vendredi 19 février 2016

La chimie de l'amour, par Hanns Hatt et Regine Dee : de la pure désinformation




Si tu me fais confiance, tu n'es pas obligé de lire la suite : tout est dans le titre. Sauf si tu veux te moquer de ton prochain.

Le titre complet est : "La chimie de l'amour : quand les sentiments ont une odeur", traduction très libre de : "Le phénomène du muguet : tout sur l'odeur [l'odorat] et comment il détermine nos vies". L'éditeur français n'a pas pu s'empêcher de racoler en parlant d'amour et de sentiments. Dans l'original allemand, le muguet est une référence à une expérience fondatrice dans la découverte des protéines réceptrices olfactives.

C'était un beau projet, écrire un livre synthétisant à la fois les données anatomiques, physio-neurologiques, biochimiques, fonctionnelles, psychologiques, mais aussi historiques, économiques et littéraires sous la forme d'une bonne vulgarisation. Rendre compte des dernières découvertes et des interrogations en cours. Ambitieux, certes, mais vraiment un très beau projet.

Les auteurs sont allemands, et issus de deux filières différentes : l'un est professeur de physiologie à l'université de Bochum, Hanns Hatt, l'autre est journaliste, Regine Dee. De temps en temps, ils prennent la parole à titre personnel (nom entre crochets). Il est difficile de savoir quelle a été l'indépendance rédactionnelle de chacun au cours de l'élaboration de ce livre. Tout ce que je vois, c'est qu'il est cosigné, et à mon avis, le professeur a pris une lourde responsabilité en endossant le tissu d'âneries qu'on peut lire dans certains chapitres.

Les explications techniques sont tout sauf claires, à la fois incomplètes, simplifiantes, mais complexes et non hiérarchisées. Le livre est très imprudent quand à la plausibilité des hypothèses qui sont examinées, avec une bienveillance qui me semble très anormale pour un scientifique. A vrai dire, il n'y a plus guère d'hypothèses, on est plutôt dans l'affirmation permanente. Ce qui aboutit de temps à autre à des contradictions.

[Un exemple parmi d'autres : "en raison de cette alternance entre nos narines, notre odorat ne nous permet pas de sentir dans l'espace" ; et quelques chapitres plus loin : "Ceux à qui on avait bouché une narine s'en sortaient toutefois beaucoup moins bien. C'était là une confirmation de la théorie selon laquelle les hommes ne peuvent localiser des odeurs qu'à condition d'utiliser leurs deux narines." Spatialisation des odeurs par la duplication de l'organe - comme pour la vue - je n'ai toujours pas compris.]

On trouve des banalités affligeantes comme l'efficacité d'un morceau de sucre avant l'effort pour "améliorer les performances". C'est bien connu, nos cyclistes ont les dents cariées à force de manger des bonbons. On nage entre les récepteurs en milieu aérien et les récepteurs en milieu liquide - la limite est tout sauf claire. Même l'action des phéromones, plus que contestée, n'est "pas encore démontrée" - nul doute qu'elle le sera sans doute demain !

Hanns Hatt est pourtant diplômé en médecine de l'excellente faculté de médecine de Munich, ainsi qu'en zoologie. Il semble jouir d'une renommée internationale sans doute méritée. Quant à Regine Dee, elle vend ses services de rédactrice à ceux qui veulent raconter leur biographie mais ne savent pas comment faire. Il paraît qu'elle est aussi journaliste. Depuis la chimie de l'amour, elle en est à son troisième livre avec Hanns Hatt - toujours sur le même sujet. Je n'ai pas connaissance d'autres publications.

On voudrait incriminer la traduction, qui semble exécrable. Je suis trop mauvais en allemand pour examiner sa fidélité, mais je vois le résultat. J'ai même remarqué quelques fautes de grammaire (accords), erreurs que je ne suis pas le seul à avoir relevées. Peut-être contribue-t-elle à rendre encore plus flou le message qui est transmis. Pour dire le niveau, quand les auteurs citent Baudelaire, le traducteur fait une traduction de la traduction allemande, il ne recherche même pas la citation originale.

