dimanche 10 janvier 2016

Le chat libre de Michael Gazzaniga (III)

(Le chat libre de Michael Gazzaniga est la suite de La théorie du complot)

Ne sommes-nous responsables que de ce que nous avons expressément voulu ?

C'était la question qui m'a été posée en philo pour mon bac. Je ne sais pas vraiment ce qu'attendait celui qui a proposé ce sujet à l'académie. Sans doute une dissertation tournant autour de cet "expressément", qui introduit l'idée de désirs inconscients, avec thèse, antithèse et tout le bataclan.

Je n'ai pas suivi ce plan. Je me rappelle ce que j'ai écrit. Emporté par mon vécu d'adolescent torturé, j'ai d'abord développé qu'on ne pouvait pas être tenu responsable des fantaisies de notre inconscient, puisqu'on n'avait que bien peu de prise sur lui, et que nous étions son jouet. Qu'il se passait tant de choses dont nous n'avions pas la maîtrise, et que nous étions pour beaucoup la conséquence d'une éducation sinon d'un dressage infligés à un âge où nous étions trop faibles pour pouvoir les critiquer. Que cette responsabilisation à tout crin n'apportait pas forcément du positif pour la société, mais pouvait aboutir à une possible altération voire destruction de celui qui était considéré comme responsable.

C'est là où j'ai bifurqué. Dans une seconde partie, au lieu d'introduire l'idée d'une responsabilité que nous portions dans la société malgré cette volonté atténuée - car qui d'autre aurait pu la porter ? - j'ai expliqué que nous n'étions même pas responsables de ce que nous avions expressément voulu. Nous ne savions pas non plus quels étaient les ressorts de cette volonté, et dans quelles sombres ou invisibles parties de notre individu cette apparente lucidité avait plongé ses racines. Et que l'action prétendument volontaire était aussi tributaire d'un grand nombre de hasards et surdéterminations.

Et j'ai conclu que nous n'étions responsable de rien, que nous subissions des choses inconnues et incompréhensibles, et qu'il était peut-être pratique pour la société de nous coller des trucs sur le dos, mais que personnellement, je ne le sentais pas du tout… Et j'ai jeté ce gros taré de Lafcadio[1] par la fenêtre de son compartiment.
              
J'avais donc développé toute ma dissertation du BAC sur la notion de déterminisme. Sans doute le gros cumulo-nimbus glandulaire où baignait mon adolescence me faisait me sentir tout drôle, et certainement pas du tout maître de moi-même. Je ne me doutais pas que quarante ans plus tard, j'aurais persisté dans ce raisonnement, maintenant soutenu par les récentes découvertes de la neurophysiologie.

Le livre dont j'ai déjà parlé, Libre Arbitre et la science du cerveau, de Michael Gazzaniga, fait un exposé passionnant de ces découvertes. L'auteur, rappelle que des grands noms, dont Albert Einstein, considérait que nous étions prédéterminés. Il donne de nombreux arguments en faveur de la prédétermination. Notamment que nous agissons avant même d'en avoir conscience. Que cette fenêtre de l'attention immédiate qu'on appelle aussi conscience s'ouvre après que nous ayons pris une décision. Car, rappelle-t-il justement, qu'est-ce que le cerveau, sinon une machine à prendre des décisions. Le petit écran de l'attention s'allume, mais les décisions ont déjà été prises. S'il le faut, l'Interprète truquera la chronologie des faits pour que l'idée qu'on se fait du "moi" ne perde pas la face...

Pourtant, Michael Gazzaniga est en faveur du libre-arbitre.

Une bonne raison de croire l'homme libre de décider apparaît à travers certaines expériences de psychologie expérimentale : lorsqu'il se perçoit comme prédéterminé, l'homme a tendance à se comporter de façon plus égoïste et agressive. Mais ce n'est pas un argument.

Les démonstrations de Michael Gazzaniga, je ne suis pas certain de les avoir bien comprises - justement parce qu'elles ne m'ont pas convaincu. Peut-être aussi a-t-il été malheureusement contraint par la forme de son travail (une série d'exposés), ce qui aboutit à des redites. Redites dont il résulte un manque d'organisation et de clarté si on veut synthétiser l'ensemble de ses positions.

Michael Gazzaniga part de l'idée qu'il y a une rupture entre les lois qui régissent le cerveau physique, et le niveau de la pensée et de la vie en société. Et c'est à ce niveau supérieur qu'apparaît le libre-arbitre, en quelque sorte ex nihilo.

Il rappelle que si le cerveau engendre la pensée, il est conditionné en retour par cette pensée, et par les interactions sociales.

Le libre arbitre est selon lui une des caractéristiques du phénomène émergeant[2] se produisant à la suite des interactions entre les cerveaux, dans la communauté humaine.

A titre d'illustration, il fait plusieurs fois la comparaison avec la relation entre hardware et software, le premier étant totalement nécessaire au second, mais le second conditionnant d'une certaine manière le fonctionnement du premier.

