dimanche 10 janvier 2016

L'interprète (Gazzaniga I)


Quand j'étais assistant, à Paris, je me levais le matin avant sept heures pour aller au travail ; je prenais une douche grêle alternant le froid et l'ébouillantement dans ma salle de bain avec vue sur le Sacré Cœur - d'assez loin ; je m'habillais avec soin pour être à la fois dans le style d'un médecin hospitalier sérieux et plein d'avenir, et celui d'un fringant célibataire, parfaitement disponible ; je me jetais sur l'estomac un grand bol de café au lait accompagné d'une ou deux tartines sans regarder la tour du Chatelet - car j'étais dans ma cuisine aveugle, avec juste un vasistas à travers le toit, à trois mètres au dessus de moi, qui me permettait de voir si le ciel était bleu ou gris ; je dévalais les sept étages sans ascenseur de mon deux pièces adoré de la rue Turbigo ; puis les quatre étages du forum des Halles qui me menaient au RER, ligne B après un bref trajet, au pas de course, dans la rue Pierre Lescot, non sans avoir jeté un regard concupiscent sur les sublimes cravates qui s'étalaient dans la devanture du chemisier à l'angle de la rue du cygne. Je m'engouffrais dans la rame qui me déposerait en face de l'escalier de descente de mon terminus, vingt-quatre minutes plus tard s'il n'y avait pas de grèves ni de suicide. Et j'ouvrais un livre.

De manière presque métronomique, j'étais interrompu dans ma lecture. C'était entre Nation et Vincennes. J'étais devenu anxieux. Sans avoir vraiment des palpitations, je ressentais une oppression, un genre de malaise. J'étais angoissé à l'idée de ce qui m'attendait dans le service. Des reproches de mon chef de service. Des soucis avec un malade particulièrement difficile. Des ennuis avec les infirmiers, parce que j'avais parfois tendance à sous-médiquer, afin de bien voir s'exprimer la maladie avant de poser un diagnostic et de traiter. Des problèmes avec mon alter ego qui était un type un peu bizarre (pour vous dire, les infirmières le fantasmaient avec un imperméable mastic…). Et les autres soucis de la vie, je passe sur les détails.

Quand j'essayais d'analyser les raisons de mon angoisse, je me rendais compte qu'il n'y avait pas vraiment de quoi s'en faire. Mon chef de service ne m'était pas particulièrement hostile. Les problèmes posés par les patients, je réussissais à m'en sortir, il fallait simplement être patient, et un peu plus prudent que je ne l'étais naturellement. Quant aux infirmiers, la surveillante m'adorait, et c'est vrai qu'elle me faisait parfois des reproches, mais tout finissait par s'arranger. Et mon alter ego ? Il avait ses bons côtés, c'était un connaisseur exceptionnel du théâtre ignoré de l'âge classique, et il ne manquait parfois pas d'humour. Sur le plan personnel, j'étais jeune, j'étais à Paris, dans un bon hôpital, fallait-il se biler pour le reste ?

Et bien oui. Tous les matins, j'étais anxieux. Et puis au moment où j'entrais à l'hôpital, tout s'envolait, et la vie continuait, avec ses promesses et ses incertitudes et ses petits plaisirs.

Comment comprendre cette histoire… C'était certainement en rapport avec l'hôpital, puisque je n'avais pas ces craintes pendant le week-end.

Et puis un jour, j'ai trouvé.
Un jour où j'étais un peu en avance, au lieu de prendre du café fort, j'ai pris le temps de me faire un petit cacao, comme le samedi et le dimanche. Et je n'ai pas eu d'angoisses. De là à penser que le café…? Contre-expérience, puis contre-contre expérience. C'était bien le café.

Il faut dire que je suis issu d'une famille qui ne boit pas de café le matin. Peut-être l'usine qui fabrique les enzymes chargés de la dégradation de la caféine n'avait-elle pas eu l'occasion de se mettre en place pendant mon enfance. Peu importe, le plus intéressant, c'était de prendre sur le fait mon cerveau en train de se créer des motifs raisonnables, explicables d'angoisse, alors qu'il était simplement en surchauffe neurochimique.

Ce n'est que récemment que j'ai appris qui me jouait ce tour. Un rigolo, un braillard, un circuit neuronal qui niche dans mon cerveau droit (je suis gaucher), sans domicile précis. Un circuit qu'on surnomme l'interprète à fort juste titre.

Cet interprète, je l'ai connu aussi d'une autre façon, pour une autre grossière erreur qu'il faisait, toujours dans le même style.

Un jeune médecin célibataire à Paris, ça fait la fête, forcément. Il m'arrivait d'avoir un peu abusé des sauces et de me coucher assez content, mais pas très net. Le lendemain matin, quelle punition ! Une tristesse s'abattait sur mes pauvres épaules, une culpabilité - mais pourquoi, POURQUOI ? N'était-il pas affreux de boire, de cramer ses neurones pour une soirée d'ivresse ? Mon sort n'était-il pas le plus lamentable ? Ma conduite la plus ignoble ? Mon avenir compromis ? J'avais honte. Je m'étais certainement comporté de la manière la plus turpide (je pouvais me rappeler le détail de la soirée où rien de spécial ne s'était passé, mais je pensais que quelque chose m'avait échappé). Mes amis ne m'aimeraient plus. Quel jour sombre, quel avenir sinistre s'ouvraient devant moi, être indigne…

Une heure de ce lamento, parfois deux. Et puis plus rien. Plus de tristesse. Le monde reprenait sa réalité. Juste un coup de blues dans les neurones. Une réaction à l'euphorie. Et peut-être à la déshydratation.

Mais le pire, c'était l'interprète, qui trouvait toutes les raisons à cette tristesse, qui me traînait dans la boue, qui m'expliquait pourquoi j'étais indigne. Cet imbécile, en panne d'explication, ne trouvait rien de mieux que de broder sur mes petites faiblesses et d'en rajouter un coup sur le moral.

L'interprète est une des nombreuses fonctions du cerveau humain. Il est généralement très utile, car c'est lui qui trouve les explications, quand on l'alimente en informations pertinentes. Il peut être très ingénieux. Mais il se trompe aussi très facilement quand il se sent obligé de l'ouvrir (c'est-à-dire… toujours !) alors qu'il n'a pas les billes pour expliquer et juger.

Je me demande s'il ne participerait pas par hasard à la théorie du complot.
On en reparlera une autre fois… dans le chapitre suivant de cette étude !