[En l'occurrence, il s'agit, je pense, d'un passage des célèbres "correspondances" :
Il est des parfums frais comme des chairs d'enfant []
- Et d'autres corrompus, riches et triomphants.
qu'on retrouve sous la forme
Il est des odeurs claires et fraîches comme la jeunesse...
Et d'autres, opulentes, sauvages, impérieuses et puissantes
Je ne connais pas tout Baudelaire par cœur et j'espère me tromper. Mais si je cherche sur internet le texte extrait du livre, aucun résultat exploitable, alors que le passage des "correspondances" apparaît tout de suite. En outre, le texte du livre ne ressemble pas vraiment à du Baudelaire, outre que sa métrique n'est pas dodécasyllabaire.]

C'est un vrai gâchis. Il y a beaucoup d'informations qui pourraient être intéressantes, mais elles sont présentées d'une manière tellement hachée, et prêtant au doute, qu'on est obligé de jeter le bon grain avec l'ivraie. Quand on sort du livre, on en sait moins qu'au départ : c'est la définition de la désinformation. Le livre se termine par un bouquet hagiographique pour l'aromathérapie, dont je dois dire qu'il m'a abasourdi. A se demander quels sont les enjeux financiers qui se cachent derrière tout cela.

En regardant quelles étaient les critiques sur le net, j'ai été étonné du nombre de comtes-rendus élogieux. Le plus comique vient d'une bloggeuse (attention, un seul "u" à bloggeuse), nommée Anne Bert, qui commence par :
"Bien que très scientifique et rigoureux, cet essai publié  aux éditions du CNRS, qui  traite de  l’odorat amoureux  se lit avec gourmandise."

Très rigoureux ? Peut-elle vraiment juger ? Je vois à son actif quelques romans érotiques - doit-on les considérer comme des publications scientifiques ? Mais bon. "Gourmand" est l'adjectif qu'on retrouve le plus souvent sur les menus des restaurants qui veulent se la jouer, alors ne soyons pas bégueules.

Mais j'ai mieux que ça. Si tu as fait de la neurologie (et ce n'est pas une obligation), tu te souviens du noyau amygdalien qui fait partie de l'archistriatum - allez, fais un effort. Situé à la face interne des hémisphères cérébraux. Autrement appelé amygdale. A propos de l'amygdale, Anne Bert écrit ceci :
"[…] je me suis rappelée l’expression avoir les glandes avec le geste associé, les deux mains arrondies de chaque côté du  cou, j’avais toujours pensé qu’il s’agissait des testicules qui remontent jusque dans la gorge tellement le gars est énervé….alors que pas du tout, il s’agit  bien des amygdales, ces organes de l’émotion que l’on dit gonflées quand on est à bout."

En lisant ce passage coloré, on comprend qu'elle confond le noyau amygdalien avec les amygdales, organes lymphatiques du pharynx. Et on comprend surtout son inquiétude pour ceux qui ont subi une tonsillectomie. Car "l’ablation de ces petites merveilles peut conduire à la perte de sensations et d’importants réflexes…parce que lorsqu'une odeur les effleure, elles déclenchent en nous le désir mais aussi  beaucoup de choses comme la peur et l’envie de fuir face à un danger". Ferme la bouche, mon ami, tu prends des risques.

Tout le monde peut se tromper, personne n'est censé connaître l'anatomie. En revanche, on est supposé avoir lu le livre dont on parle publiquement. Les auteurs répètent plusieurs fois que les amygdales se trouvent dans le cerveau. Sans doute pense-t-elle aussi que les trompes de Fallope sont dans l'oreille moyenne - ce qui expliquerait enfin l'observation des grecs : les fréquentes migrations de l'utérus du côté de l'encéphale.