mardi 29 mars 2016

Damages : une histoire de femmes qui plait aux hommes



New-York ou se passe l'action

Voilà une série forte et subtile. Une série américaine d'avocats où on ne voit pas de prétoire. En résumé, le combat de deux avocates qui n'ont pas les mêmes méthodes contre des truands en col blanc.

Le titre Damages n'est pas un faux ami. Il se traduit parfaitement par dommages, avec sa double notation, sens juridique (dommages et intérêts) et sens habituel de dégâts, torts, dommages, destructions. Titre représentatif de la série qui mêle une affaire judiciaire à la vie quotidienne. Mais n'attend pas des effets de manche et des retournements dans des prétoires avec des témoins surprise : c'est bien plus sophistiqué.

L'appareil judiciaire (américain) ne sort pas indemne de la série. L'une des avocates exprime un point de vue qui nous ramène à l'époque du talion : "Je ne crois plus au Droit, mais à la justice". Qui parle ? Contre toute attente, ce n'est pas l'avocate expérimentée, mais la jeune, jouée par une femme qui a un faux air d'Adjani, visage sensible, un peu triste, impression de fragilité.

Il y a une demi douzaine de personnages principaux qui interagissent tous les uns avec les autres. Les relations entre chaque binôme sont soigneusement ciselées. A part la relation amoureuse de l'héroïne avec son futur, relation classique et lissée qui tient en partie à la banalité du personnage masculin, surtout à la culture des séries US, qui est sans finesse dans ce domaine.

Ce n'est pas une série en noir et blanc : il n'y a pas de "bons". Même la douce et fragile héroïne : quand on l'imagine vingt ans après, on la voit de l'autre côté de la Force. Quant aux "mauvais", ils ont des états d'âmes et montrent leur vulnérabilité. On traverse facilement les stéréotypes moraux américains pour accéder à l'intimité psychologique des uns et des autres.

Tu les connais, ces personnages, tu les as fréquentés, ils t'ont agacés, parfois impressionnés ; ils laissent parfois transparaître leur sensibilité, à d'autres moments, ils sont imbuvables ; tu connais leurs dadas, leurs petites faiblesses - celles qui leur permettent de vivre avec eux-mêmes. Ils sont ta meilleure amie, ton oncle, ta cousine, ton boss, ton frère.

On n'assiste pas seulement à un affrontement de droits ou de forces brutales. Ce sont des psychologies qui veulent se plier l'une l'autre et obtenir la soumission. On voit défiler les faibles, les costauds, les suiveurs, les coyotes, les brutes, les chefs, les seconds.

L'inégalité des âges et ses conséquences sont aussi méticuleusement dépeintes - novices et vieux renards, soumission et intimidation. Et même l'inégalité sociale, mais dans une moindre mesure.

Il y a une parfaite cohérence entre la vie privée et la vie professionnelle. On est bien loin des séries qui développent en parallèle à l'intérieur d'un même épisode des intrigues professionnelles et des péripéties privées (comme NCIS, Bones, Dr. House, etc.) Dans Damages, il n'y a pas interférence entre les deux mondes, mais fusion complète.

Fusion aussi très subtile entre le monde policé des avocats, et la dérive mafieuse avec sa brutalité et son sang. La violence n'est jamais gratuite, ni sadique, ni racoleuse. Elle voisine avec la vie quotidienne banale de bons bourgeois new-yorkais. Le déroulement de la série ne devient jamais imaginaire, délirant - donc irréel. Tout au long des épisodes on continue à ressentir l'horreur.

La bande sonore de la série est très discrète, ce qui contribue au réalisme. La prise de vue est efficace, simple. Bande sonore et prise de vue ne jouent pas un rôle majeur dans cette série mais l'accompagnent parfaitement.

Le suspense est entretenu d'une manière originale. En effet, pour un scénariste, la question se pose de savoir s'il a intérêt à révéler ou non ce qui va se passer de terrible. S'il ne dit rien, il n'y a pas d'anticipation ni de tension . S'il dit tout, on sait déjà et on est moins motivé. Dans Damages, il y a des "flahes front", des séquences qui décrivent le futur - mais de manière confuse, hachée et incomplète. Comme il y a en plus des séquences oniriques - marquées comme les précédentes par des lumières et des textures particulières - on sait sans savoir, on a et l'avant goût du dénouement, et l'incertitude, ce qui est excellent.

