dimanche 10 janvier 2016

Y-a-t-il un communiste dans Lalune ? (autour du Meilleur des Mondes d'Aldous Huxley - 3/6)


Brave New World - 3/6


Le monde de Huxley nous horrifie, parce que Huxley le dépeint comme un monde auquel on accède par des mutilations physiques et mentales. Par un conditionnement qui implique une perte de liberté. Il ne se confond en aucun cas avec l'idéal communiste. Certes, il n'y a plus de lutte des classes, plus de conflit entre les nations, car il n'y a plus de nations, il n'y a que des régions, c'est une internationale où tout le monde joue son rôle dans la société, en fonction de ses qualités. Mais il y a cette inégalité de traitement graduée entre les différentes composantes sociales, de l'alpha à l'epsilon. Huxley ne s'attarde pas sur les privilèges de la classe supérieure. Cependant, au détour d'une page, on apprend que les uns se déplacent dans les airs, en mini-jets privés, tandis que les autres rampent sur la terre, entassés dans des monorails. Tout un symbole.

De plus, le Meilleur des Mondes est un monde de consommateurs, ce qui l'oppose à l'idéologie communiste. La consommation fait l'objet d'une critique. Mais cette critique n'est pas centrale dans le livre, c'est un message accessoire, qu'Huxley a eu envie de faire passer en passant.

De fait, il y a un passage où un personnage explique qu'on a arrêté de conditionner les enfants à aimer la nature, parce que sa fréquentation ne rapportait rien, mais qu'on les conditionne malgré cela à se déplacer le plus souvent possible, car c'est positif en termes de consommation.
"Primroses and landscapes have one grave defect: they are gratuitous. A love of nature keeps no factories busy."
Les primevères ont le défaut d'être gratuites… Ces réflexions tiennent une petite place dans le livre. Elles paraissent un peu plaquées par rapport aux grandes questions posées par Huxley.

D'ailleurs, et ce n'est pas une critique, Huxley se garde bien par ailleurs de parler d'économie, de finances, et même d'argent[1]. C'est vrai qu'il a eu l'intelligence de laisser imaginer une forme très moderne et sophistiquée d'échanges monétaires… au point qu'on ne paye jamais, du moins en apparence, dans le Meilleur des Mondes. Mais je ne pense pas qu'Huxley soit obsédé par la révolution des soviets comme l'était George Orwell. Le Meilleur des Mondes n'est pas un livre contre le communisme, ni pour d'ailleurs. C'est un livre de réflexion sur les rapports entre liberté et bonheur.

Paradoxalement, Orwell formule très clairement l'alternative :"the choice for mankind lay between freedom and happiness, and [...] for the great bulk of mankind, happiness was better."[2] mais ces propos, sortis de la bouche d'un des tortionnaires au service du pouvoir totalitaire, sont de l'ordre du sophisme, car le Pouvoir dans le monde d'Orwell n'offre ni liberté ni bonheur.

Huxley est plus subtil. Il y a du grand art dans la manière dont il décrit les réactions de ses personnages. Ils restent des individus - en tout cas les alpha et les bêta (les autres ne sont pas souvent sous les feux des projecteurs, mais on peut leur supposer une certaine individualité). Ces êtres humains fonctionnent différemment les uns des autres, ils ont une marge de liberté non négligeable, des choix possibles et donc des préférences, des jugements, pour tout ce qui ne concerne pas la préservation de l'intégrité du Meilleur des Mondes. Ils ne sont pas si loin de nous.

Bien sûr, la gourde de service, une infirmière bêta, n'arrête pas de citer des proverbes hypnagogiques. Mais elle est loin d'être un robot, elle a conservé la panoplie des sentiments qui en font un véritable être humain, et qu'on devine derrière ses formules toutes faites. Ce sont précisément ses peurs et ses incompréhension qui la font répéter le credo de son conditionnement. Jusqu'au semi-avorton epsilon moins qui actionne l'ascenseur, attendrissant lorsqu'il cligne des yeux à la lumière au moment ou s'ouvre la porte au sommet de l'immeuble : aucun personnage de ce roman n'est une caricature.

Dans son remarquable roman, la Machine à Explorer le Temps, publié en 1895, H.G. Wells ne fait pas aussi bien, loin de là, dans sa description des Morlocks et des Eloïs. Il est vrai qu'on est en l'an 802 701, les habitants de la terre ont eu le temps d'évoluer, ils sont bien dégénérés...

Winston Smith, le héros de 1984, est décrit avec plus de nuances. Orwell détaille ses sentiments jusqu'à ses rêves et ses fantasmes. 1984 n'est l'histoire que d'un seul homme. Il se meut dans un monde manichéiste, et Orwell n'accorde pas beaucoup d'humanité à tous ceux qui sont des suppôts du régime, ni même aux autres.

