dimanche 10 janvier 2016

Les musulmans posent un problème à beaucoup de français


Selon Steven Pinker (toujours son livre The better angels…), le parler vrai serait une victime collatérale de la diminution de la violence au fil des siècles : on ne peut pas tout dire, sous peine de diffuser cette violence toujours prête à renaître. Il faudrait donc supporter patiemment l'inconvénient du discours politiquement correct. Mais un chapitre plus loin, Pinker souligne l'intérêt des sociétés ouvertes, où l'expression sincère n'est pas punie et où l'information circule librement, comme un excellent moyen de combattre les idéologies. J'avoue que je ne comprend pas ce qu'il veut dire in fine, et je ne sais que penser.

Entre parenthèse, quelle est la différence entre la liberté d'expression politiquement incorrecte et la liberté d'expression des journalistes de Charlie ? Peut-on dire sérieusement que la liberté d'expression des dessinateurs de Charlie n'a pas incité à la haine confessionnelle ? Réponds-moi franchement.

Est-ce qu'il faut à tout prix défendre la liberté d'expression (des journalistes) tout en laissant grignoter la liberté de dire que - par exemple - l'équipe de France de football n'était pas une illustration exacte de la distribution statistique des cultures en France, ou que les blacks et les musulmans sont beaucoup plus représentés dans les prisons que dans la population française ? Observations qui s'expliquent largement par des variables sociales, variables qui elles-mêmes plongent leurs racines dans l'histoire de France - ce qui n'empêche pas ces faits d'être têtus.

Les musulmans posent un problème à beaucoup de français : ce titre constitue-t-il un délit. Est-ce qu'il incite à la haine ? A l'ostracisme ? Pour moi non. Il exprime un fait. Mais la limite entre la liberté d'expression défendue (en apparence) par les millions de français de je suis Charlie, et l'expression de vérités susceptibles d'entraîner des poursuites au titre des lois sur l'incitation à la haine raciale n'est peut-être pas si simple à tracer.

Au fait, pourquoi cet article ? Un ami m'a envoyé un mail évoquant l'interview d'un journaliste américain dans le Figaro. Ce journaliste, Christopher Caldwell, vient de publier un livre au titre vendeur : "Une révolution sous nos yeux : comment l'Islam va changer la France et l'Europe". Diplômé de Harvard, Caldwell est un journaliste républicain (mais n'est pas du tea party). Il est spécialisé dans les affaires européennes, et reconnu comme un très bon professionnel. Si j'étais à Paris, passant devant une librairie, j'irais feuilleter son livre. Pour voir. En attendant, j'ai regardé sur le net, j'ai pu en lire quelques passages, et je suis tombé sur une très intéressante critique de cet ouvrage, par Justin Vaïsse, un agrégé et diplômé de sciences-po Paris, qui a donc du répondant. Il reproche (sans doute à juste titre) au livre de Caldwell de ne parler que des trains qui arrivent en retard. Vaïsse lui-même insiste peut-être un peu trop sur ceux qui arrivent à l'heure - sans doute du fait de ses propres orientations politiques, je pense à gauche. Mais je ne poursuivrai pas le commentaire du commentaire, je te laisse le lire, cela vaut le coup. (http://www.brookings.edu/research/articles/2010/01/12-europe-islam-vaisse).

Est-ce donc si difficile de prédire ce qui va se passer en France avec les musulmans ?

D'abord, il n'y a pas de doute sur la montée démographiques des français de confession musulmane au cours des années à venir. Bien sûr, les estimations raisonnées sont loin des cinquante pour cent annoncés pour le milieu du siècle. Mais c'est difficile d'avoir des certitudes sur ce genre de prédiction. On sait par exemple que les secondes et troisièmes générations d'immigrés ont moins d'enfants que la première génération. Il en est maintenant  tenu compte systématiquement. D'autres phénomènes inopinés peuvent se produire.