Une bonne surprise : il n'y a pas d'érosion d'une saison à l'autre, ce qu'on déplore si souvent ailleurs. La dernière saison - la 5 - est toute aussi bonne que les précédentes. On aurait de la peine à en trouver une qui soit plus faible. Et le plus important, c'est qu'il y a une cohérence totale, cohérence qui traverse toute la série jusqu'au dernier épisode. La fin de la saison 5 vient conclure l'ensemble des saisons. Il y a "closure", comme dans Breaking Bad. Ce qui fait de cette série l'une des meilleures qui soient.

Damages est avant tout une histoire de femmes - deux femmes qui s'affrontent, l'une idéaliste, l'autre qui se fait plaisir. Je n'ai pas souvenir d'autres séries sans héros masculins. Les hommes paraissent vains (…), ou mous (…), ou affligés d'une faiblesse liée à un secret personnel (…), ou sentimentaux (…) ou manipulables  (…) ou corruptibles  (…)

Quand tu auras vu la série, tu n'auras aucun mal à remplir les parenthèses avec des noms.


Issues de secours : on en a besoin à la fin de chaque épisode...


jeudi 24 mars 2016

Piketty et le Monopoly : "le Capital au 21ème Siècle" (6/6 : les critiques)



Pour clore ma recension du livre de Piketty sur le capital au XXIème siècle, voici des articles que j'ai trouvé sur le net - sans sélection. Je les ai triés par ordre de parution, ce qui ne dit rien de leur date réelle de rédaction. Il y a d'ailleurs des dates qui se téléscopent.
Je sais qu'il y a une infinité d'autres textes sur le livre de Piketty. J'ai pris ceux qui me sont tombés sous la souris, sans savoir de quels biais était entachée ma recherche Google.
Certains articles concernent un ouvrage rédigé par Landais, Piketty et Saez sur la question des impôts en 2011. L'une des courbes a été considérée comme fausse et fait l'objet d'un petit scandale. Il me semble important d'intégrer les réactions dans mon recensement.





Laine (les Echos, 08/02/2011)

Un article consacré non pas au "Capital du XXI° siècle", mais à l'ouvrage rédigé par Landais, Piketty et Saez sur la question des impôts.
Article un poil trop journalistique à mon goût, qui pose des questions de droite. Il insiste sur le risque d'exode fiscal, et propose plutôt une relance (sans en définir les moyens) plutôt qu'une taxation. C'est pas forcément idiot, mais je pense que son auteur était pressé de finir.


St Cast / Zimmern (Les Echos, 31/05/2011)

On est dans la querelle des chiffres à propos de la dégressivité des impôts pour les riches. L'article est simple, clair, convainquant. Que diable Piketty est-il allé faire dans cette galère. Car là, il est clairement mis en défaut. Les auteurs prolongent par un petit commentaire qui m'a semblé pertinent sur la notion de risque pour le capital.


Pontier (Economie générale, 16/06/2011)

Cet article concerne le livre de Landais, Piketty et Saez paru en 2011. Il a été publié après le précédent - ce qui est une anomalie. Car Pontier est "le jeune blogueur" qui a alerté les médias sur ce qu'il appelle le honteux trucage d'une courbe par Piketty. Il s'agit de la courbe décrivant le taux d'imposition en fonction de la richesse - supposé décroître chez les plus riches. Une présentation alternative montre qu'il n'en est rien. C'est effectivement troublant.  Je n'ai hélas pas trouvé la réponse Piketty. Je sais simplement que la tromperie ou l'erreur ne remet pas en cause le cœur de la théorie. Quand même gênant…


Zimmern (à nouveau, dans Economie Générale, 10/06/2013, repris par Contrepoint)

Le titre, Piketty et Stiglitz, tricheurs professionnels, annonce la couleur. La question de la dégressivité des impôts est à nouveau évoquée (avec un mail de Piketty disant que la courbe est identique avant ou après correction - ce qui est inexact). Les explications sur les triches de Stiglitz sont moins claires - sans doute parce que je n'ai pas lu son bouquin.


Stelter (publication Friedrich Ebert Stiftung - une fondation allemande associée au SPD - nov. 2013)

Un article qui ne traite pas du livre de Piketty, mais reprend le sujet dont il traite : quelle solution pour la dette. Ça fait froid dans le dos. Bien pire qu'un roman de science-noire-fiction, Chandler et Lovecraft réunis.

Stelter cite Juncker (le premier ministre du Luxembourg) : « Nous savons tous ce qu'il faut faire mais nous ne savons pas comment nous faire réélire une fois que nous l'aurons fait ». Je te laisse imaginer le scénario d'horreur dont il est question.


