dimanche 10 janvier 2016

La dernière lettre - chapitre 4/4 : les adieux à Odessa


Un matin, je suis allé à Primorski avec mon Nikon pour prendre une photo de l'escalier. Je voulais capter cette lumière froide, très spéciale que j'avais observée depuis quelques jours, lumière qui désaturait passé neuf heures et ne valait plus rien. Il est huit heures moins le quart. Me voici à pied d'œuvre, la lumière est bien comme je le veux, et je commence à prendre des photos. A huit heures, j'ai à peu près fini. Je lambine un peu sur Primorski, il fait si bon... Passe une jeune femme blonde d'une rare élégance, avec un visage un peu enfantin et très gracieux.
En un instant, j'ai eu le temps de penser qu'elle était trop belle et aussi trop jeune pour moi. Mais comme elle est charmante ! Je l'aborde et lui demande si elle veut bien embellir les photos que je fais, un peu ternes sans premier plan et sans personnages. Elle accepte. Elle pose, et je ne prends que son visage, on ne pourrait rien reconnaître du décor qui a servi de prétexte...
Nous parlons un peu, elle m'explique qu'elle travaille à la banque, qu'elle est arrivée en avance, mais qu'elle doit y aller. Je lui dis que je cherche des endroits insolites à photographier à Odessa, elle répond qu'elle en a plusieurs en tête, et accepte de me donner son numéro de téléphone - pour me faire visiter la ville, précise-t-elle, car elle sait ce que c'est, la vie de quelqu'un qui débarque d'ailleurs, sans rien connaître.
Je rentre chez moi, fou, et me traitant de fou d'avoir un quelconque espoir. Et j'ai bien raison. Mais il y a des femmes dont on pense tout de suite qu'elles sont spéciales, qu'elles pourraient être importantes. Si par chance… Au fait, quel heureux hasard a permis que je la rencontre. Pourquoi est-elle arrivée tellement en avance au travail ? C'est l'effet de sa personnalité un peu rigide, un peu obsessionnelle qui la conduit à éviter à tout prix d'être en retard - je le comprendrai quelques jours plus tard.
Je l'appelle deux jours après la rencontre. Surtout, ne pas paraître trop pressé. Elle m'explique qu'il y a une réunion régionale dans sa banque, qu'elle est chargée de la logistique hôtelière, et qu'elle va visiter un établissement situé sur la côte nord. Si je veux venir… Il me faut encore attendre deux jours. Nous nous retrouvons dans le centre. Puis nous partons en bus, un long trajet. Elle me dit qu'elle n'est à Odessa que depuis un an et demi. Sa famille est du nord, pas loin de la frontière polonaise. Son père est cardiologue, en retraite, un ancien médecin militaire de l'armée soviétique. Depuis la disparition de l'empire, sa pension n'a pas été augmentée, tandis que le cours de la vie a été multiplié par vingt. Sa mère était institutrice. Elle a un frère, qui a étudié le droit, mais qui fait l'import de voitures d'occasion avec la Pologne, bien plus rentable. Elle-même a fait quelques études d'économie, mais les difficultés financières des parents l'ont incitée à arrêter et se mettre au travail : tout l'argent a été consacré à payer les études du frère, ce qui ne lui laisse aucune amertume, juste un regret. Alors elle est descendue dans le sud pour voir la mer, avoir chaud l'été, se trouver dans une grande ville. Odessa… Au début, elle habitait hors du centre et devait faire beaucoup de déplacements en bus. C'est ainsi qu'elle a appris à connaître certains quartiers de la ville qu'elle veut me faire découvrir.
Nous arrivons à l'hôtel, elle visite les chambres, discute avec la tenancière, donne un acompte, récupère des documents. Et nous repartons. Arrivés au centre, nous nous quittons. Elle n'a pas le temps de prendre un verre, encore moins d'aller au restaurant. Mais nous pouvons nous revoir dans quatre jours, quand les gens des autres régions viendront, il faudra les accompagner à l'hôtel, et j'irai avec elle.
