise à pisser, sans me regarder, en laissant naturellement la porte grande ouverte. Je lui ai proposé de prendre la douche avec elle, et elle a accepté.
Je n'irai pas plus loin. Juste pour dire qu'en partant, elle m'a demandé un petit pourboire que je lui ai volontiers accordé, car j'avais bien rempli la capote… Elle m'a laissé son numéro, me disant qu'elle espérait bien me revoir. Elle était toute guillerette. Et moi aussi. Détendu du gland - grave ! Heureux. Et je me suis dit que c'était peut-être la solution - une fille de temps en temps, du bon sexe, et pas de problèmes relationnels compliqués. Le lendemain, dans l'avion, je pensais à elle, et j'étais triste de quitter ma ville.
Oui, j'aimais Odessa, ses marchés, ses cours intérieures, ses plages, et cet immense parc Chevchenko qui longe la mer sur des kilomètres, du port jusqu'à Arkadia, où on peut courir, faire du vélo, et aussi des rencontres. J'aimais la langue russe, la culture russe, l'ironie et l'humour dont on dit qu'ils sont une caractéristique de cette ville, le grand opéra où on pouvait arriver le soir d'une représentation et acheter une place, pas forcément très bonne, mais l'essentiel était de pouvoir entrer. J'aimais la ferveur dans les églises orthodoxes, les ors et le parfum lourd de l'encens. J'aimais la liberté qu'on sentait partout dans les rues, les terrasses de café où les gens fumaient sans contrainte. J'aimais le grand escalier qu'Eisenstein a rendu célèbre, avec sa poussette, escalier dont je grimpais et descendait seize fois de suite en courant les cent quatre vingt huit marches au petit matin, avant l'arrivée des touristes. J'aimais le romantique boulevard Primorski qui surplombe le port, où on se promène rituellement avec sa nouvelle fiancée, en la tenant par la main, mais sans jamais l'embrasser, car c'est mal élevé. Ce boulevard Primorski d'où on n'enlevait jamais les décorations de Noël : oui, cette ville était un cadeau tous les jours, y compris au cœur de l'hiver, quand la foule pieuse se baigne rituellement dans la mer glacée pour se laver de ses nombreux péchés…