vendredi 29 janvier 2016

Le prix du mort



Si un homme politique fait une politique anti-tabac, des gens vont arrêter de fumer. Sa politique anti-tabac ne va concerner qu'un français sur trois - les fumeurs. Les autres auront la paix. Et sur ce tiers, ceux qui vont arrêter auront deux ans de mauvais, durant lesquels il leur arrivera de rêver qu'ils recommencent, avec une grosse tentation quand ils vont prendre le café. Et puis un beau jour, il n'y a plus d'effort à faire, c'est terminé, ils ont gagné. Ils diront avec un peu de fierté "oui, moi aussi je fumais autrefois ; un paquet par jour ; mais j'ai arrêté…"

Si un homme politique dit qu'il a sauvé quatre cents personne une année, grâce aux mesures de contrainte qu'il a prises contre les mauvais automobilistes, les médias applaudissent, sans se poser la question du coût de cette réussite. Coût psychologique de la contrainte, coût financier, tout cela devrait être estimé. Mais on ne regarde que le résultat.

Au fait, tu connais beaucoup de types qui te disent : "oui, rouler à 60 en sortie de ville sur des voies expresses, j'ai arrêté… oh oui, c'était difficile, c'était dur, surtout le matin, à six heures, quand il n'y a personne... mais j'ai compris que c'était vraiment bon pour ma santé…" Ou encore : "140 sur l'autoroute désert, non, merci, plus maintenant ; je me suis sevré, et je me sens tellement mieux maintenant…"

Y a-t-il une réussite éducative à travers cette politique de dressage et de punition ? Au vu des soubresauts statistiques récents, le résultat de la répression est éphémère et fragile.

Pourtant, les gens ont bien compris qu'il fallait mettre la ceinture. Ils ne sont pas complètement idiots. Ils ont compris des trucs. Ils sont capables de changer. Et bizarrement, malgré un compte de neurones normal, ils ne changent pas sur cette question de vitesse. Pourquoi ?

La politique sur la route, c'est une politique agressive, qui s'en prend à ton portefeuille et qui peut même t'amener en prison. Alors que la politique anti-tabac, c'est une politique persuasive, éducative. On pourrait admettre une politique répressive si c'était la seule possible. Mais rien n'est moins sûr. Et le fait que la répression marche (et c'est indéniable qu'elle ait marché) ne veut pas dire qu'elle soit la meilleure, ni qu'elle soit là maintenant la meilleure, ni qu'elle marchera toujours. La preuve, elle marque le pas.

Le rapport emmerdement du bon peuple/baisse de la mortalité routière est écrasant. Le héros qui a sauvé quatre cent vies ne te dit pas qu'il a cassé les pieds de quarante millions d'automobilistes. Combien de milliards d'heures durant lesquelles ils ont regardé leur compteur, scruté le bord de la route, se sont demandé s'il y avait un panneau de fin de limitation - bref, ont fait des trucs totalement inintéressants, au lieu de rouler tranquillement en appréciant d'eux-mêmes quelle était la vitesse à laquelle ils devaient rouler ?

Mais c'est peut-être là que mon raisonnement déraille. S'il y a cette politique répressive, c'est que la tolérance à la mortalité sur la route a diminué. Dans les années soixante, quand la classe moyenne découvrait la Simca, la 404 et la DS, elle était toute joyeuse, et prête à accepter les aléas routiers. Maintenant, il est possible que non. Je n'en sais rien. J'entends des gens se plaindre de la répression routière en France, mais je n'entends évidemment pas ceux qui sont satisfait.

Pourtant, je lis que 9 français sur 10 reconnaissent dépasser la vitesse autorisée. Que les trois quart ne veulent pas qu'on réduise la vitesse sur les routes secondaires. Sondages inexacts ? A priori, il n'y a pas de raisons techniques pour les contester.

A l'inverse, je vois qu'une association milite pour un renforcement des sanctions, la ligue contre la violence routière. Il est dommage que dès le départ, rien qu'en lisant son nom, on se trouve en pleine ambiguïté. En effet, si on se réfère au sens ordinaire du mot violence, il sous-entend qu'il y a intention, ce qui n'est pas le cas lors d'un accident de la route. Responsable mais pas coupable, la nuance a du sens. Si l'on s'en tient au sens pénal, on reste dans l'idée d'une volonté délibérée : la violence est une force exercée par une personne ou un groupe de personnes pour soumettre, contraindre quelqu'un ou pour obtenir quelque chose. Alors ? Cela me rappelle l'affaire du sang contaminée, au cours de laquelle on voulait condamner les responsables sous le chef d'"empoisonnement". Là encore, il faut garder aux mots leur sens. Empoisonner sous-entend qu'on a voulu attenter à la vie ou au moins à la santé de la personne qu'on a empoisonné. Pas d'intention, pas d'empoisonnement, pas de violence. Responsabilité, et c'est déjà beaucoup.