Baverez (le Point, 26/09/2013)

Un article au ton très agressif et désagréable. Rien que le titre : "Piketty, un marxisme de sous-préfecture" ; plus loin : "Ses séries statistiques sont aussi longues que son analyse du capitalisme est courte". L'auteur n'a pourtant pas vraiment de leçons de clarté à donner, quand on lit ce genre de phrase : "Mais l'augmentation tendancielle du taux de profit ne se vérifie pas davantage que sa baisse tendancielle." Même dans le contexte, on se pose des questions.

On trouve des attaques ad hominem, une critique motivée par le bord politique de Piketty, des commentaires dont la bonne foi est contestable.

L'article mériterait d'être lu avec attention, car il essaye vraiment de démonter les thèses du livre. Malheureusement, les raisonnements sont souvent simplement ébauchés, les références sont inexactes, la mauvaise foi prévaut. Mais bon, tout n'est pas nul.


Georges-Tudo (26/11/2013 - Fiscalité)

Un écho des articles datant de 2011, relatif au "mensonge de Piketty" : l'un des arguments utilisés par Piketty pour expliquer la concentration du capital, c'est la dégressivité de l'impôt pour les plus riches : plus tu es riche, moins tu payes d'impôts.

Il semble surtout que Georges-Tudo ait été agacé de voir à quel point les médias, toujours avides de sujets pathético-scandaleux, ont donné de l'importance à l'assertion de Piketty sur la dégressivité de l'impôt. Je ne sais pas, je n'étais pas là, je ne l'ai pas vu à la télé.

Sur le fond de la doctrine de Piketty, la dégressivité de l'impôt pour les riches n'est qu'un argument parmi d'autres pour expliquer la concentration du capital qu'on observe actuellement. Donc la critique (déjà faite par St Cast et Zimmern deux ans avant dans les Echos) n'a qu'un poids relatif.


Krugman (prix Nobel d'économie, 03/05/2014)

Voilà une très intéressante recension, en une quinzaine de pages. Je ne la conseille pas comme résumé, car elle fait presque autant la part aux commentaires de l'auteur qu'au livre de Piketty. On y trouve de belles phrases :
"Il [le livre] offre également ce que je considère comme une théorie du champ unifié de l’inégalité, en intégrant dans un cadre unique à la fois la croissance économique, la répartition des revenus entre le capital et le travail  et la répartition des richesses et des revenus entre les individus."
Enfin… je trouve ça beau parce que ça dit bien ce que je pense.


Marinescu (Libé, 24/05/2014)

C'est du Libé, gentiment racoleur, on est dans l'élite et on se tape sur l'épaule, l'auteur de l'article a été l'élève de Piketty et l'appelle par son prénom, elle raconte des anecdotes sur l'accueil du livre aux USA. L'intérêt de son article est de tenter une explication du succès du livre outre-Atlantique - et c'est d'ailleurs le titre de l'article, il n'y a pas d'embrouille. Ça vaut le coup… car c'est bref.


Sombrouillard (Marianne, 28/05/2014)

Il relate, sans se mouiller, la querelle entre Piketty et le Financial Times, sur l'exactitude de certaines données. Il s'agit d'un problème assez technique, et non d'une accusation de falsification (contrairement à la dégressivité de l'impôt). C'est un peu léger, mais c'est une introduction au problème avec quelques références. Il y a du blabla journalistique, pas vraiment de fond, et l'auteur monte la mayonnaise.

Il semblerait que quelques mois plus tard, le Financial Times ait attribué le prix du livre de l'année à Piketty : "Bien que les prescriptions ne soient pas acceptées par tous, nous reconnaissons la qualité de la recherche". Fair play, les anglais…


Baudelot / Establet (revue Sociologie, 27/08/2014)

Une paraphrase en 11 pages, assez sérieuse, intelligente et fidèle rédigée par des sociologues, avec quelques éléments de commentaire (l'un d'eux bien intéressant sur la répartition des richesses au sein des couples !). Le fait politique m'a semblé un peu gommé dans l'affaire. Une touche d'hagiographie. Instructif si on a pas lu le livre.


Stelter (cette fois, un interview, Le Temps, 19/09/2014)

Enfin une vision alternative au livre de Piketty. Stelter a écrit un livre, "Les dettes au XXI° siècle", qu'il faudrait sans doute lire. Comme le nom l'indique, l'interprétation de la montée des inégalités réside dans la dette, et dans les taux d'intérêts très bas accordés par la banque centrale européenne.

