dimanche 10 janvier 2016

Six feet under


Je viens de finir le dernier épisode de la dernière saison de Six feet under, assez ému. Peut-être la première des séries américaines nouveau style que j'aie jamais vu. J'avais commencé à la regarder il y a dix ans. Il y a eu des interruptions et je n'avais pas eu l'occasion de voir les cinq derniers épisodes. Ça y est ! Tellement émouvant. Quel est donc le secret de ces séries ?

Il faut d'abord dire que Six feet under est une série particulièrement réussie. L'originalité du sujet (l'histoire d'une famille d'entrepreneurs de pompes funèbres), l'atmosphère naturellement dramatique où vous plonge l'introduction de chaque épisode (les circonstances de la mort d'une personne qui va devenir "cliente" de cette entreprise), et bien d'autres choses encore, tout concourt à faire de Six feet under un chef-d'œuvre du vingt-et-unième siècle - au même titre que certains romans de Stendhal et Gide dans leurs siècles respectifs.

Autrefois, il y avait les séries policières, ou d'aventures. Notamment dans l'ouest américain, comme Bonanza ou Au nom de la Loi. Et aussi d'anticipation comme Star Trek. La dimension psychologique était traitée sommairement. Il y avait des bons et des méchants, et il était bien normal que les méchants finissent très mal. Le héros avait rarement des attaches, hormis une mascotte ou un faire-valoir, parfois des amitiés, et les relations étaient d'une simplicité biblique, totalement stéréotypées, accordées sur la morale judéo-chrétienne et la domination masculine. Le temps ne passait pas vraiment, il n'y avait pas de continuité dans l'histoire, on pouvait voir l'avant dernier épisode de la série et presque tout comprendre alors qu'on n'en avait vu aucun autre.

Je ne suis pas un spécialiste des séries, je les regarde depuis trop peu de temps, mais j'ai observé comme tout le monde leur récente évolution. Petit à petit, le héros a pris de l'épaisseur. Il ne se caractérise plus seulement par des tics, des habitudes ("bon sang mais c'est bien sûr !"), mais par des soucis personnels. Et surtout des soucis évolutifs. La femme du commissaire Maigret pourra cuisiner du bœuf en daube sans que jamais Maigret ne s'en lasse, et ses retards répétitifs n'épuiseront jamais l'inépuisable patience de cette épouse modèle, quoiqu'un peu fade. Aujourd'hui, Maigret aurait des disputes conjugales, et se poserait des questions sur son engagement professionnel. Et madame Maigret aurait peut-être une liaison. Mariés, ils divorceraient, et Maigret épouserait son inspecteur principal.

Une manière d'enrichir les narrations a consisté à mettre en scène de plus en plus de personnages. Chacun au début totalement figé dans des comportements, comme les personnages du Club des Cinq : François le raisonnable, Claude la casse-cou, Annie la timide... On les retrouve presque servilement copiés dans la série animée Scooby Doo. Au fil du temps, ces personnages sont devenus de plus en plus nombreux (Game of Thrones), moins prévisibles et plus humains.

Curieusement, cette augmentation du nombre de personnages coïncide avec l'augmentation du nombre des auteurs : disparition de l'auteur unique, et participation de nombreux artistes et artisans à la co-création de la série. Ainsi, les scénarii de chaque épisode sont rédigés par des auteurs (ou des paires d'auteurs) différents.

Il en résulte un malaise pour le spectateur amateur d'arts classiques, pour lesquels l'art ne peut être créé que par un artiste romantique, un Lucien de Rubempré, qui souffre du froid et de l'amour déçu dans une mansarde - quand il ne se coupe pas une oreille. L'artiste romantique est un concept récent - encore plus récent que l'amour du même nom. Sa prééminence fait oublier des faits historiques moins romantiques. Bach écrivait ses cantates à la petite semaine, poussé par les exigences de la liturgie et ses besoins financiers. Mozart était salarié, il écrivait sur commande et s'est fait fort trivialement botter les fesses par son patron. Et la question des attributions dans l'atelier de Rembrandt a fini par être secondaire, on attache maintenant autant d'importance à l'école qu'à l'auteur, qui signait les toiles de ses élèves sans broncher.

Déjà, ce spectateur rechignait à considérer le cinéma comme un art, en partie du fait que le metteur en scène n'était plus le démiurge de l'œuvre. On ne savait pas trop où mettre le réalisateur, sinon l'auteur du script. Bien pire avec la série, si l'écriture est partagée par une dizaine de noms, sans parler des metteurs en scène et des producteurs. Une œuvre d'art sans artiste, ça gêne. Ça gêne tous ceux qui voient la performance dans l'exécution, plus que la beauté intrinsèque de l'œuvre.

