dimanche 10 janvier 2016

Lettre ouverte à un ami qui va lire le Capital


Mon Cher A.

Tu me dis que "tu te plonges dans le Capital".

Tu sais à quel point j'ai écouté avec attention et sympathie ce qui a été dit de positif sur l'époque soviétique par mes amis ukrainiens. Un bilan n'est jamais entièrement mauvais, et il faut tirer les enseignements, conserver ce qui était bon pour tenter de le reproduire. Mes amis décrivaient une société tranquille, solidaire, sans inquiétude du lendemain, avec le plein emploi, la stabilité des prix, avec une absence de tensions de classes et d'envie - voilà pour ces points positifs, et ils laissent rêveur.

Mais l'histoire est une forme d'expérimentation, même si elle est imparfaite car non contrôlée. Or l'histoire nous montre que le marxisme a été une expérience qui a échoué partout où elle a été menée. Les pays qui l'ont adopté soit se sont effondrés, soit on mis fin à l'expérience, soit stagnent encore sous un régime dictatorial. L'ambition marxiste de réformer la nature humaine à transformé les leaders révolutionnaires en despotes totalitaires et en assassins de masses. Prétendre réformer la nature humaine à travers la société et créer un homme nouveau, est-ce que ce n'était pas totalement délirant ? Certainement aussi violent que de vouloir imposer aux gays des mœurs qu'ils n'ont pas naturellement. Quant aux résultats économiques, pas besoin de gloser, il suffit d'ouvrir les yeux.

Je comprends qu'on veuille en revenir aux sources. Tu te positionnes clairement comme un historien des idées. Je suppose que tu n'envisages pas une seconde de tirer des conclusions pratiques, valables aujourd'hui, de cette lecture. Tu auras la sagesse du paléontologue qui observera l'anatomie du ptéranodon pour comprendre comment les animaux terrestres ont pu jadis envahir le ciel, mais qui ne prétendra pas donner des leçons aux ingénieurs aéronautiques en charge des Airbus. Ce genre de retournement narquois, de coup de pied à la lune, on le trouve dans les revues scientifiques pour ado, pas dans la vraie vie. Le paléontologue exerce son métier pour l'amour de la connaissance, certainement pas pour ses retombées actuelles, sauf à chercher vraiment très loin - logique bien torturée.

Personnellement, bien que médecin, je n'ai jamais lu Harvey, le premier qui a décrit la circulation du sang il y a quatre siècles. J'ai trouvé cela inutile. Je serais d'ailleurs étonné qu'un patient me le reprochasse, et me dise que je ne peux soigner juste si je n'ai pas une idée exacte des fondements historiques de ma pratique.

Je n'ai même pas lu Darwin, dont la pensée guide pourtant mes réflexions au quotidien. En revanche, je lis encore des ouvrages de biologie moléculaire, d'embryologie et de génétique, qui me sont utile dans l'exercice de mon travail comme dans mes analyses personnelles. Que tu choisisses de lire un texte vieux de 150 ans alors qu'il y a tant d'ouvrages récents qui tentent de décrire le monde politique et économique  d'aujourd'hui me laisse penser que tu es infiniment plus jeune que moi, car tu te vois un avenir illimité. Je t'envie.

Et je ne t'envie pas. Car le capital de Marx, ce n'est pas toujours très compréhensible. Surtout, c'est lourd, pénible, indigeste comme une tourte allemande.

Ah bon ! Je n'ai encore rien compris ! Tu te plonges dans Capitale de la douleur, les poésies d'Eluard... Magnifique. Et sans doute bien moins douloureux à lire que le Capital !


Reçois mes amitiés