Sa démonstration sur la rupture entre les deux niveaux est richement argumentée. Il invoque la théorie du chaos, les phénomènes d'émergence, les travaux qui ont conduit à la fameuse conférence sur l'"effet papillon", les systèmes complexes, qui tous mettent à mal la prédictibilité des phénomènes physiques.

Il invoque même le principe d'indétermination de Heisenberg, qui décrit ce qui se passe à un niveau infra-atomique. Cette indétermination nous interdit de prévoir autrement que par probabilités, elle bat en brèche le principe de causalité physique traditionnel.

Dans le même ordre d'idée, il rappelle l'irréductibilité[3] des lois de l'univers à un certain nombre de lois qu'on retrouverait à tous les niveaux.

Ainsi, dit-il justement, le point de vue constructionniste causal qui part du niveau inférieur en disant que la compréhension du système nerveux nous permettra d’appréhender tout le reste n’est pas la bonne manière de réfléchir au problème.

Mais c'est avec beaucoup d'honnêteté qu'il revient lui-même sur ses propres affirmations. Ainsi, les ruptures qu'on observe dans le fonctionnement de la matière ne sont pas du même ordre que les ruptures causales dans le domaine de la pensée et de la décision. Le déterminisme est une chaîne d'évènements, et non de particules. Et de citer Aristote : la chaine est une série de causes efficientes plutôt que de causes matérielles.

Il interroge aussi de manière très pertinente la notion de liberté. Nous revendiquons d'être libre de quoi exactement ? Pas de nos acquis, pas de nos mécanismes neurologiques, pas de nos perceptions ? En quoi cette liberté par rapport au système d'information qu'est le cerveau[4] nous apporterait-elle un plus ? Un système décisionnaire qui ne tiendrait pas compte de son système d'information irait à vau-l'eau, tout simplement.

Mais quand il conclut finalement en faveur du libre-arbitre, Michael Gazzaniga est-il convaincu de ce qu'il dit ? Je m'interroge.
a/ C'est un scientifique américain, poussé par le système à avoir une vision positive, surtout s'il se trouve en situation de faire une conférence de portée internationale.
b/ Il est mieux placé que quiconque pour savoir qu'en concluant sur le déterminisme, il plongera son auditoire dans un état d'interactions moins positives que s'il concluait sur le triomphant libre-arbitre de l'homme.
c/ Pourquoi ce brillant et limpide narrateur de ses expériences sur le corps calleux faiblit-il soudainement quand il décrit les enchaînements logiques qui l'amènent à justifier ses positions dans le domaine de la liberté et de la responsabilité ?

Quand il évoque le principe d'incertitude d'Heisenberg, comment ce principe pourrait-il servir d'argument pour décrire ce qui se passe cinq étages plus haut ?

Effectivement, certains phénomènes ne sont pas prédictible (et risquent de ne l'être jamais, quelle que soit la précision des mesures initiales au travail de prédiction) sinon de manière statistique. Mais cela ne veut pas dire pour autant qu'ils ne sont pas "inexorables", nécessaires (et non contingents), en d'autres termes déterminés, même si on ne sait pas par quoi ils sont déterminés. Le fait qu'on ne puisse pas prévoir un phénomène n'implique pas que ce phénomène se produise "librement".

On pourrait imaginer qu'il se produise aléatoirement (mais Michael Gazzaniga ne semble pas du tout aller dans cette direction, au contraire, puisqu'il plaide pour le libre arbitre). On pourrait aussi imaginer qu'une autre manière de penser, encore à venir, pourrait permettre de faire recoller ces observations avec la notion de causalité - de la même manière qu'en concevant l'espace comme courbe, on combat beaucoup plus facilement l'illusion selon laquelle l'univers est infini.

Michael Gazzaniga fait naître le libre-arbitre de l'interaction entre les cerveaux, je l'ai déjà dit. Cette interaction crée de nouvelles propriétés qui n'existent pas au niveau inférieur, le niveau neurobiologique. A ce titre, le libre-arbitre est bien une caractéristique émergente[5].

Je le cite : "Quand plusieurs cerveaux interagissent, des choses nouvelles et imprédictibles commencent à émerger, établissant un nouvel ensemble de règles. Deux propriétés acquises dans cet ensemble qui n’étaient pas présentes auparavant sont la responsabilité et la liberté."

Les interactions humaines créent sans doute des phénomènes nouveaux. Mais… responsabilité et liberté ? Où ? Comment ?

a/ La responsabilité existe bien, comme le dit Gazzaniga, en tant que produit de la vie en communauté. Si j'étais seul sur terre, je ne serais responsable devant personne. Mais si je suis impliqué dans une chaîne causale, on ira chercher ma responsabilité, quelles que soient mes intentions. Il existe incontestablement une responsabilité - devant les hommes[6], même si elle ne s'assortit pas forcément de culpabilité. C'est tout simplement le point de vue de mon percepteur, qui m'inflige des intérêts de retard, mais sanctionne aussi mon erreur par une pénalité même si j'ai pu apporter les preuves de ma bonne foi.

Est-ce qu'il existe aussi une responsabilité interne, qui persisterait même si j'étais seul au monde ? Je ne suis même pas certain de pouvoir définir ce dont il pourrait s'agir.