Le temps passe trop lentement, dans cette relation qui n'avance pas, mais ne s'interrompt pas. Combien de temps déjà ?  Une semaine ? Plus ? Je comprends qu'il n'y a rien à attendre. Au mieux des promenades dominicales dans des quartiers reculés de la ville. Alors je prends mon mal en patience. Je regarde les photos que j'ai prises à Primorski le premier jour. Elle crève l'écran. Pourquoi est-elle si photogénique ? C'est qu'elle est vraiment très belle.
Le jour dit, nous nous retrouvons près de la banque. Quatre autres personnes sont là, des cadres des villes voisines. Nous nous mettons en route pour la côte nord. Arrivés là-bas, il fait nuit. Nous nous perdons un peu. Il faut traverser une grande étendue sombre, dont le sol est inégal. Je n'ai pas de lampe, Lena a une petite torche, elle voit que je suis en difficulté, elle me prend par la main et m'entraîne vers les lumières de l'hôtel. C'est la première fois que ma peau touche la sienne, et c'est comme une brûlure douce. Mais dès qu'on arrive au chemin éclairé, alors qu'il reste encore deux cent mètres à faire, elle laisse tomber ma main.
Le lendemain soir, c'est samedi. Lena a accepté de venir me voir chez moi. Elle dit qu'elle est curieuse de voir où habite un occidental. Je lui montre mon appartement. Cette fois, je suis bien logé. C'est un trois pièces confortable, avec une immense salle d'eau, tout le confort. Nous bavardons. Puis elle s'en va. Je propose de la raccompagner - elle refuse avec force et dit qu'elle ne risque rien, il n'est pas tard et elle habite à côté.
Elle revient un autre soir. Nous sommes assis l'un à côté de l'autre, sur le canapé. Elle me raconte qu'elle a vécu assez longtemps avec un homme qui ne voulait pas d'enfant, alors qu'elle en voulait - il se retirait au dernier moment. Elle l'aimait, elle est restée longtemps avec lui, et il n'a pas été si simple de le quitter. Mais elle a découvert qu'il la trompait. Depuis, elle n'a pas eu de liaison durable. Je lui parle de mes projets. Oui, un enfant, j'aimerais bien aussi.
La conversation devient plus légère. Mais Lena reste toujours un peu sérieuse. C'est quelqu'un de moral, de strict et j'aime ça. Étrange mélange, elle cumule le charme slave et le sens de l'ordre, le goût des choses bien carrées qu'on trouve plus à l'Ouest, car les femmes y ont plus que la seule responsabilité d'être belles.
Et puis soudain, elle se tourne vers moi et me dit : fais-moi l'amour.
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Je vais passer rapidement sur les mois qui ont suivi. J'étais heureux. Je me rappelle mon anniversaire. Elle avait mis des bas fumés et des chaussures à talons, un petit haut noir en dentelles, une robe rouge très courte - j'ai encore la photo. "C'était très provoquant… pas mon style… juste pour te faire plaisir et te rendre fou d'amour pour moi…"
Et puis il y a eu des disputes, de plus en plus nombreuses. Elle était très attentive au qu'en dira-t-on. Elle ne voulait pas qu'on nous voie ensemble dans la ville. La différence d'âge. Qu'on ne croie pas qu'elle était avec moi pour mon argent. Ou pire, qu'on la prenne pour une prostituée. Surtout pas les clients de sa banque. Pour cette raison, elle acceptait rarement une promenade, un restaurant. Sauf lorsque nous allions dans une autre ville. Là, elle se détendait, elle était joyeuse, d'autant que je faisais absolument tout ce qu'elle voulait.
Elle est venue deux fois en France. Elle y était follement heureuse. Quand une femme vous aime, en Ukraine, c'est peut-être un peu pour vous, mais aussi en bonne part pour le mythe de la France : Paris, son romantisme, le raffinement français, la mode parisienne et d'autres choses qui trouvent leurs racines dans les relations franco-russes au dix-huitième siècle, quand Voltaire était invité chez Catherine.
