dimanche 10 janvier 2016

Louie C.K. et le non-dit de la vie banale

Louie C.K., c'est le nom d'un humoriste américain. C'est aussi le nom qu'il a donnée à un genre de série, qui fait (pour l'instant) cinq saisons. C'est lui qui réalise la série. Et dans la série, il y a des passages où il est filmé lorsqu'il fait un sketch à New York, dans un bar. D'autres passages de la série brodent sur ce qu'il dit pendant le sketch. Ou n'ont rien à voir. C'est le miroir dans le miroir - ou de l'autre côté du miroir.

Il y a fort à parier que les sketches racontent la vraie vie de Louie C.K. Divorcé, la quarantaine, bedonnant, la calvitie active, deux filles qu'il garde en alternance. La vie à New York. La vie d'humoriste. La vie d'un père célibataire. La vie quotidienne. C'est une vraie salade de fruits, qui parle de tout et de rien, de la guerre en Afghanistan aux masturbations de Louie.

Aujourd'hui, la vis comica des humoristes est essentiellement la narration de petits problèmes de la vie quotidienne, dont on ne pense pas à parler, et/ou qu'on a un peu honte d'évoquer : les humoristes le font pour nous, ce qui est libérateur. Généralement, ils grossissent le trait, afin qu'il devienne drôle. Le comique de jeu de mot, le comique de gestes, le comique de caractère et le comique de situation sont convoqués autour de ce comique du non-dit de la vie banale, mais ils sont secondaires.

Louie C.K. n'échappe pas à cette tendance. Il fait du comique du non-dit de la vie banale.

Ce comique trouve ses limites si le comique grossit trop le trait. Ce qu'il décrit et dénonce perd tout  rapport avec notre vie et nous intéresse moins. De même, ce comique n'intéresse pas si ce qui est présenté est vraiment trop banal. Peut-on faire un sketch autour du problème de savoir quand changer sa brosse à dent ? Il faudrait vraiment être doué pour y réussir. Louie C.K. ne tombe pas dans ces erreurs.

Il existe une forme de comique à laquelle Louie C.K. ne puise pas. C'est le comique par référence - qui, par parenthèse, n'est pas souvent drôle. Le comique par référence consiste, à l'occasion d'une comparaison plus ou moins réussie, à évoquer des scènes de films ou de série, des personnages vivants ou imaginaires pour créer la complicité avec le spectateur en lui laissant penser qu'il a une culture commune avec l'auteur (et qu'il est "cultivé") ou un groupe de fans. Pour quelqu'un qui ne possède pas cette culture, c'est pénible. L'un des agréments de la série Louie est d'être parfaitement compréhensible - outre qu'on s'y exprime dans un anglais américain simple, qui emprunte peu aux jargons de la mode.

Le mélange de formes qu'il utilise (filmer des sketches, filmer des scénettes, filmer n'importe quoi) fait qu'il n'y a rien d'esthétique dans la série Louie C.K. Mais le "filmer n'importe quoi" est intéressant. Gros plan banal sur un étal de buraliste, sur une main qui ouvre une porte avec une clé, etc. Vue de gens qui passent. Prise de vue moitié masquée par le passage d'une personne qui s'arrête devant l'objectif. Malgré les apparences d'amateurisme, toutes ces petits choses ne sont dues ni à la maladresse, ni au hasard, c'est un parti-pris. De même, les conversations les plus banales sont enregistrées. Y compris les débuts de phrase avortées, dont on fait une grande consommation dans la vie courante, mais qui ne figurent jamais dans les dialogues d'un film ou d'une "vraie" série qui raconte une histoire. De là un réalisme très agréable.

Justement, ce qui me plait, c'est le naturel. La série ne cherche pas à faire rire en permanence. Il y a des passages qui sont simplement intéressant. Ils peuvent n'avoir absolument aucun rapport avec le thème traité. D'autres passages sont carrément émouvants. La recherche de rebondissements n'est pas systématique. L'anti-héro qu'est Louie ne reçoit pas forcément toujours des tartes à la crème. Les choses peuvent se dénouer simplement. Il n'y a pas rien de systématique, ni chez les "méchants", ni chez les victimes - car on ne décolle pas de la vie quotidienne.

Louie C.K. ne donne pas de leçon, il se montre à peu près comme il est, il affiche ce qui pourrait passer pour de la médiocrité à travers son rôle de looser. Il ne juge pas les gens, et très souvent les anecdotes qu'il raconte sont sans conclusion - sans closure. On trouve pourtant dans son monde une belle quantité de salauds au petit pied, plutôt chez les hommes, et de dingues, particulièrement chez les femmes. La misère sexuelle est un thème récurrent, soit la sienne, soit celle des autres. Chacun fait comme il peut. En essayant de ne pas nuire aux autres.

Le comique du non-dit de la vie banale est devenu très commun dans les sketchs contemporains. Mais dans Louie C.K., ce comique est porté à la hauteur d'un humanisme. C'est chouette.