Mais je n'ai pas réussi à trouver ce livre - peut-être paru uniquement en allemand.


La banque d'affaires Stanley-Morgan, repris par Marion, BFM, 17/09/2015

Je ne suis pas certain d'avoir compris ce que veut dire le rédacteur... car il me semble qu'il est assez à côté. En schématisant, il dit qu'il y avait beaucoup trop de joueurs au Monopoly (populations en hausse) au siècle dernier, d'où l'appauvrissement des pauvres, mais que le nombre de joueurs va diminuer drastiquement, et que tout le monde va pouvoir avoir sa part du gâteau. Donc que la thèse Piketty est maintenant obsolète.

J'ai lu les mêmes arguments repris cette fois par businessinsider (Bird, 17/09/2015), sans être plus persuadé par la justesse des vues. Et j'ai retrouvé l'argument originel sur le site de Stanley-Morgan (curieusement date du 21/10/2015) : la baisse de la population d'actifs va engendrer une remontée des salaires et tout ira bien.

J'avoue ne pas trop voir... Si ce que dit Stanley-Morgan est vrai, on aura moins de pauvres, mais tout autant de très riches, non ? Je n'ai pas dû tout comprendre.


Goëzman 15/03/2016 (et un autre, beaucoup plus ancien)

Les arguments sont repris auprès de critiques étrangers sur la qualité des données de Piketty. Le thème est simple : Piketty propose une solution, mais ne s'attaque pas au problème, qu'il n'explique pas. Le problème d'après Goëzman, c'est l'absence de croissance - dont Piketty explique pourtant qu'elle est un élément intangible de la situation. Ce qui n'empêche pas Goëzman de préconiser de faire tout ce qui peut augmenter la croissance. On tourne un peu en rond.


Non signé (Libé, 20/3/2015)

Un peu de sensationnel, le contraire aurait été étonnant dans ce journal. C'est à propos de Matthew Rognlie, l'étudiant du MIT qui a émis des critiques sur le Capital. Les critiques ne sont pas détaillées dans l'article (évidemment). D'après Bloomberg View (Smith, 27/3/2015) il y a la dépréciation du capital dont Piketty ne tient pas compte (Rognlie n'est pas le premier à le souligner), le fait que l'augmentation prise en compte soit la valeur boursière et non la valeur comptable (tu m'en diras tant !…), et surtout le fait que cette augmentation soit avant tout le fait de l'augmentation de la valeur de la terre et de l'immobilier.

L'article de Libé ne nous informe guère. Mais on retrouve facilement trace du mémoire de 47 pages rédigé par Matthew Rognlie, avec ses conclusions très modérées - sur le fait que ses remarques ne démolissent qu'une (petite ?) partie de la thèse de Piketty. Modération qui n'a rien à voir avec les trémoussements de Libé, tu l'as compris.


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En somme, journalistes et autres auteurs favorables soulignent la vision globale et la richesse de l'ouvrage. En revanche, les opposants s'accrochent en général à des détails, des éléments partiels, d'ailleurs intéressants, mais ont du mal à démolir the big picture, et même à la contester de manière solide (sauf peut-être Stelter, mais il faudrait lire son livre en allemand). Ils s'énervent sur les erreurs de données - pour jeter le doute sur l'ensemble du travail, ce qui n'est pas très honnête. Il y a beaucoup de bruit pour pas grand chose - ce sont des journalistes. Un peu trop de mauvaise foi quand même.

En dehors de ces petites batailles de chiffres, la question d'une évasion des fortunes est à mon sens l'argument le plus solide qui est opposé au projet Piketty.  Finalement, l'intérêt de son livre réside peut-être plus dans le travail préalable d’agrégation de statistiques éparses et dans la synthèse géographique et historique très large qu'il présente que dans les préconisations qu'il fait, en raison de leur irréalisme voire dangerosité dans le contexte politique actuel.

Sauf deux... la nécessité d'une meilleure union de l'Europe autour des questions fiscales, et celle d'une plus grande transparence en ce qui concerne les patrimoines - difficile mais possible. Telles sont les orientations pratiques que je tire de ce livre. Quand on saura et qu'on sera fort, à ce moment peut-être pourra-t-on envisager les mesures correctives qui sont éminemment souhaitables.




mardi 22 mars 2016

Piketty et le Monopoly : "le Capital au 21ème Siècle" (5/6 : conclusions)


Citrons verts, citrons jaunes et bergamotes


La solution que propose Piketty pour lutter contre le mouvement de concentration du capital entre quelques mains, c'est de taxer les gros revenus (au niveau international). Nous voilà à nouveau devant la table du Monopoly. On a changé les règles. Cette fois, le but du jeu est d'éviter qu'un des joueurs ne rafle la mise, accule les autres à la banqueroute et les oblige à se retirer.

