dimanche 10 janvier 2016

Photo et clichés


Après pas mal d'hésitation, j'ai décidé de mettre certaines de mes photos dans ce blog. Pas des photos d'illustration de ce dont je parle. Cela m'obligerait à prendre des photos qui ne m'intéressent pas. Comme par exemple des photos de Pattaya - à moins que dans ma collection, j'en trouve une qui présente un intérêt intrinsèque, et non lié à sa localisation. Non, des photos du pays que je n'ai pas trouvées trop nulles.

Une photo, c'est une information. A ce titre, son intérêt est inversement proportionnel à sa probabilité d'apparition.

Il y a des gens qui se prennent en photo eux-mêmes. Éventuellement, dans des endroits où ils sont allés à titre exceptionnel, sites de vacances par exemple. Ils se font prendre devant la tour Eiffel, les pyramides ou le volcan Bromo. L'intérêt de la photo, pour eux, est que la probabilité pour eux de se trouver devant la tour Eiffel était faible. Ils espèrent ainsi surprendre leurs amis. A ton avis, vont-ils réussir ?

Il y a des gens qui prennent des photos de merde. Certains prennent le volcan Bromo au lever du soleil, avec un résultat médiocre de sur- ou sous- exposition. Ils prennent aussi la forêt, parce qu'ils la trouvent belle. Elle est belle, mais la verdure est extrêmement peu photogénique, et le résultat ressemble à un plat d'épinard. D'autres ont un peu plus de talent, et ils vont reproduire des photos qui ont déjà été prises mille fois. Le visage étonné d'un enfant asiate accroché au dos de sa mère. Les vêtements colorés suspendus sur une corde à linge dans un quartier pourri. Les lumières rosées du petit matin sur une baie à l'eau limpide. Des chaises vides dans un jardin public. Les rides d'une vieille femme édentée coiffée d'un chapeau improbable. Bref, des photos qu'on a déjà vues dans Géo ou ailleurs. La couleur locale est souvent de la partie. Beaucoup se bornent à copier inconsciemment ce qui a déjà été fait par de grands anciens. C'est le style de photos merdiques que je peux produire quand je suis au mieux de ma forme.

Il y a les photos en noir et blanc qu'on continue à exposer alors qu'on dispose de la couleur. Ça donne l'air esthète et intellectuel. Je trouve cela grotesque. Pourquoi pas jouer du luth, ou de la syrinx.

Dans le genre tout aussi lamentable, les photos produites à partir d'un "système", une règle déterminée à l'avance. J'ai souvenir d'avoir entendu une photographe expliquer qu'elle suivait une personne au hasard, et la photographiait plusieurs jours ou semaines de suite. Il devait en résulter quelque chose d'artistique. Comment, pourquoi - mystère. Ces photographes qui n'ont aucun don la plupart du temps s'en remettent à une idée qu'ils exploitent jusqu'à l'os. C'est le cumul des photos plutôt que l'intérêt de chacune qui constitue l'intérêt qu'on pourrait y trouver. Intérêt bien mince, en général. Dans le même genre, j'ai aussi connu un peintre qui peignait des gravures de pneu depuis trente ans. Chapeau l'artiste (chapeau de roue, sans doute).

Il y a des gens qui prennent des photos intéressantes. Leur objectif isole du monde un quadrilatère où des choses se produisent, entre les lignes ou les couleurs, ou bien entre les gens. Une amie me disait qu'une photo intéressante était une photo où on devinait une histoire avant, et à laquelle pouvait imaginer une suite. C'est entre autres à ces photos que je fais référence. Ces photos ne sont pas toutes géniales pour autant.

Pour les faire, il faut soit un regard particulier, soit de la patience (et prendre énormément de photos pour en sauver une), soit la possibilité de créer soi-même les éléments de l'image, par exemple en payant des acteurs, voire même en intervenant sur le paysage (en demandant à la préfecture de faire dégager des voitures, etc.) Il y a là un début d'interventionnisme du photographe, et contrairement à une opinion aussi niaise que répandue, c'est une chose très honorable. Marre de ces cons qui vous disent avec des trémolos : "oh, lui, il sait vraiment capturer l'instant..."

On s'approche de ce que je considère comme le summum : les photos d'imagination. Au départ, la feuille est blanche, et le photographe (ou plus souvent celui qui est chargé du post-traitement) va constituer son œuvre à partir d'une ou plusieurs autres photos, en créant une lumière, une atmosphère, ajoutant des éléments, bref, en composant totalement l'image. Avec la possibilité infinie de retouche qu'offre le numérique, jamais l'artiste n'a été aussi libre. C'est là où la photo rejoint la peinture, ou plutôt lui succède... voire l'enterre.

On trouve parfois de ces photos dans les publicités, et là encore, il n'y a rien que de très honorable là-dedans. L'artiste ne se nourrit pas seulement de l'air du temps.