dimanche 10 janvier 2016

Sex and drugs and rock and roll : autour du Meilleur des Mondes d'Aldous Huxley (2/6)


Brave New World - 2/6


Sex and drugs and rock and roll
Is all my brain and body need

Sex et drugs sont traités assez longuement dans le Meilleur des Mondes[1]. La culture officielle de ce monde honnit les amoureux transis, la fidélité, et encense l'hédonisme et le vagabondage sexuel. L'utilisation d'une drogue universelle, distribuée par l'Etat, permet d'atténuer les angoisses éventuelles et de lisser les rapports inter-humains. Libéralisme total.

Et pour le rock, il y a le cinéma sentant, la musique synthétique, le tennis sur surface de Rieman, les tours à ballatelle centrifuge, le golf électro-magnétique, et d'autres titillantes inventions dont Huxley ne dit rien d'autre que le nom. Ou si on veut la jouer mystique, un genre de culte de possession qui évoque le vaudoo et les candomblés du Brésil.

Du sexe, de la drogue, des distractions. En réalité, personne ne s'en contente. Ni dans le Meilleur des Mondes, ni dans la vraie vie. C'est pourquoi, Huxley a ajouté deux éléments fondamentaux pour compléter sa description du bonheur.

Le premier, c'est la santé. Très tôt après la fécondation, les embryons bénéficient de traitements médicaux qui leur permettront de ne pas tomber malades, de ne pas vieillir avant l'âge de soixante ans. Après, c'est la débandade. Le passage sur l'agonie de Linda dans l'hôpital d'accompagnement vers la mort ne donne pas trop de détails. Mais le livre dit ailleurs qu'à soixante ans, le cœur et le cerveau vieillissent brutalement. On peut supposer que le traitement des embryons permet dès le départ de programmer ce vieillissement, ainsi qu'une mort rapide qu'un conditionnement bien mené permet de dédramatiser[2]. A part cette fin un peu précipitée, les habitants du Meilleur des Mondes jouissent d'une excellente santé. La plupart de nos contemporains seraient prêts à payer très cher pour conserver la forme physique et intellectuelle d'un jeune de vingt ans jusqu'à l'âge de soixante ans.

Le second, c'est l'illusion qu'on est le plus malin, qu'on a la meilleure place, et qu'on est mieux que les autres. Jusqu'aux epsilon moins, qui se réjouissent de leur situation à l'aide de leurs maigres facultés mentales. C'est cette illusion qui soutient l'entière structure de la société.

J'ai souvenir d'un débat à la table familiale, où l'on se demandait s'il valait mieux (pour une jeune femme) être belle tout en se croyant moche, ou bien se croire belle en étant laide. Ma grand-mère démontrait qu'il valait bien mieux être laide et se croire belle (même si elle se plaignait d'en avoir eu de bien agaçants exemples dans le bus).

Elle avait sans doute raison. Mieux vaut croire que tout va très bien alors qu'on est dans une mouise noire, plutôt que l'inverse. Bien sûr, nous sommes choqués par la manière dont le résultat est obtenu dans le Meilleur des Mondes. Balayons d'un geste toutes ces fioles, toutes ces techniques hypnopédiques, et tous ces renforcements plus ou moins pavloviens (l'horrible scène des fleurs, des sirènes et des chocs électriques que reçoivent les petits enfants delta habillés en kaki...) Ces moyens sont vraiment trop grossiers et choquent nos sensibilités. Imaginons que par une dialectique aussi implacable que celle de ma grand-mère, à laquelle s'ajouterait une douce persuasion, nous finissions par penser qu'il n'y a pas de meilleure situation que la nôtre. Quel bonheur ! Quel soulagement !

D'ailleurs, n'est-ce pas ce qu'essayent de faire les philosophes (particulièrement les philosophies orientales, mais aussi le stoïcisme) depuis très longtemps ? Nous faire accepter notre sort ?

"Was and will make me ill, I take a gramme and only am."

Cette aphorisme hypnopédique est d'ailleurs en totale résonnance avec la philosophie bouddhiste : le passé et le futur rendent malade, l'important c'est le présent. Dans le Meilleur des Mondes, on s'aide d'un comprimé, mais peu importe, l'essentiel est cette vie centrée sur l'instant présent, prônée par Epicure, Montaigne, Pascal... j'oublie qui ?

Mais… les philosophes n'ont fait qu'interpréter le monde ; ce qui importe, c'est de le transformer… D'un côté, il y a ceux qui disent qu'il faut accepter notre sort. De l'autre, ceux qui prônent la révolte. Pour revendiquer une part du gâteau qu'ils n'ont pas, et à laquelle ils ont droit - forcément.

Lesquels sont les plus malheureux ? On en revient toujours à cette interrogation : quelle part de lucidité sommes nous prêts à sacrifier pour notre bonheur ?


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[1] Dans Fahrenheit 451, la drogue apparaît comme une constante dans la vie quotidienne ; le sexe beaucoup moins. "Place au sexe et à l'héroïne [...] Tout ce que je réclame, c'est de la distraction." dit le bienveillant supérieur du héros.

[2] Il y a quelques années, j'avais écrit une nouvelle (intitulée Peace-maker - il n'y a pas de faute d'orthographe) qui racontait les débats éthiques au Ministère de la Santé, finissant par autoriser la généralisation d'un système d'euthanasie, aléatoire dans le temps, pour toute personne âgée de plus de soixante ans. Pour tenter de résoudre le problème de la surpopulation mondiale et celui des surcoûts engendrés par la dernière année de la vie pour l'assurance maladie - tu sais, on a remarqué que c'était toujours le dernier wagon du train qui provoquait les accidents, alors on a décidé de le supprimer.