En tout état de cause, cette montée démographique pose des problèmes à beaucoup de français. Peut-on le dire autrement ? Dire qu'il y aura aussi des avantages, par exemple plus de jeunes pour payer les retraites ? Oui, bien sûr. Mais peut-on dire qu'elle ne pose pas de problème ? Ce serait nier l'évidence. Tout changement entraine des résistances. Or, la France va changer considérablement. Le spectacle dans la rue sera différent. Le nombre de mosquées (construites sur des fonds privés) va modifier le paysage. Toutes sortes de détails vont marquer l'ascension de cette minorité. Dans les écoles, dans les hôpitaux, dans les administrations. Dans le discours public, à la télévision.

Mais en même temps, les musulmans vont s'imprégner de la culture locale. Il le faudra bien, s'ils veulent monter dans l'échelle sociale. Car l'argent, le pouvoir (qu'il soit politique, intellectuel, financier) restera encore longtemps entre les mains des nantis actuels.

La culture de la violence et de l'honneur qui est encore très vive dans les pays musulmans marquera le pas. En sens inverse, ne me dis pas qu'il va y avoir des coups de force de la part des français, je n'y crois pas une seconde. Une guerre de religion ? Du sang et des meurtres en série ? Non, les français sont bien trop pacifiques. Ils vont s'adapter. Bien sûr, ils vont gueuler - gueuler fort, aboyer. Mais la caravane va passer, sans aucun doute. La caravane de tous ces descendants d'arabes qui fusionneront avec la population "de souche" et feront des français afro-européens.

Peut-on reprocher à ces algériens d'être venus en France dans les années soixante, attirés par les possibilités de travail offertes par un patronat soucieux d'avoir de la main d'œuvre de bon marché ? Personnellement, dans leur situation, j'aurais fait comme eux.

Peut-on reprocher à ces immigrés de venir en France picorer des miettes de plus en plus grosses du festin social que les syndicats, par leurs luttes, obtenaient du capital ? Qui a rédigé ces lois sociales ? Des "ratons" - comme on les appelait alors ? Certainement pas. Les syndicats, avec les gouvernements successifs, ont mis la France au premier rang des prestations sociales dans le monde. C'était probablement aller dans le sens de l'histoire - mais un peu vite. Pourquoi ces syndiqués d'autrefois qui grossissent les rangs frontistes s'étonnent-ils de voir la misère du monde jeter des yeux gourmands sur le système social de la cinquième puissance économique du monde ? Ce qu'ils ont trouvé bon pour eux - surprise ! - d'autres en ont aussi envie.

[Mais je rêve ? Que se passe--il à Calais ? Des immigrés clandestins qui veulent fuir la France et vivre en Grande Bretagne. Alors ils passent la frontière illégalement, ils nous envahissent, et en plus, ils nous font l'affront de se tirer et de vouloir vivre chez les godons ! Ils préfèrent les rousses et les hôpitaux britiches ?]

Qui a géré la législation sur les rapprochements familiaux, qui a manifesté une générosité sociale maintenant pesante, qui a prôné la richesse des rapprochements culturels et considéré l'intégration comme une partie de plaisir ? Le parlement tunisien ? Certainement pas. Certains intellectuels français - dont beaucoup d'adeptes du NIMBY (prêts à accueillir la misère du monde, mais… Not In My BackYard).

On les entend encore, ces intellectuels. Ils disent maintenant que le rejet d'une autre culture, c'est le racisme du vingt-et-unième siècle. Comment peut-on être aussi bête ? Alors ok, je suis raciste, désolé si je préfère les lettres persanes aux romans de Tahar Ben Jelloum, Fauré à Faudel, si je trouve le nœud pap plus chic que la casquette Lacoste portée à l'envers. Ah, la casquette à l'envers, ce n'est pas la culture musulmane, et d'en parler ainsi, c'est encore un signe de racisme. Ok, ok. Je préfère le nœud pap (ou le mocassin Weston, tu choisis) à la babouche. C'est vraiment mieux comme ça ?

Je préfère ma culture à la leur (et je pense que c'est réciproque). Mais quelle logique y aurait-il à les accuser des maux dont nous sommes victimes. Quel est le lien ? C'est un peu facile de trouver un bouc émissaire pour toutes les bêtises qui ont été faites par le passé et qui continuent d'être faites. Un alibi pour excuser l'historique encroûtement de ce (splendide) pays, de son administration, et la monstrueuse inflation de ses lois et règlements. Ce serait vraiment trop simple. Ce n'est pas de leur faute. C'est celle de nos parents et grands-parents, c'est aussi la nôtre. Nous avons organisé leur venue et leur maintien sur le sol français.