"Winston avait l’étrange impression que cet homme n’était pas un être humain réel, mais quelque chose comme un mannequin articulé"

Au contraire, il les assimile à des insectes (peut-être une référence à la nouvelle de Kafka [3]). Il les décrit comme hideux : "une petite silhouette de baudruche  hygiénique,  contorsionnée  par  la  haine",
ou bien encore : "Presque tous étaient laids et ils auraient encore été laids, même s’ils avaient été vêtus autrement que de la combinaison bleue d’uniforme".

L'ancien révolté, Rutherford, est décrit comme "un homme monstrueux". On verra quand même, un instant, à la dérobée, son visage couvert de larmes. Quant à Julia, la rebelle formatée, elle n'a pas beaucoup d'épaisseur. Ni O'Brien, le conspirateur. Les visages sont décrits comme "de bois", "comme un masque de cire", "glacés".

A l'opposé, Huxley met en scène des êtres certes asservis, mais indéfectiblement humains. A commencer par le premier personnage important du livre, Bernard Marx - lâche, tourmenté, complexé... Des victimes, mais des hommes et des femmes de bonne volonté, pas des robots.

Le chef suprême ne fait pas exception. Le responsable de la partie Europe du Monde s'appelle Mustapha Mond. Der Mond en allemand, c'est la lune. On imagine un descendant de turc immigré en Allemagne - le Meilleur des Mondes n'a pas de problèmes avec les descendants d'immigrés, c'est sympathique... J'avoue ne pas trop comprendre pourquoi Jules Castier, le traducteur français, l'a appelé Mustapha Menier. S'il fallait à tout pris traduire, j'aurais choisi Mustapha Lalune, ou quelque chose d'approchant. Peut-être quelque chose qui m'échappe.

Mais l'occasion de saluer l'humour discret dont Huxley s'est amusé à saupoudrer son livre. Que ce soit le choix du nom des personnages (entre Marx, Engels, Trotski, Helmholtz, Bakounine, Diesel et les autres…), la croix chrétienne amputée de son segment supérieur, qui se transforme en T et transforme le célèbre carrefour de Charing Cross[4] en Charing T, heureux symbole pour le grand fondateur Ford, et ses adeptes qui feront désormais le signe de (Ford) T - et d'autres facéties du même genre.

Ce Mustapha Mond n'a rien d'un tyran. Au contraire, il a connu les affres de l'hérésie, la tentation de la connaissance, et il a opté pour la voie du dévouement à la collectivité. Il traite ses futurs condamnés avec beaucoup de bienveillance. Quant aux peines infligées, elles ne semblent pas des plus sévères :
"Dans quelle île souhaitez-vous aller ? Préférez-vous les Marquises ou Samoa ?"
D'autant plus douces, qu'il s'agit de retrouver d'autres relégués, "the most interesting set of men and women to be found anywhere in the world", des gens qui se posent des questions, et avec lesquels les affinités seront sans doute bien plus grandes qu'avec les habitants des continents.

Non, Mustapha Mond n'est pas un tyran. C'est l'exécutant tranquille d'un idéal de stabilité à tout prix. Il n'a pas d'états d'âme. S'il n'y avait pas autant d'îles pour mettre les dissidents, on devrait les passer à la chambre à gaz[5]. Et il se réjouit sincèrement de ne pas être obligé d'en arriver là.  Un monde ou les pires ennemis de la société sont traités avec autant de délicatesse mérite qu'on s'y intéresse.

Au fond, ce monde est-il si monstrueux ?

C'est sur cette interrogation que je vais dans la cuisine me préparer un thé. J'allume la radio pendant que l'eau bout. Flûte, c'est la publicité. "Mangez cinq fruits et légumes par jour". "Marchez, bougez, pour votre santé". "A consommer avec modération" (qui remplace "Un verre ça va, trois verres…").

Où ai-je entendu tout ça ? Ne serait-ce pas des maximes hypnopédiques ? Au secours !

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[1] aucune scène dans un magasin, par exemple
[2] pour l'humanité, le choix se pose entre liberté et bonheur, et pour l'immense majorité, mieux vaut le bonheur
[3] La Métamorphose, 1915. Dans 1984 : "Il était curieux de constater combien le type scarabée proliférait dans les ministères. On y voyait de petits hommes courtauds qui, très tôt, devenaient corpulents. Ils avaient de petites jambes, des mouvements rapides et précipités, des visages gras sans expression, de très petits yeux. C’était le type qui semblait prospérer le mieux sous la domination du Parti."
[4] Cross veut dire croisement, mais aussi croix ; Charing Cross est carrefour au cœur de Londres, près de Trafalgar, donnant son nom à la gare principale
[5] le livre a été écrit en 1932…