dimanche 10 janvier 2016

"Le suicide français", d'Eric Zemmour


Je viens de terminer ce livre.

Eric Zemmour  y explique le malheur actuel de la France par la relecture de certains évènements considérés comme déterminants dans cette chute, évènements très divers, politiques, médiatiques, législatifs, voire sportifs qui se sont produit au cours des quarante dernières années. Chaque évènement fait l'objet d'un petit chapitre autonome, dans l'ordre chronologique, et ce découpage est assez agréable - comme la lecture d'un blog.

Mais le livre est illisible ! Son style journalistique, sensationnaliste est agaçant. Rien n'est dit sans être hérissé de deux phrases adjectivales hyperboliques ou antithétiques. Tout est tantôt raccourci, elliptique, tantôt rallongé, dramatique - parfois les deux en même temps. Trois affirmations sont amenées dans chaque phrase. Et quatre références. La connivence du lecteur est exigée à force de sous-entendus et d'allusions ("le fameux…" que malheureusement je ne connais pas), de citations qui n'ont pas forcément un grand intérêt pour le sujet, et d'un jet continu de mots et d'images qui vous sont envoyés sous haute pression. Au point que parfois, on ne comprend carrément pas !

On trouve quelques tics d'écriture. Le mot "colbertisme" par exemple revient un nombre invraisemblable de fois sous la plume de Zemmour - jusqu'au colbertisme footballistique (qu'on finit par comprendre être football soumis à l'interventionnisme étatique).

Chaque assertion est affirmée comme allant absolument de soi, sans démonstration, sans examen des propositions contraires, encore moins de dialectique. Chaque fait historique énoncé ne mérite aucune vérification, le lecteur est censé accepter tout comme vérité, ou plutôt tout savoir - et une vérification de sa part serait alors un aveux de son manque de culture et de connaissance. Chaque citation apparaît "brut", sans contexte, ce qui la rend suspecte même si elle est exacte.

Quant aux références bibliographiques qui permettraient d'aider à retrouver des sources et les recouper, il n'y en a quasiment pas. Si, il y a le titre des chansons que Zemmour cite régulièrement pour illustrer ses propos, avec le chanteur et l'album - ce qui fait très bizarre, par contraste : un livre qui se veut d'analyse (ou du moins de lecture) politique des quarante dernières années référencé par les chansons des chanteurs populaires ?

Mais bon, j'ai lu le livre jusqu'au bout, sans aucun ennui, et j'en ai tiré quelque chose. N'est pas l'essentiel ? Son intérêt réside sans doute dans un refus d'admettre les vérités de notre temps, assénées de manière si laminante par l'atmosphère médiatique ambiante qu'on finit par ne pas concevoir qu'il pourrait y avoir un point de vue contraire. Il y a dix idées par page - beaucoup d'ivraie, mais assez de bon grain pour se nourrir. Pas de dogme. Rien que pour cela, le livre mérite d'être lu - bien qu'illisible, c'est un puissant fortifiant des neurones. J'imagine Zemmour comme un olibrius en ébullition cérébrale permanente, toujours à l'affut de la pensée unique, pour la dégommer. Il est sympathique, car on sent malgré tout qu'il joue, qu'il ne se prend jamais au sérieux. Il est stimulant et revigorant. Son livre, il faut en prendre et en laisser. Et pour ça, il faut le lire.

 Voilà un exemple d'approximation zeymourienne :
"On n’avait pas  le  bœuf aux hormones  ni  les  OGM,  mais  le productivisme effréné de l’industrie agroalimentaire française (la Bretagne !) et européenne (Prusse-Orientale ou Espagne), et l’efficacité redoutable de la grande distribution à « tirer » les prix au plus bas. Cette dérive irrépressible avait transformé l’alimentation des Français et des Européens en une folle machine à fabriquer des maladies (obésité, cholestérol, cancers, diabètes, maladies  cardio-vasculaires) que l’industrie pharmaceutique traitait avec d’innombrables médicaments pour le plus grand profit de ses actionnaires."

A première vue, on pourrait penser que ce sont les produits eux-mêmes qui engendrent les maladies. A noter que les maladies citées s'inscrivent toutes comme des conséquences de l'obésité - on peut le présumer aussi pour les cancers, en l'absence de précision). En réalité, aucune étude scientifique n'a démontré à ce jour la nocivité de l'alimentation industrielle. De même qu'on ne connaît évidemment pas son effet à long terme, même si on n'a pas de raison a priori de s'inquiéter. Le vrai problème n'est pas le produit, mais la pression publicitaire pour consommer, qui aboutit à des excès et des déséquilibres, puis à l'apparition de maladies de surcharge (ou métaboliques). Zemmour n'a pas tort de s'inquiéter. Mais pour un peu, il nous ferait croire à l'empoisonnement.

A propos, j'ai souvenir d'avoir entendu un cadre fort dynamique de chez Danone expliquer à des journalistes de BFM qu'il allait bientôt faire manger 3% de plus de petits pots à la population américaine - qui manifestement, était un peu molle sur le yaourt. Il était sûr et certain de réussir (effectivement, il avait le budget pub). Fort bien, le garçon était dans son rôle, en rien critiquable. La société elle-même, qui donne aux consommateurs la liberté d'acheter ou non du yaourt n'est pas critiquable non plus - au contraire.

Le fait qu'un cadre d'une grande société puisse faire manger des millions de tonnes de yaourt à la société américaine - par la persuasion douce - reste quelque chose d'étonnant pour moi. Et je ne sais pas pourquoi, ce tour de force ne me donne pas une idée très haute de l'espèce humaine, dont on peut varier la nourriture lors d'une décision prise au cours d'un brainstorming dans une multinationale - avec la même facilité que Firmin, lorsqu'il décide de changer le foin de ses vaches par de l'ensilage de maïs.

Mais bon. Perso, j'aime bien le yaourt.