vendredi 19 février 2016

Lettre à un ami qui me demande ce que j'ai fait de mon piano




Mon cher A,


J'ai vendu le beau piano que m'avait offert ma grand-mère. C'était un peu avant mon divorce. Pas pour des questions d'argent, je te rassure. Tout simplement : il prenait de la place, et je n'en avais plus aucun usage. Tu me diras : et tes enfants ?

Mes enfants, je ne les ai absolument pas encouragés à jouer d'un instrument.
- Mais pourtant, tu jouais bien, tu avais la passion de la musique, non ?

Je vais te répondre. Au risque de me répéter, car j'ai déjà exprimé mon point de vue sur l'art au 21° siècle dans ce blog.

Ceux qui disaient que l'art était mort dans les années 20 du siècle dernier n'avaient qu'à moitié tort. L'art que nous connaissions est mort. Mortes ses formes et sa matière. Peut-être pas tout à fait mortes, mais à l'agonie.

La peinture est morte avec Picasso et son époque. Aujourd'hui, à quelques exceptions près, la FIAC montre des horreurs qui permettent des investissements lucratifs, des défiscalisations bienvenues, et d'habiles mystifications selon le principe inusable du roi qui n'est pas nu.

La photo a pris le relai de la peinture. Mais elle a elle-même été frappée d'obsolescence, après avoir joué des jeux de chaises musicales compliqués avec la peinture. Peinture hyperréaliste et photo abstraite... Les progrès techniques ont joué un rôle essentiel dans cette obsolescence.

La musique est morte dans les années 30, sous la forme qu'on lui connaît. Bien sûr, il y a eu le phénomène du jazz, tout à fait à part, qui a survécu jusqu'à la fin des années cinquante.

La littérature a tenu un peu plus longtemps. Elle était en totale perte de vitesse quand le nouveau roman (où j'inclus Nathalie Sarraute) lui ont donné un dernier souffle. Elle s'est éteinte pour de bon juste après.

Tu me trouves horriblement péremptoire, affreusement prétentieux, et bien trop réducteur.

Admettons que tu aies raison... Mais que moi aussi, j'aie un peu raison. Peut-être te sens-tu intimidé par le mot "Art", on l'est tous plus ou moins. Peut-être qu'on voit mal ce qui se passe, parce que son évolution se déroule sur des siècles et n'est pas facile à lire à notre échelle humaine.

Pour y voir plus clair, un coup d'œil sur le passé. Aujourd'hui, personne ne crayonne plus dans les grottes. Personne n'écrit plus pour le syrinx ou le luth, personne n'écrit plus de pièces dans le style du théâtre grec avec coryphée et chœur. Personne ne rit des comédies de Plaute ou de Térence, et ce n'est pas seulement du fait qu'on ait perdu les références contemporaines.  Une bibliothèque latine occupe cinq étagères - mais qui se souvient d'avoir lu un auteur latin, à part peut-être César ou Suétone,
le Stephane Bern de Rome (pourquoi tu me regardes en levant les sourcils ? La vie des douze Césars, il faut le lire, c'est Voici au Palatin). L'art n'est pas du tout éternel, il passe comme le reste, il suffit d'être patient.

Cela dit, on peut toujours produire une œuvre d'art dans une forme obsolète. Ça arrive de temps en temps (plus on s'éloigne, de moins en moins souvent).
Brahms écrivait à la manière romantique, déjà très "dépassée". Yourcenar a écrit à la fin du 20ème siècle des romans classiques superbes. Mais ces derniers soupirs ne justifient pas qu'on dise que la forme est encore vivante.

Ce ne sont pas seulement les instruments de l'art qui sont obsolètes, le mal est bien plus profond. On ne peut plus écrire de musique qui n'ait déjà existé. Les rubatos de la belle mazurka que tu joues se sont transformés en notes éthérées chez Debussy, puis en notes étirées jusqu'à la syncope par un pianiste dans un bar de jazz. Eux au moins en ont fait quelque chose. Elle a aussi inspiré des milliers de chansons récentes qui valent à peu près rien.

On ne peut plus écrire, on ne peut plus peindre ni dessiner. Presque tout a déjà été fait et dit. Et pourtant, les gens imaginent que la création peut continuer, qu'elle va continuer.

S'il y a quelque chose qui me sidère, c'est la fascination qu'exerce l'infini sur l'esprit de mes contemporains. Peut-être un reste religieux. Comme si ça existait, l'infini. L'infini, c'est un concept mathématique, ce n'est pas de la physique, il ne faut pas confondre. Tout a une limite, sans exception, sauf l'imagination.