Une autre évolution a consisté à donner des vices aux personnages. L'admirable série animée des Simpson raconte l'histoire d'une famille moyenne américaine dont le père, faible, beau parleur mais plutôt lymphatique, velléitaire, assez gros buveur, fait pendant avec le fils, paresseux, pas très malin, turbulent, etc. tandis que la mère et surtout la fille cumulent les qualités. Mais l'intérêt de la série réside aussi et surtout dans la critique de la société américaine. L'auteur, Groening, a fait une autre série après les Simpson, Futurama, dont l'un des personnages est un robot doué d'une invraisemblable quantité de vices - ce qui le rend si drôle et intéressant en comparaison avec les humains - avec des défauts eux aussi, mais beaucoup moins !

De fil en aiguille, les intrigues policières ou autres ont pris moins de place, tandis que les interactions du groupe devenaient le motif presque essentiel de l'addiction du spectateur à la série. NC.I.S. est au point d'équilibre. Il s'agit d'une équipe d'enquêteurs dont le champ d'investigation s'étend sur toutes les affaires criminelles concernant la marine (américaine). Ils sont six, et les relations qu'ils entretiennent entre eux et leurs vies privées tiennent une place presque aussi importante que l'intrigue hebdomadaire. Il est encore possible de regarder un épisode au hasard, mais on rate des choses. Idem pour Bones, avec deux personnages centraux, mais une équipe qui sort de l'ombre et prend de plus en plus de place.

Six feet under est la première série que je considère comme aboutie du point de vue de cette évolution. Il y a sept personnages qu'on retrouve du début jusqu'à la fin (huit si on compte l'employé-partenaire de l'entreprise). On fait leur connaissance au moment de la mort du père (qui continuera d'apparaître - il est vrai assez monolithique, mais jouant un rôle non négligeable). On les accompagne jusqu'à un nouveau drame familial (no spoiler), et même jusqu'à leur mort.

Quand je faisais des expertises, j'avais pris le parti de suivre la recommandation d'un ami magistrat : "il faut que le juge se sente comme une petite souris dans la pièce où tu fais ton examen, qu'il voie tout sans être vu". Rarement on m'a donné un aussi bon conseil. Le succès que j'ai eu auprès des tribunaux tient sans doute à cette méthode. Je faisais notamment le récit des biographies que j'avais recueillies, restituant souvent les propos de mon interlocuteur sous forme de dialogues, ce qui leur donnait une nouvelle vie. J'épluchais tout les détails, je ne mesurais pas ma peine, je faisais répéter, préciser, éclaircir. Il m'arrivait même parfois de mettre à jour de petites vantardises - examen jamais obtenu officiellement, mensonge véniel commis par habitude, soixante ans après les faits.

La rédaction de cette biographie était suivie du récit de l'examen clinique, et des explications nécessaires à l'intelligence de mes conclusions. En civil, j'avais affaire deux fois sur trois à des personnes âgées en instance d'être placées sous tutelle. Je concluais généralement à l'impossibilité, pour mon client, de continuer à faire les actes de la vie civile et civique. J'étais en quelque sorte le fossoyeur de leur intelligence, ou leur "coroner", pour reprendre l'un des premiers mots anglais que j'ai appris, grâce justement au cinéma américain. Il m'arrivait souvent d'être ému par ces vies simples, ou moins simples, dont j'avais sur mes notes l'alpha ("- Je suis née le 24 mai 19... près de Saint Quentin, dans le nord...") et potentiellement l'oméga (Elle n'est plus capable de tenir une conversation suivie...). J'avais ce rôle terrible d'être le dernier témoin de leur vie - de leur vie intellectuelle pour leurs contemporains et la société.

Cet emprisonnement de toute une vie dans un rapport de cinq à sept pages avait un caractère dramatique qui plaisait aux magistrats. Il y a vraiment quelque chose de saisissant dans le déroulement d'une destinée, aussi simple soit-elle. Même rédigée avec la maladresse d'un médecin peu rompu à la narration.

Alors que dire de Six feet under ! On y trouve six ou sept destinées principales, et bien d'autres, passagères, souvent tout aussi marquantes. Tous ont leurs faiblesses, et avec les lueurs de lucidité que leur réalisateur leur a données, ils tentent d'y voir clair et d'avancer. Au cours des quatre années retracées par l'action, les mêmes erreurs sont répétées par les personnages, l'évolution des uns et des autres se fait à coup de boutoir sur des murs, retours en arrière, collisions les uns contre les autres. Mais au final, tout finit par avancer, non pas que les choses s'améliorent vraiment, mais les situations changent. Il n'y a ni message optimiste, ni pessimiste. Ni leçon de morale familiale (comme si souvent dans les séries américaines), ni de morale conjugale. Il n'y a pas de justice non plus. A peine si le bien prévaut vraiment contre le mal - le courage peut-être plus. L'essentiel tient dans cette expression américaine : "you've got to move on". Il faut continuer. Continuer à vivre. Et continuer à lutter, pour se libérer des obligations qu'on ne cesse de se créer, récupérer les paillettes de bonheur que montre aussi cette série, avec réalisme et délicatesse.