J'ai souvenir qu'à l'âge de vingt trois ans, j'ai laissé tomber ma petite amie du moment. Brutalement, car je pensais qu'il était inutile de laisser de l'espoir. Je croyais ainsi raccourcir la période lamentable où l'on souffre à la fois par ses sentiments amoureux et par son orgueil. J'ai donc débranché le téléphone (à l'époque, il n'y avait que le fixe) et je suis parti habiter au bord de la mer quelques semaines. La fille, qui devait avoir vingt ans, s'est suicidée. Je l'ai appris peu après mon retour. Évidemment, j'étais très mal. Quelle erreur avais-je faite ? Comment aurai-je pu éviter ?

C'était clair, je ne pouvais plus rester avec elle. Elle était comme un poids inerte à mes côtés, sans envie sinon le besoin permanent de ma présence. Sans initiative, silencieuse et terne, elle ne m'apportait rien… Enfin rien - je m'étais lassé des plaisirs inestimables qu'elle m'offrait : sa douceur, son adoration muette, la manière dont elle se blottissait contre moi en m'enserrant de ses bras quand elle s'asseyait derrière moi à moto, sans parler de ses yeux très clair, sa peau blanche et de ses longs cheveux noirs. C'est dur d'y repenser.

Alors comment aurais-je dû m'en séparer ? De quoi étais-je responsable ? Cette responsabilité n'avait pas de sens juridique, mais alors ? Était-ce utile à quelqu'un que je me sente responsable ? Utile à moi-même ? Me sentirais-je moins de compassion pour sa mère (elle n'avait plus son père) et de tristesse pour elle, si je n'étais pas responsable ? Elle-même était-elle responsable de son geste ? Je n'y comprenais rien.

Quelques temps plus tard, j'ai rencontré sa meilleure amie. Qui m'a dit que mon ex avait déjà fait des tentatives de suicide auparavant, et qu'elle était souvent déprimée, qu'elle avait vu des psy. Elle m'a assuré que je n'étais pas responsable, je n'avais été qu'un déclencheur. Pourtant, je me sentais toujours aussi coupable.

Dans la marmelade que j'avais dans le crâne, tout était mélangé. Des sentiments d'empathie, de la culpabilité, des regrets, de la tristesse. Mais de la responsabilité, non. Respondere, en latin, veut dire répondre. Et pour répondre, il faut bien qu'un tiers vous ait posé une question. Mais j'étais tout seul.

b/ Et la liberté? Là encore, Michael Gazzaniga a raison. Elle aussi n'existe que par rapport aux autres. Si j'étais en prison, je n'aurais pas ma liberté. Cette liberté se définit comme un espace accordé principalement par la communauté humaine pour que mon appareil neurologique ne se heurte pas sans arrêt aux murs. Elle existe indiscutablement. Mais elle ne se confond en aucun cas avec le libre arbitre. Un chat peut vivre à l'état sauvage, ou bien dans une maison où il a un jardin, ou encore être confiné dans un appartement. Autant de libertés différentes. A-t-on vu discuter du libre arbitre des chats pour autant ? Notre liberté n'est pas différente de celle du chat.

Est-ce de cette responsabilité et de cette liberté dont parle Michael Gazzaniga ? Si oui, je suis d'accord avec lui. Sauf quand il confond libre arbitre et responsabilité/liberté.

Liberté de circuler, liberté de parole, liberté d'association, responsabilité civile… qui me sont octroyées par la Loi et la société, ou par mon entourage direct, n'ont rien à voir avec le libre arbitre - pour l'instant un mythe, car son existence n'est à ce jour pas démontrée.

Je pense même que le libre arbitre est une émotion, un vécu, un ressenti, au même titre que le bonheur et la tristesse. Mais certainement pas une caractéristique du fonctionnement cérébral.




[1] Les caves du Vatican, Gide
[2] l'émergence, en étant très réducteur, c'est le phénomène qui aboutit à ce qu'un ensemble ait des propriétés qui ne se déduisent pas de celles des parties ; Michael Gazzaniga cite souvent comme exemple le trafic routier, qui possède ses règles propres, règles qu'on ne peut trouver dans ses composants, les voitures.
[3] actuelle ; on ne sait jamais…
[4] système d'information au service d'un système de décision
[5] cf. note2
[6] Lors de son procès pour meurtre, Meursault (l'étranger de Camus) renverse le système ordinaire des causalités. Lorsque le président lui demande d'expliquer son geste : "J’ai dit rapidement, en mêlant un peu les mots et en me rendant compte de mon ridicule, que c’était à cause  du  soleil." Il ne s'agit pas d'une provocation ni d'une boutade. Et je pense qu'on aurait tort de ne voir dans ce livre qu'une thèse illustrée de l'absurde camusien. D'ailleurs, cet absurde ne serait-il pas une forme intellectualisée de ce qu'on ressent quand on se détache de soi-même (ce que fait Meursault en permanence), pour s'observer vivre, ressentir et décider ? ("un  seul  destin  devait  m’élire  moi-même")