Limites dans la combinatoire. Limite aussi dans le nombre d'arrangements qui peuvent séduire l'esprit. On arrive au bout. Après, on ne peut que répéter. Comment se fait-il qu'en Thaïlande, 50% de la musique populaire s'écrive en la mineur, avec une incroyable capacité à bégayer : elle passe son temps à résoudre un accord de sensible en dominante.

Peut-être que le la mineur n'existe que depuis quarante ans dans la musique thaïe. Mais alors, d'où vient son incroyable succès ? Il rencontre un goût musical qui a toujours été prêt à l'accueillir. Peut-être a-t-il toujours existé dans la culture locale, et là, on ne peut que s'étonner de cette coïncidence - deux types de musique qui naissent à des milliers de kilomètres de distance mais qui présentent une telle parenté. Ce la mineur, il est probablement bien génétique, bien pré-câblé dans nos têtes.

Depuis plus de cinquante ans, pour des raisons essentiellement politiques, un obscurantisme assez tyrannique nie la part que joue la génétique dans notre fonctionnement. Il contribue à cette conception idiote d'un art infini (et pourtant figé) : s'il n'y a pas d'hérédité chez l'humain, si tout est acquis, on réussira à faire aimer n'importe quel poème de Mallarmé à la population, il suffit de l'éduquer. Mais ça ne marche pas comme ça. La génétique, ça existe, et on ne peut pas en supprimer les effets parce qu'on a décidé. Sauf exceptions, on ne pourra pas éduquer les gens à aimer Mallarmé - ou Stockhausen ou Berg ou certains textes de Robbe-Grillet : on n'est pas outillés pour, là haut. L'art doit être non seulement innovant, mais accessible "naturellement" pour un grand nombre.

Nous avons regardé le passé, essayons d'imaginer l'avenir. Dans mille ans, si notre espèce survit, personne n'écoutera plus Bach ni Mozart. Personne n'aura la patience de regarder jusqu'au bout Orange mécanique, ou un épisode de Breaking Bad. Personne n'aura idée de qui est Proust. C'est sûr à 100%. On aura évolué, on n'aura plus les capacités d'apprécier.

L'homme se transforme au fil du temps. Un exemple troublant : l'homme occidental est devenu beaucoup plus intelligent en un siècle, ou du moins, capable de résoudre les tests de QI. Et tout autant les tests saturés en facteur G que les autres - ce n'est donc pas une question d'apprentissage pur et simple. Résultat, les psychotechniciens ont été obligé de décaler de 20 points l'échelle. Les réponses du type qui était considéré comme supérieurement performant (IQ de 120) en 1916 le placeraient aujourd'hui dans la plate moyenne.

L'art va donc évoluer. Tu noteras qu'avant de s'en éloigner, l'art a toujours voulu copier le réel. Mais quand les outils permettent de copier la réalité à la perfection, d'en vulgariser la fabrication, ce n'est plus de l'art. La photo a tué la peinture, et aussi d'une certaine manière, la littérature descriptive. On a dans ces nouvelles technologies une autre cause de l’obsolescence des formes traditionnelles. Nous ne pouvons pas poser un regard sur l'art sans tenir compte de notre contexte technologique, ce serait une grosse erreur.

Mais ceux qui disaient que l'art était mort dans les années 20 du siècle dernier n'avaient qu'à moitié raison. Parce que l'art n'est pas du tout mort. L'homme nait avec le goût du beau, et celui de l'innovation. Les deux réunis constituent l'art, et ça n'a pas l'air de vouloir s'arrêter. Il y a donc des arts nouveaux, héritiers plus ou moins lointains de ceux qui sont morts. Où sont-ils ? Cherche !

Le récit écrit a laissé place au cinéma (assez mal en point aujourd'hui) qui laisse lui-même la place aux séries (genre séries américaines), et à l'anime. Le pognon incroyable qui passe dans la fabrication des séries permet le recrutement des talents, réunit les plus brillants, féconde les esprits - mais assèche les arts traditionnels. A côté des grandes séries, il y a d'autres formes d'expression nouvelles qu'il faut chercher sur internet. Les jeux par exemple, dont il faut comprendre qu'ils sont des créations à part entière, comme des romans, mais avec une part d'interactivité. Ou certaines animations qu'on trouve parfois sur YouTube.