Mais bien sûr, il existe des définitions extensives de la violence, et c'est bien cette ambiguïté qui a été recherchée par l'association - pas très brillant. Si l'on va sur son site, on trouve un interview avec Gérard Miller, le psychanalyste mondain - ça colle bien avec le tripatouillage sémantique du nom de l'association. Tu peux te dispenser de perdre dix minutes à écouter ses propos filandreux, sans la moindre technicité, et proférés sur le ton pompeux et excessif qu'on lui connait (incroyablement, infiniment…) Sans peur du ridicule, il compare la voiture aux révolvers en vente libre aux USA. Comment peut-on avoir aussi peu de bon sens…

Pourtant, on peut sauver quelque chose de ce fatras de banalités : Miller se voit demander par la présidente de l'association quelles thérapies on peut envisager pour ceux qui contreviennent à la loi. Déjà, la question... Mais la réponse n'est pas inintéressante : oui… peut-être… mais bon… peut-être que non… et Miller conclut qu'on doit sanctionner parce qu'il y a des circonstances où les gens sont inéducables. Au point que la solution ne peut venir que d'avancées techniques. Il ne l'exprime pas si clairement, mais on est sur la voie.

J'ai souvenir d'un chirurgien membre de l'association qui intervenait à la radio. Il criait sur tous les toits que notre époque serait considérée par les générations futures comme un moment honteux, scandaleux de notre histoire du fait de la barbarie régnant sur nos routes. Je pense plutôt que c'est ce déni de la nature humaine ("the blank slate", encore une fois), cette ambition infantilisante d'éduquer l'inéducable et de le contraindre qui seront considérés comme un moment d'égarement de notre société actuelle. La solution viendra de toute évidence des progrès techniques (voitures intelligentes équipées de capteurs et de puissants moyens d'analyse permettant d'anticiper), progrès qui ont déjà sauvé énormément de vies, et dont il y a encore beaucoup à attendre.

Au fait, cette politique répressive ne serait-elle pas sous-tendue par une question d'argent - tout simplement ? Un mort sur la route, ça coûte combien ?

Parce que là, oui, je comprendrais.

Un mort (ou un blessé), ça coûte en personnel d'assistance, en hospitalisation et soins divers, en préjudice pour la société qui a peut-être offert des études longues à la victime. Victime qui par ailleurs participait à la production nationale et dont la disparition crée forcément un manque à gagner pour l’État. Alors, la lutte contre la vitesse, c'est juste un problème de pognon ?

J'ai trouvé une réponse partielle dans la revue Transport n°422, novembre-décembre 2003, ainsi que dans un document signé Michel Le Net, ingénieur des Ponts, document qui semble plus ancien puisqu'on y parle de francs.

Dans l'article de Michel Le Net, on trouve une intéressante référence à la "méthode des préférences individuelles". Cette méthode "conduit à interroger le public sur des projets qui le concerne directement". En l'occurrence les fonds qu'on doit consacrer à la prévention des accidents. Excellent ! On n'est pas dans la démocratie directe, mais dans un dialogue intelligent entre gouvernants et gouvernés. Suit une intéressante étude des coûts des morts sur la route, étude comparative avec les autres pays dont je te passe les détails.

Dans la revue Transport, il y a aussi des estimations du coût des morts. A travers divers calculs, un mort est évalué un peu moins que sa valeur de participation au PNB, soit 600 000 euros de l'époque en moyenne. Mais assez rapidement, les auteurs de l'article indiquent qu'il faut aussi faire entrer en compte la "préférence collective". Cette préférence collective serait, si j'ai bien compris, le résultat d'un arbitrage prenant en compte des "préférences individuelles" évoquée par Michel Le Net - avec les difficultés qu'on peut imaginer. Avec cette méthode, le coût du mort monte alors à un million d'euros.

La préférence collective - on est bien d'accord - n'est pas une donnée fondée sur le coût réel du mort, mais le prix que la collectivité serait prête à payer pour sauver cette vie :
"cette valeur représente un coût d'opportunité : elle ne dit pas que nous sommes à l'optimum, mais elle montre ce que la collectivité est prête à payer pour racheter un mort à la fatalité"
On voit qu'on n'est pas dans la prévention d'un coût sociétal financier, mais d'un coût sociétal psychologique. Il ne s'agit pas de ce qu'on épargne en empêchant quelqu'un de mourir, il s'agit de combien la société veut bien donner pour épargner des vies.

Plus loin, on lit que le décideur n'est pas omniscient, et que la valeur tutélaire est un débat récurrent. C'est bien de le dire... Doit-on en conclure qu'on est complètement dans l'arbitraire ? Au fait, il vient d'où, ce million d'euros ?

Le ton délibérément positif de l'article laisse de forts doutes sur ses conclusions, qui laissent entendre que la politique publique est absolument excellente. Il faut dire que la revue Transport est une émanation de l’État. Je suppose qu'il ne ferait pas bon y critiquer ouvertement des politiques médiatisées par le président de la république.

Dans l'autre article, Michel Le Net précisait aussi que "bien appliquée, cette procédure [celle des préférences individuelles] permettrait d'éviter que des hiatus ne se manifestent entre le financement de certaines opérations coûteuses et la façon dont les individus les ressentent".

Bien appliquée… Michel, c'était vraiment bon, ce que tu as écrit. Pourquoi ne t'a-t-on pas écouté ?