J'ai un beau souvenir. J'avais décidé de l'inviter dans un grand restaurant parisien. J'ai choisi un restaurant en terrasse et en hauteur, qui donnait au dessus de la Seine. On nous avait recommandé une tenue très correcte. Nous ne nous le sommes pas fait dire deux fois. Lena a sorti une robe de soirée, et j'ai emporté un costume sombre, très chic. Elle voulait que je sois impeccable, rectifiant mon nœud pap jusqu'au dernier instant. Elle-même avait l'air d'une princesse. Nous étions très contents de nous-mêmes, et nous trouvions cela drôle. Nous avons pris place dans le restaurant, sensiblement mieux habillés que la moyenne. Elle était du côté qui permettait de contempler la Seine et tout Paris. Je voyais sur son visage qu'elle était comme dans un rêve, et c'était moi qui lui permettait de le réaliser, j'en étais tellement heureux.
J'avais dû repartir en France. Quand je suis revenu, mon appartement habituel que j'avais eu le tort de rendre avait été loué à un canadien. J'ai trouvé un autre meublé, assez grand mais minable, très encombré d'objets personnels auxquels il fallait faire attention. Même au milieu du jour, il était sombre. J'y passais mes journées, attendant que Lena rentre du travail. Le soir, elle faisait un crochet par le petit kommunalka qu'elle louait avec deux autres amies. Elle y prenait sa douche, des vêtements pour le lendemain. Quand elle arrivait chez moi, il était plus de huit heures du soir. Je lui proposais de sortir, elle répondait qu'elle était trop fatiguée. Et le dimanche, elle allait faire ses lessives, son repassage chez elle. Les moments où nous sortions ensemble étaient rarissimes, et donc les occasions pour elle de s'occuper de moi, me choisir une chemise, vérifier comment j'étais coiffé, ce que pourtant j'adorais. Je ne pouvais même pas faire les magasins avec elle pour lui acheter quelque chose.
Parfois, pendant la journée, j'avais la visite d'une ex avec qui j'étais resté ami. Une drôle de fille, genre femme russe traditionnelle qui suivait tous les offices orthodoxes, participait à toutes les cérémonies, croyait à toutes les superstitions, maximes et dogmes russes - et Dieu sait qu'il y en a des kilos. Elle était rieuse, gentille, elle m'apportait des confitures de fraises de son jardin. Nous allions nous promener au gorsad, ou nous visitions une exposition. Je ne me rendais pas compte qu'elle gardait des espoirs pour moi.
Un jour, Oksana (c'est son nom) m'a dit qu'elle avait vu Lena avec un autre homme. Évidemment, si Lena refusait que je sorte à Odessa avec elle, il y avait une explication… Ce n'était pas difficile à comprendre !
Comme Iago a la partie facile…
Je suis devenu fou. Oksana est partie. Et tandis que j'attendais le retour de Lena, je remâchais ce que m'avait dit Oksana. Je tournais en rond dans cet appartement sombre et je bouillais. Lena est arrivée un peu plus tard que d'habitude. Elle était épuisée par sa journée, légèrement grincheuse. J'avais peine à me contenir. Très vite, la conversation a tourné vinaigre. Tout est ressorti comme un vomi aigre qui brûle la gorge. Je ne pouvais pas contenir le couvercle, c'était terrifiant de voir sortir cette lave de sentiments acides, ravageant tout sur son passage, notre relation, notre amour, notre tendresse.
Les détails sont inutiles. Lena a protesté de son honnêteté. Et son caractère droit, loyal, scrupuleux plaidait en sa faveur. Mais il y avait le témoignage d'Oksana qui m'avait juré qu'elle disait vrai sur tous les saints de la Russie. J'ai fini par lui dire de partir avec l'impression de m'arracher le cœur. Elle a pris ses affaires, et je ne l'ai plus jamais revue.
Plus jamais.