On pourrait imaginer qu'au-delà d'une certaine fortune (en immobilier et liquidités), on ne touche pas 20 000 francs en passant par la case départ. Au contraire, chaque passage par cette case aboutirait au paiement d'un impôt sur la fortune du joueur, impôt progressif dont la grille serait fournie dans les règles du jeu. Cet impôt serait redistribué aux autres joueurs - là encore en fonction de leur fortune. Il faudrait procéder par tâtonnements pour mettre au point ces règles, et jouer beaucoup de parties, je suppose, avant d'arriver à l'équilibre.

Y aurait-il toujours des riches et des moins riches, après dix heures de jeu ? En principe oui, du fait que la redistribution se ferait au delà d'un certain seuil. En deçà, le différentiel de richesse serait admis. Quel sera son turn-over ? La possibilité de devenir riche, même encadrée, devrait rester suffisamment motivante pour qu'aucun joueur ne décide de tout envoyer valser...

L'avantage du Monopoly, c'est qu'il n'y a pas de paradis fiscaux. Le projet d'une entente internationale pour agir sur les très hauts capitaux est très compliqué à mettre en œuvre car il "demande un haut degré de coordination internationale entre pays qui sont ordinairement habitués à se concurrencer". Piketty semble ne pas tenir compte de la fuite des capitaux, et dit pourtant qu'elle est parfaitement possible (et donc probable) : "La sécession patrimoniale tend d’ailleurs à effacer la notion même de nationalité, puisque les plus fortunés peuvent dans une certaine mesure partir avec leur patrimoine et changer de nationalité, de façon à effacer toute trace avec la communauté d’origine."

Difficile d'agir quand "les États-nations bâtis au cours des siècles passés n’ont pas la taille adéquate pour édicter et appliquer les règles qui s’imposent dans le cadre du capitalisme patrimonial globalisé du XXIe siècle. Les pays européens ont su s’unir pour mettre en place une monnaie unique […], mais n’ont presque rien fait concernant la fiscalité."

En 2008 est parue une thèse rédigée sous la direction de Piketty (Zucman : "Les hauts patrimoines fuient-ils l’ISF ?") sur l'évasion fiscale. Selon cette thèse, 10% grand maximum s'évadent. L'appréciation de Piketty en 2013 semble plus prudente. Il dit qu'il y a déjà actuellement une évasion fiscale non négligeable ; et s'il appliquait sa solution, un impôt progressif qui ne pourrait être mondial, il se retrouverait dans une situation où "les risques d'évasion sont cependant très importants".

Un autre problème, celui de l'intrication du capital : difficile de frapper juste : "une caractéristique de la mondialisation financière actuelle est que chaque pays est en grande partie possédé par les autres pays, ce qui conduit non seulement à obscurcir les perceptions sur la répartition mondiale des fortunes, mais également à une vulnérabilité importante des petits pays, et une instabilité de la répartition mondiale des positions nettes"

Intrication internationale, mais aussi  l'intérieur d'un même pays :
"Cela reflète le développement sans précédent des participations croisées entre sociétés financières et non financières d’un même pays (et en particulier un gonflement considérable des bilans bancaires, sans commune mesure avec la croissance des fonds propres), et aussi des participations croisées entre pays."

C'est un vrai problème sur lequel Piketty insiste :
"la globalisation financière rend de plus en plus difficile la mesure des patrimoines et de leur répartition dans le cadre national : l’inégalité du capital au XXIe siècle devra de plus en plus être envisagée au niveau mondial."

Et de faire un constat d'impuissance : "les administrations nationales et les instituts statistiques officiels sont très largement dépassés par le mouvement d’internationalisation des patrimoines"

Piketty est parfaitement conscient des énormes obstacles que rencontrerait la mise en œuvre de son projet. Mais en dépit de ces difficultés, il propose qu'on agisse de conserve avec les pays volontaires. Ce qui semble totalement farfelu du fait de l'évasion qui s'en suivrait immédiatement chez les pays non volontaires, et de l'absence de délimitation claire de la répartition des capitaux. On voit que sa solution est en pratique largement irréalisable - il parle lui-même d'utopie.

Le projet de Piketty est double. A la fois bloquer le mouvement divergeant entre riches et pauvres, à la fois résoudre le problème de la dette de l'Etat. