dimanche 10 janvier 2016

Le bonheur du robot (Gazzaniga IV)

(Le bonheur du robot est la suite de : le chat libre de Michael Gazzaniga)

"Pour autant qu'on le sache, [les humains] n'ont pas de libre arbitre : c'est ce que dit Amy Wong, un personnage de Futurama, en réponse à Bender le robot qui se plaint précisément de ne pas en avoir.



A vrai dire, je m'accommode très bien de cette illusion de libre arbitre que j'ai (ou plutôt que je suis), tout en sachant qu'il ne s'agit - dans l'état actuel de nos connaissances - que d'une illusion. Ma machine à prendre des décisions promène sa caméra sur une partie de ce qu'elle fait. L'Interprète fait l'important, il me susurre des choses à l'oreille tandis que mon regard se promène sur le monde. Comme c'est intéressant, comme c'est amusant…

Je suis l'illusion de libre arbitre de cette machine-ci, pas d'une autre, et je ne me plains pas. Je n'ai pas de doute sur mon identité, grâce au circuit du schéma corporel, qui m'envoie régulièrement des nouvelles du front (et des doigts de pied). Le fait que mon libre arbitre soit un joli conte n'implique pas que je n'existe pas. Je pense donc je suis un être sans libre arbitre, mais sans incertitude sur ma réalité et celle du monde qui m'entoure.

Je n'arrive vraiment pas à imaginer ce libre arbitre, et dans quel domaine il pourrait agir. Il ne pourrait pas de s'affranchir de tout ce qui va provoquer la décision. Comment vivre coupé de son histoire, et sans l'appui de ses sens ? Que ferait le libre-arbitre s'il s'affranchissait un instant des motivations que proposent les différents circuits du cerveau ? Il se gratterait avec distinction quelques poils du menton en levant les yeux vers les sourcils d'un côté ? Il inclinerait la tête et poserait sa main dessus ? Ou seulement le pouce et l'index avec un air très profond ? Le libre arbitre, ce ne serait pas notre vieil ami l'Interprète qui jouerait les Sarah Bernard ?

Emprisonnés dans nos machines comme dans des tanks, nous n'avons pas de marge de manœuvre, puisque "nous" en tant que libre arbitre n'existons pas. Seules existent ces machines de réception-intégration-décision.

Futurama, saison 7 : l'épisode 9 est au delà de toute louange 

Certaines de ces machines dégagent plus de sentiments positifs que d'autres. Même dans des situations adverses, même en cas de privations de liberté. Ce qu'on appelle des tempéraments heureux. Certaines sont plus complexes que d'autres. Mais il n'existe jamais de différence de nature entre les plus simples et les plus compliquées.

Dans tous les cas, on se demande bien ce qu'elles foutent là, toutes, sur la terre, à s'agiter jusqu'à ce que la machine casse - ou soit cassée. Mais c'est sans doute une mauvaise question. Des machines à fabriquer de l'entropie ? Demander "pourquoi" c'est faire de la géométrie euclidienne, alors que par un point, on fait aujourd'hui passer une infinité de droites parallèles à une autre droite.

Le déterminisme, c'est la fin du "pourquoi". Le comment suffit, et permet de remonter à la source. Pourquoi est superflu. Il faut s'y faire. Le temps a un point zéro, mais -1 du temps n'existe pas. L'univers a une taille, l'infini n'existe pas. C'est moins poétique mais c'est beaucoup plus réaliste.

Et fondamentalement, je ne pense pas valoir plus qu'une fourmi. Je ne le revendique pas non plus. A quel titre ? Les fourmis sont autoguidées et interagissent, nous fonctionnons de la même manière. A part notre extraordinaire complexité, sommes-nous qualitativement différents ?

La vie est une séance de cinéma. Me voilà bien calé dans mon fauteuil. C'est une séance privée, je suis le seul dans la salle. Je regarde le film sur le grand écran. Je n'ai pas le moindre contrôle sur le déroulement de ce film. Il se trouve que j'aime bien, je suis content d'être au cinéma, je suis content de regarder. Je me sens vraiment proche du héros, je m'identifie à lui, surtout quand il embrasse la jolie fille.

J'espère seulement qu'il y aura une happy end avant l'écran noir.