dimanche 10 janvier 2016

Mangez cinq fruits et légumes par jour : autour du Meilleur des Mondes d'Aldous Huxley (5/6)


Brave New World - 5/6


Mangez cinq fruits et légumes par jour. Oui, en France, j'ai souvent l'impression de vivre dans le Meilleur des Mondes. A deux différences près :

a/ Le Meilleur des Mondes est épistémophobe : il n'aime pas la science, qui selon lui peut devenir dangereuse :
"Every discovery in pure science is potentially subversive; even science must sometimes be treated as a possible enemy."
En surface, il prétend que la Science est tout… mais en fait, de la bouche même d'un de ses dix responsables, la science du Meilleur des Mondes, ce n'est qu'un livre de recettes :
"all our science is just a cookery book, with an orthodox theory of cooking that nobody's allowed to question, and a list of recipes that mustn't be added to"

Certes, dans beaucoup de pays occidentaux, la Science est aussi tenue en suspicion. Aujourd'hui, certaines maladies infantiles graves reviennent, du fait d'une étrange contestation des avancées médicales. Pour d'autres, les travaux sur les organismes génétiquement modifiés sont quasiment considérés comme sataniques. On n'hésite pas à employer la violence contre les champs de culture OGM, dont l'utilisation est pourtant étroitement contrôlée par l’État. Et l'adjectif chimique représente un avatar du diable. En principe, le mot chimie renvoie à un niveau d'étude de la matière, le niveau moléculaire, avec ses atomes et ses ions. Mais les ignorants font la grimace quand on leur présente un "produit chimique", produit purifié à l'aide de techniques sophistiquées, et dont on connait le contenu à 99.99%, ils préfèrent un produit "naturel", mélange inconnu de substances dont la nocivité n'est pas exclue [1].

OGM, drogue, vaccinations… on voit à quel point certains problèmes se rattachant à la Science sont vécus sinon traités selon des a priori culturels. Mais tout cela ne fait pas de la France un pays hostile à la Science, loin s'en faut. Là où Huxley se trompe peut-être, c'est quand il laisse entendre que les scientifiques jouent un rôle important dans les mouvements qui remettent en cause la stabilité de nos sociétés. On pourrait d'ailleurs déplorer que ce ne soit pas le cas.

Le Meilleur des Mondes n'aime pas la Science. En réalité, Huxley non plus. Souvent présenté comme un pourfendeur de la Science sans conscience, ce journaliste littéraire n'est pas tellement plus doué pour en parler que Zola de génétique [2], et personne ne sera dupe de ses caricatures. Même pour l'époque, il aurait pu faire beaucoup mieux.

b/ Dans le Meilleur des Mondes, chacun estime qu'il a la place la plus enviable dans la société, et tout le monde est heureux. En France, le discours est presque inverse : on a l'illusion qu'on est (presque) le plus malin, qu'on vaut (quand même) mieux que les autres, et que malgré tout cela, on n'a pas la place qu'on mérite dans la société. Il y en a d'autres qui en profitent, qui s'en mettent plein les poches, qui font n'importe quoi mais qui s'en sortent toujours. Il y a ceux qui sont payés à ne rien faire. Il y a une justice à deux vitesse. Une médecine à deux vitesse. Une administration au point mort. Des passe-droits, des privilèges. Les politiques qui s'en foutent. Qui sont incapables de résoudre des problèmes que nous, on peut résoudre (en une tournée de pastis au café des Sports). Il y a les gros richards qui sont de connivence pour te faire payer le prix fort. La finance qui spécule sur le travail du petit. La banque qui ne prête qu'aux riches. La concurrence étrangère. Le plombier polonais. Et quand on n'a pas le compte, il y a encore les arabes, les noirs, voire les juifs, pour faire bon poids.

En France, râler, critiquer est considéré comme faire preuve d'une intelligence supérieure - puisqu'en critiquant, on se met en apparence au dessus de ce qu'on critique [3].

D'après des statistiques européennes assez bien faites, les français ne sont pas en bonne position dans le classement des nations en termes de satisfaction de leur situation et d'optimisme. Ils semblent malheureux, en dépit d'un système social unanimement considéré comme très avantageux et d'un pouvoir d'achat au dessus de la moyenne européenne. Ils n'en ont jamais assez. Ils ont toujours envie d'être "plus égaux que d'autres"[4].

