dimanche 10 janvier 2016

L'homme est un robot pensant























(après avoir regardé Akta manniskor et Ex machina)

Il y a plusieurs années, j'ai été obligé de programmer pour obliger un ordinateur à produire des nombres ressemblant à des aléatoires. En fait, il fallait faire en sorte que 80 ordinateurs non reliés, utilisés par 160 personnes alternativement produisent chaque jour des nombres en quantité variable qui soient tous distincts les uns des autres - bref, qu'ils créent des identifiants uniques. Si les ordinateurs avaient été reliés, j'aurais pu me servir d'une variable incrémentée : le dernier identifiant utilisé + 1. Mais il n'y avait pas de réseau. Dans ce cas, un très grand aléatoire, sur vingt chiffres, aurait bien fait l'affaire.

On dit parfois que les ordinateurs sont des machines particulièrement aptes à fournir des nombres aléatoires. C'est faux. Au contraire, c'est très compliqué d'obtenir de l'aléatoire avec un ordinateur. Comment faire ? L'ordinateur va toujours suivre les mêmes schémas, et donc toujours arriver aux mêmes résultats. Il existe des moyens d'approximer l'aléatoire (j'aime bien cette idée, approximer l'aléatoire, pas toi ?). Mais ce n'est pas du vrai aléatoire. L'ordinateur est incapable de tirer à pile ou face. Il fait semblant.

Dans le langage que j'utilisais, il y avait une commande faite pour créer des aléatoires (nommée alea, bien sûr), mais elle plantait tout très régulièrement, car cette fonction était mal programmée et les nombres n'étaient pas vraiment des aléatoires. J'ai été obligé de bricoler un morceau de code qui tenait compte de l'année, du mois, du jour, de l'heure, de la minute, de la seconde et du centième de seconde à laquelle l'opérateur agissait pour obtenir le résultat voulu. Évidemment, cela n'avait rien d'un aléatoire. Mais j'avais calculé la probabilité pour que deux personnes créent un nombre au même centième de seconde dans la même journée, et cette probabilité était suffisamment faible pour ne pas avoir de doublons, sauf malchance extrême, au cours des vingt années à venir.

L'humain est-il capable de dire un nombre au hasard ? Il croit pouvoir le faire. Mais j'en doute. Comme nous avons créé les machines, nous savons comment elles fonctionnent. Elles ne nous surprennent pas. En revanche, nous ne fabriquons pas notre cerveau, nous ignorons une grosse part de ce qui sert à prendre les décisions. Et nous pouvons facilement l'attribuer au hasard.

Selon l'état de la neurobiologie aujourd'hui, l'homme est un animal doté d'une machine à prendre des décisions très sophistiquée. Les autres animaux sont aussi dotés d'une machine à prendre des décisions, mais plus rudimentaire. Suite à diverses découvertes, la neurobiologie remet en cause la notion de libre-arbitre, qui faisait pourtant notre orgueil. Et elle situe ce qu'on appelle la conscience comme un phénomène annexe et facultatif dans la prise de décision - peut-être juste un mécanisme qui facilite l'interaction de plusieurs circuits et favorise la qualité de la décision.

Le "je" est donc à la limite de ne plus exister quand on se place justement dans la position du "je", de l'individu - celui de "je pense donc je suis". Le "je" n'existerait plus vraiment comme expérience individuelle - sinon comme une illusion, une erreur, un paquet d'interprétations plus ou moins erronées qui n'empêchent d'ailleurs pas notre machine de prendre des décisions.

Donc plus de "je pense donc je suis", mais un honnête "il se passe quelque chose". Il serait absurde d'être plus précautionneux et de dire par exemple "il semble qu'il se passe quelque chose", car le seul fait qu'"il semble" démontre déjà que quelque chose se passe. Autrement, il ne "semblerait" rien.

Si le "je" est largement illusoire, rempli d'erreurs, outrageusement gonflé de son importance, en revanche, l'individu existe bien comme "autre". Ça, il n'y a aucun doute que les autres existent ! Mais chacun sait qu'on ne peut pas se mettre réellement à la place des autres, on ne peut pas vivre l'expérience d'autrui. On peut seulement noter son existence, et par diverses déductions (et à l'aide de certains circuits pré-câblés qu'on a à la naissance), on peut interagir avec lui.

Donc "je" n'existe pour ainsi dire pas, autrui existe mais il est d'un fonctionnement très obscur.

Ainsi, nous ne serions pas fondamentalement différents des fourmis par exemple, sinon par la complexité de notre machinerie. D'ailleurs, rien n'interdit de penser qu'il n'y a pas chez la fourmi une forme très rudimentaire de ce que nous appelons conscience chez l'homme.

Dans ces conditions, qu'est-ce qui nous distinguera d'un appareil électronique/informatique à prendre des décisions ? Le fait que l'appareil humain ne se construit pas en usine à l'aide de pièces qu'on réunit, mais qu'il "pousse", et aussi qu'il est fabriqué à partir de protéines. Mais encore ?

(la suite dans : "Alors le Petit Prince me dit : s'il vous plaît, dessine-moi un robot...")