Alors maintenant, oui, ils sont là, et il faut vivre avec. C'est vrai qu'ils ont une culture qui les incite à la violence et à l'agressivité. C'est vrai que le texte fondateur de leur religion peut facilement se transformer en pousse-au-crime. C'est vrai que certains foutent le bordel dans les banlieues. C'est vrai que leur fonctionnement est hétérodoxe au nôtre et que leurs pratiques confessionnelles sont encombrantes. C'est vrai qu'ils sont pauvres, pour beaucoup, et que les pauvres m'em…, parce qu'il faut que je paye leurs allocations pour acheter la paix sociale. C'est vrai qu'ils se foutent de Flaubert. C'est vrai que leurs musiques me tannent. C'est vrai que leur accent et la manière dont ils malmènent la langue française me sont désagréables.

Et pour tout t'avouer, si tu veux savoir… quand j'en croise, il peut m'arriver d'avoir un sentiment d'antipathie irraisonné. Ce n'est pas lié à ce qu'ils sont : quand je voyage dans leurs pays, je m'y trouve comme un poisson dans l'eau et je me plais en leur compagnie, en tant que touriste. Ce mouvement de recul, c'est un vieux réflexe… celui qui fait aboyer le vieux chien quand on entre dans sa cour, mais le laisse impavide si on passe sur la route.

C'est aussi un circuit neurophysiologique qu'on trouve chez les enfants en bas âge : "Experimental psychologists have shown that preschoolers profess racist attitudes that would appal their liberal parents, and that even babies prefer to interact with people of the same race and accent." (Des psychologues expérimentaux ont montré que des enfants d'âge préscolaire manifestaient des comportements racistes qui terrifieraient leur parents libéraux, et que même les bébés préfèrent interagir avec des gens de la même race et parlant avec le même accent). Aboud, 1989 ; Kinzler, Shutt, DeJesus, Spelke, 2009.

Il n'y a pas de quoi se vanter, mais pas de quoi culpabiliser non plus. Je ne pourrais pas me changer, même si je le voulais, je pourrais juste faire semblant - et je serais sans doute très vite démasqué. Mais je peux me raisonner - et j'y arrive très bien.

Mettons donc de côté ces réactions épidermiques, irrationnelles.

Je leur fait confiance pour trouver leur place. Les femmes vont regarder autour d'elles, voir quel est leur intérêt, et élever leurs enfants à la mode occidentale. Les couples un peu aisés vont mimer les bons bourgeois.  Et les islamistes ? Je suis persuadé qu'ils ne représentent pas un danger majeur sur le plan statistique. Le cancer du foie et les meurtres passionnels font bien plus de victimes. Etant donné l'espérance de vie statistique des mouvements terroristes, il n'est pas dit que les extrémistes religieux soient appelés à un bel avenir. Quant aux autres, il n'y a aucune raison pour qu'ils mettent la France à feu et à sang (mais tous les journalistes ont intérêt à le dire). A quoi bon détruire leur pays d'accueil ? La puissance capitaliste va en faire des agneaux qui se rouleront dans la consommation.  Ils feront comme tout nouveau converti : certains finiront pas être plus franchouillards que Fenouillard et Bidochon.

L'assimilation sera lente, pénible, chaotiques, avec des sursauts, mais elle se fera - des deux côtés. C'est statistiquement l'hypothèse la plus probable, et de loin. Ils vont changer la France et ce bouleversement de nos habitudes sera vécu comme une purge. Le pire étant que ce changement sera lui-même un frein au véritable changement dont ce pays a besoin - comme la digestion d'un mouton rend le python sommeilleux. Mais de toute manière, il y aurait eu un changement, celui-ci ou un autre, pour faire râler les vieux chiens ronchons. Il faut regarder l'histoire de France pour relativiser la dimension agressive, pénible de l'émergence de ce nouveau sous-groupe culturel français.

Deux mille ans après Rome et César, voici venir Carthage et Mohammed. Asterix - ce gaulois rétrograde et primaire - est clairement un serial loser. Je m'apprêtais à dire vae victis. Quelle erreur ! NTM, Asterix !