Je conçois bien que notre civilisation est loin d'être parfaite. Et je honnis cet accaparement grandissant des richesses du monde par une poignée d'ultra-riches. Mais il me semble qu'on peut perfectionner notre société en luttant pour la liberté, plus que pour l'égalité. Le droit d'accéder aux meilleures études, celui de pouvoir améliorer sa situation grâce à un ascenseur social qui fonctionne, et de manière générale, le droit d'être responsable me paraissent des thèmes urgents à traiter, bien plus que la revendication à la sécurité économique sans jamais prendre de risque.

On en revient toujours à Tocqueville : les français chérissent plus l'égalité que la liberté. Ils ne rejettent pas la société de consommation. Mais ils jalousent ceux qui en profitent pour s'enrichir. C'est de leur revendication égalitariste que naissent les tensions perpétuelles dans notre société. Et c'est là la seule vraie différence fondamentale entre la France telle que je la vois évoluer aujourd'hui, et le Meilleur des Mondes.


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[1] L'incertitude concernant une composition chimique participe au déclenchement de beaucoup d'overdoses, quand le produit en question est un psychotrope. J'attends avec impatience que l'Etat s'empare du problème et devienne  l'unique fournisseur de drogue en France. Comme dans le Meilleur des Mondes ! Qu'il puisse offrir toute la gamme des produits possibles avec une excellente qualité et à des prix imbattables grâce aux tarifs dégressifs qu'il pourra obtenir sur la matière première, et à son privilège sur tout le territoire, balayant la concurrence illégale, éradiquant les trafics malsains qu'elle engendre. Qu'il en contrôle la dispensation en l'assortissant des conseils avisés de professionnels. Et veille à ce que l'administration du produit se fasse dans de bonne conditions. On pourrait en espérer une amélioration du niveau sanitaire de la consommation, une facilitation de la prévention, et une baisse de la criminalité - légère, car il y aura sans doute un effet de vases communicants avec d'autres secteurs du crime organisé. Avec un peu de chance, le système sera bénéficiaire sur le plan financier. Et rien ne permet de penser que cette libéralisation s'accompagnerait d'une baisse de l'espérance-vie.

[2] Les Rougon-Macquart, histoire naturelle et sociale du Second Empire : la dimension naturelle, quasi génétique à laquelle prétendait Zola, est en fait aujourd'hui reconnue comme assez vaseuse

 [3] Ce râleur du café des Sports vaut-il mieux que le ministre des finances ? Ce n'est peut-être qu'une question d'échelle. Un jour, j'ai reçu un mail circulaire adressé par une personne que je connaissais vaguement. Ce n'était pas le premier. Elle avait oublié de masquer la liste des adresses des autres bénéficiaires de l'envoi. Dans le style tous pourris, le mail faisait l'inventaire des élus d'un courant politique qui avaient eu un problème avec la justice (peu importe le bord). J'ai répondu qu'en effet, nous avions l'air d'être correctement représentés. Mon voisin et ami, instituteur, avait l'habitude de faire main basse sur les menues vieilleries et antiquités qui traînaient dans les écoles. Sa femme, infirmière, rapportait du coton stérile (qui servait à nettoyer les vis chromées de la mob de son fils), des seringues, toutes sortes de matériel qu'elle trouvait dans son service. Mon autre voisine, charmante secrétaire, puisait largement dans la réserve pour l'équipement scolaire de ses enfants, et me proposait régulièrement des ramettes de papier. L'agent municipal, un type vraiment gentil, m'avait fait bénéficier deux fois de son indulgence alors que j'avais commis des excès de vitesse assez importants. Il a protesté pour la forme quand je lui ai offert une caisse de vin dans les jours qui ont suivi, mais j'étais heureux qu'il l'accepte. Le médecin m'avait confié qu'il réussissait à ne pas déclarer tous ses honoraires. Le jeune qui logeait dans la maison municipale s'était proposé de bosser au noir chez moi. Etc. etc. Oui, c'était bien les mêmes, l'un qui volait un œuf dans mon village, l'autre un bœuf au ministère. J'ai envoyé ma réponse à toutes les adresses qui avaient reçu le premier courrier. Et je n'ai plus jamais reçu de messages de la personne qui me l'avait envoyé.

[4] Ce n'est pas une citation de Coluche. C'est du Orwell (Animal Farm, 1945 : "ALL ANIMALS ARE EQUAL BUT SOME ANIMALS ARE MORE EQUAL THAN OTHERS")