dimanche 10 janvier 2016

Le sucre à la moutarde : autour du Meilleur des Mondes d'Aldous Huxley (6/6)


Brave New World - 6/6


Quand j'étais petit, je jouais aux cartes avec mes voisins. Il y avait des gages. Le plus terrible : il fallait manger un sucre trempé dans de la moutarde. C'est ce que nous oblige à manger Huxley. Il utilise sur nous les méthodes employées sur les enfants delta pour les conditionner - pour nous conditionner : le mélange plaisir / punition.

Du côté sucre, ce monde de paix, de distractions, de plaisirs, où  il est simple et agréable de vivre. Son responsable est un être d'une intelligence et d'une pénétration hors pair. Un homme à la culture étendue et profonde, comme en témoigne sa riche bibliothèque. Qui est capable d'esprit critique et fût en son temps un dissident. Un homme somme tout bon qui préfère que les conflits se règlent à l'amiable et n'abuse pas de son pouvoir discrétionnaire. Dévoué à l'humanité, cet homme a préféré les obligations du service public aux plaisirs intellectuels purs.

Sucre encore, le Meilleur des Mondes n'est pas né d'un coup d'état (ou d'une dictature prolétarienne), mais d'un consensus. Son mode de fonctionnement, en tant que système politique, c'est du réalisme, teinté de mansuétude - chaque fois que c'est possible. Mustapha Mond lui-même est un repenti, ce qui ne l'a pas empêché d'accéder à la plus haute fonction.

Et puis susucre : hédonisme et sexe. On se prend à envier les alphas auxquels nous nous identifions forcément - encore une habile ruse d'Huxley. Les personnages du livre font l'amour librement, avec des femmes toutes plus pneumatiques les unes que les autres, comme cette ravissante idiote de Lenina, ou avec des hommes qui ne vieillissent jamais, tandis que tous répètent en chœur "personne n'appartient à personne".

C'est un monde où l'on vit bien, même quand on est un peu déviant comme l'est Helmholtz. C'est sans doute le personnage le plus sympathique, et donc celui auquel on s'identifie le plus facilement. Or Helmholtz finit par s'embarquer dans une dangereuse action anti-gouvernementale - autant par hasard et entraînement (car cette idée ne lui serait sans doute jamais venue à l'esprit) que par amitié et conviction. Helmholtz finira en exil dans une île qu'il choisit, et où il pourra travailler mieux qu'auparavant à son accomplissement d'homme lucide, dans un cadre relationnel mieux adapté.

Tout cela n'est-il pas éminemment enviable ?

Mais vlan, Huxley nous assène la moutarde pavlovienne à l'aide de courant électrique sur des enfants, les manipulations suspectes sinon odieuses sur des embryons et des fœtus, les menaces de chambre à gaz, sans oublier la censure drastique qui s'exerce sur la littérature, l'histoire ou même la science.

Tu y crois, toi ? Moi non. I don't buy it. Ou plutôt, je crois qu'Huxley s'est trouvé obligé d'ajouter toutes ces horreurs pour entraîner des réactions de rejet chez le lecteur, en somme pour le manipuler et le mener où il veut en venir.

Un tableau qui aurait montré le monde gouverné par un système centralisé, mais réparti (il n'y a pas de chef suprême, de tyran, d'exercice autocratique du pouvoir). Un monde assez peu militarisé et policé. Une évolution des mœurs dans le sens d'une plus grande liberté sexuelle, et une libéralisation de l'usage de la drogue. Une organisation hiérarchisée de la société, où chacun trouve sa place, sans chômage, avec des horaires décents et une charge de travail raisonnable, sans pression. Une désuétude des grandes religions actuelles, des arts et des lettres remplacés par des loisirs sportifs susceptibles de plaire au plus grand nombre. Une santé garantie, une jeunesse physique et intellectuelle assurée jusqu'à soixante ans. Enfin, un monde en paix durable, où tout le monde mange à sa faim. Ce tableau aurait-il entrainé une réaction de rejet massive ? Pas sûr. Dans une certaine frange d'intellectuels, certainement. Mais chez les autres ?

1984 ou Fahrenheit 451 sont des mises en gardes contre les idéologies et les régimes totalitaires. Le message d'Huxley est bien plus subtil. Ok, il est préoccupé par les dangers d'une science non maîtrisée. Il s'inquiète du risque que représentent les totalitarismes. Il met en garde contre la société de consommation. Mais tout cela est relativement banal, d'autres l'ont fait. Je pense que ce n'est pas le cœur de son message.

Ce qu'il apporte de spécifique, là où il est le plus fin, le plus clairvoyant, c'est quand il nous met en garde contre un système moderne, séduisant, consensuel en apparence, mais qui ne laisse plus de place au risque, ni à l'originalité, ni à l'initiative individuelle. Une variété consensuelle du Grand Soir, quand la guerre des classes a pris fin sans heurts ni conflits. Un monde social et sociable, ordonné, un monde de plaisirs équilibrés de devoirs raisonnables, où l'on ne s'ennuie jamais, où le service public pourvoit à tous les besoins, mais où on peut continuer à consommer librement.

C'est celui qu'on nous promet et qu'on nous propose comme idéal de société, en particuliers les partis dits de la gauche institutionnelle. Et je trouve que notre monde, celui d'aujourd'hui, celui dans lequel, à l'Ouest, nous vivons, lui ressemble déjà furieusement.