Au cours des semaines suivantes, j'ai tenté de l'appeler au téléphone. Elle ne répondait jamais. Elle a bloqué mon compte Skype. Alors je suis allé tous les soirs faire le guet devant sa maison. Mais je ne savais pas à quel endroit exactement elle habitait, je n'étais jamais allé chez elle. J'ai attendu des heures, le matin à l'aube et le soir après le travail. Je me suis demandé si elle n'avait pas déménagé. Je suis alors allé rôder près des succursales de sa banque au moment de la fermeture. Mais là encore, je ne savais pas dans quelle agence elle travaillait. Elle en avait déjà changé deux fois. J'ai regardé sur internet, il y avait quarante agence dans Odessa. J'ai commencé à faire les plus proches et les plus probables. En vain. Elle s'était évanouie dans la nature.
Je lui ai acheté deux grands colliers de perles fines chez le grand joaillier de la ville, je lui ai envoyé un mail, lui disant que notre rupture avait été triste et sale, et que je voulais réparer cela en lui faisant un cadeau d'adieu. Mais je n'ai reçu aucune réponse.
Oksana est repassée par la maison. Elle m'a dit que j'avais bien fait de rompre, même si c'était difficile. Je lui ai demandé à quel endroit elle avait vu Lena avec un homme. "C'était dans un rêve", m'a-t-elle répondu. "Mais comment as-tu pu me dire…" me suis-je étranglé. Elle m'a expliqué que c'était Dieu qui lui avait envoyé ce rêve. Je n'ai rien pu ajouter.
Le temps est passé. Pas l'amour.
Mais il fallait tourner la page, aller de l'avant. J'ai quitté Odessa. Pour toujours. Un ami qui vivait en Indonésie m'a dit à quel point les femmes de l'extrême orient étaient douces et agréables. Rarement intéressées, pas comme ces femmes de l'Est, ces espèces de grandes chiennes blanches un peu dégoutantes selon lui, toujours à mendier - rien à voir avec les petites chattes câlines qu'on trouvait dans son nouveau pays. J'ai décidé de lui rendre visite, et de voyager. Deux ou trois ans se sont écoulés. J'ai fini par poser mon sac, j'ai rencontré Mai, je l'aime et je suis heureux avec elle.
Et puis il y a eu le vendredi 13 novembre, les attentats du Bataclan. Les télés du monde entier ont diffusé les images d'horreur. Dans ma boîte de réception, un mail avec une adresse familière. Un nom connu. Un mail de Lena. Je ne pouvais pas le croire. J'ai attendu avant de l'ouvrir. J'ai vérifié que c'était bien l'adresse, son adresse. Ah oui, c'était indiqué Hélène, et non Lena ! Une autre, évidemment… Mais non, Lena, c'est le diminutif d'Hélène en russe. C'était elle, sans aucun doute. J'ai ouvert. Elle me disait qu'elle avait été très frappée par ce qu'elle avait vu à la télévision, elle me demandait si j'allais bien, si nous étions tous saufs. Un message simple et gentil.
Au cours de cette même journée, nous avons échangé trois mails. Ou plutôt elle m'en a envoyé trois et moi deux. Elle m'a raconté qu'elle était mariée, qu'elle ne travaillait plus, qu'elle avait un fils, qu'elle était heureuse, qu'elle avait du temps pour peindre (et m'a envoyé la photo d'une de ses peintures). Elle m'a aussi appris qu'elle apprenait le français en souvenir de notre histoire, et qu'elle y faisait des progrès sensibles. Elle m'a dit qu'avec le temps, elle avait compris mon malaise, mes doutes devant son attitude, ses refus de sortir avec moi. Et elle m'a répété qu'elle avait toujours été loyale envers moi, qu'elle ne m'avait jamais trompé.
L'intitulé du dernier mail était poslednie pismo, la dernière lettre. J'aurais pu y répondre, lui dire que j'avais aimé son tableau. J'aurais pu lui donner des nouvelles de ma mère, nouvelles qu'elle demandait, et lui dire que je lui avais bien transmis son bonjour. J'aurais pu lui envoyer la photo d'un tableau qu'elle avait vu dans l'appartement de ma mère lorsqu'elle était en France, tableau qu'elle aimait - elle souhaitait que je lui envoie cette photo.
Je n'ai pas répondu. Ni le lendemain. Ni le jour d'après.
J'ai deux trous rouges au côté droit.