Comment quitter ces personnages qu'on a fréquenté plus de soixante heures sans émotion ? Est-ce que c'est la longueur qui fait qu'on s'attache ? Est-ce là le secret ? La durée joue sans doute. Mais après avoir regardé l'intégrale de Kaamelot, je n'ai pas eu ce sentiment de vide et de perte après les dernières apparitions de Lancelot, Perceval et Karadoc. Pour le roi Arthur, c'est un peu différent, car les derniers épisodes relatent sa quête désespérée d'une filiation, et il devient alors émouvant.

Dans Six feet under, l'intrique prend bien soin de tirer les cordes les plus sensibles, en n'épargnant pas le personnage christique de la série. Christique par son idéalisme et son envie de faire le bien, qualités qui reçoivent leur part de critique, sans indulgence, des autres personnages. Du fait de leur épaisseur psychologique, ces gens dont même l'intimité, les doutes et les faiblesses nous sont connues - bien plus que nous est connue l'intimité de nos amis - finissent par devenir nos amis imaginaires, et il est très normal que leur disparition nous bouleverse.

Et peut-être d'autant plus, dans Six feet under, qu'au fond, il ne se passe rien d'extraordinaire ou de merveilleux dans la vie de ces six personnages. Ils sont comme nous, à courir derrière le temps pour ne pas être en retard, derrière l'amour pour ne pas être seuls, derrière une carrière pour être insérés dans la société. Pas de situation de fin du monde ("the walking dead"), pas de dons exceptionnels ("Dr. House", "Breaking bad"), ni de voyage extraordinaire ("Lost"), ni de monstruosité psychologique ("Dexter"). Juste un métier pas très commun, un métier qu'aucun enfant ne rêve de faire quand il est petit.

Ce sont aussi des personnages presque ordinaires qu'on trouve dans "How I met your mother", à part Barney. Mais si Barney apparaît si excentrique, on devine qu'il n'est tel que parce qu'il est emphatisé par le récit du narrateur. Ce narrateur est aussi un des héros - si on peut dire, car il apparaît plus souvent prosaïque et ridicule qu'héroïque. Le moteur de chacun des épisodes, c'est le récit qu'il fait à ses enfants, en apparence pas très intéressés, des circonstances qui ont permis sa rencontre avec leur mère. C'est un récit humoristique, extraordinairement digressif, qui comporte des retournements admirables. Une chanson de geste qui magnifie l'amitié et les aventures de quatre jeunes adultes vivant à New York, dont on voit quelques aperçus scintillants.

Mais il s'y mêle du quotidien, tirant jusqu'au grotesque, et c'est ce mélange qui donne pour beaucoup de l'intérêt et du charme à cette série. Même si les conventions de la sitcom rendent la fiction moins réaliste, la dispersion programmée des personnages et les aperçus de leur fin de vie rendent l'épilogue du feuilleton poignant : encore une fois, le récit de vies ordinaires vues longitudinalement, des débuts de l'âge adulte jusqu'à la vieillesse. Récit qui ne laisse plus de place à un quelconque futur, puisque les héros arrivent au terme de leur vie, car l'essentiel s'est passé avant. La mort n'est pas mise en scène, mais elle est prégnante, et c'est un effet dramatique, commun à Six feet under, à beaucoup d'autres séries. Et à bien des romans, à commencer par "L'éducation sentimentale", mon livre favori. Dans l'Education, la même variété de personnages, la même peccabilité des hommes, la même faiblesse, l'incapacité de décider, pour arriver insensiblement, à force de désillusions, à un autre état plus calme qui précède la mort.

En parlant de livres, tout de suite je pense aussi aux trois mousquetaires, série en trois saisons, qui retrace la vie de quatre hommes très différents mais amis, d'abord durant leur jeunesse, puis à l'âge mûr, puis au crépuscule. Personnages non dénués de faiblesses, et de complexité. Là encore, que de complications relationnelles, et que de désillusions avec le temps qui passe !

Il y a aussi les Thibault. Et les Grandes Familles, de Druon, tombé en désuétude. Mais si on commence à rechercher la filiation des séries dans la littérature, on n'en a pas fini. Car la série est descendante directe de la littérature, morte au siècle dernier, laissant un très riche héritage.