La peinture/photo a disparu. A la place, la page blanche de photoshop : jamais le créateur visuel n'a eu autant de liberté. On ne le voit plus dans les galeries, mais sur certaines affiches, certaines pubs, et sur internet.

En musique, c'est plus compliqué. Il semble qu'on assiste à l'étiolement de l'harmonie et du contrepoint au profit du rythme et des sonorités (certaines musiques électroniques genre house - mais il y a énormément de déchet dans cette production). La musique se prolonge aussi dans les séries et le cinéma. Elle joue un rôle très important, elle participe totalement à la création et ne peux en aucun cas en être disjointe.

Évidemment, ça renverse l'idée romantique de l'artiste solitaire dans sa chambre de bonne, mourant de froid et de faim. Maintenant, l'art se fait en groupe, avec de nombreux participants (un peu comme dans les ateliers hollandais au XVII°). Déjà, le cinéma perturbait le bourgeois : on était tenté de placer le metteur en scène en position d'auteur d'un film, mais on voyait bien qu'il y avait d'autres gens très importants qui avaient participé - scénariste, producteur, voire acteurs. La perte du repère que constitue l'artiste unique, c'est aussi un frein à l'évolution des conceptions, quand on parle d'art.

Le rôle de l'argent dans la création dérange aussi, comme si Mozart ne se faisait pas rémunérer par l'archevêque (et pas seulement à coups de pied au c…), comme si Liszt n'avait jamais couru le cachet en vraie pop-star qu'il était,  comme si Bach n'avait pas l'obligation contractuelle d'écrire une nouvelle cantate par semaine. Ça a toujours existé. Il faut bien nourrir la famille. L'artiste qui travaille à la pige et sur commande a du talent ou n'en a pas, le reste ne compte pas.

Voilà pourquoi j'ai vendu mon piano, cher ami. Aujourd'hui, les échantillonneurs donnent des sons meilleurs (et plus justes) que la plupart des pianos mal accordés sinon pourris qu'on trouve dans les maisons. A quoi bon faire des gammes et des arpèges, étudier Hanon ou Czerny, alors qu'on a la possibilité de reproduire ce qu'on veut comme on veut, et surtout d'écrire de la musique. Perte de temps, masochisme.

On me dit : étudier pour son plaisir personnel. Qu'est-ce que cela veut dire ? Pour la dimension sportive du piano, la virtuosité ? Je peux aussi comprendre. Je pense juste aux 50000 virtuoses - des gens qui jouent mieux que Liszt ou Rachmaninoff - qu'on trouve aujourd'hui en Chine. Comme ils sont tous d'un niveau égal, pour les sélectionner, on prend les plus beaux.

Lire une partition classique garde toujours son intérêt - relier les voix sur la partition, faire l'analyse de l'écriture, écouter une interprétation tout en lisant son texte, rien de plus agréable. Le chant, où on est soi-même l'instrument, ne nécessite pas d'efforts invraisemblables pour arriver à un niveau convenable. Appuyer sur des touches avait du sens en 1880. Personne n'aurait pu le faire pour toi. Aujourd'hui… Je ne vois aucun inconvénient à ce que l'on cultive les arts obsolètes, si on se fait plaisir. En revanche, je refuse qu'on l'impose comme idéal aux enfants. Laissons-les vivre avec leur temps.

Un souvenir, quand même, qui réduit à néant tout ce que je viens d'écrire et qui me donne entièrement tort. Odessa, un soir de printemps. A l'angle de la rue Maïakovki et de la rue Gogol, tout près du charmant jardin public de la ville, en plein centre. Tout est calme. Je rentre chez moi. Il fait bon, les fenêtres sont ouvertes. J'entends un piano et je reconnais un prélude de Rachmaninov, le 6 de l'opus 22, généreux, sensuel, presque spermatique. Une plaque près de la porte : c'est une école de musique. Je change de trottoir, pour essayer de voir le premier étage d'où sortent ces vagues de notes. Je vois de dos, parfois de profil, une toute jeune fille, avec des cheveux longs noirs. A la puissance de l'instrument, je devine un piano à queue. Elle étudie, elle joue une phrase, elle reprend. Parfois elle accroche, ou fausse. Alors elle repasse lentement, répète une note, repart. Rien que j'aime autant : écouter un élève doué qui travaille. Il y a quelque chose de si émouvant dans cette musique qui nait.

Reçois mes amitiés.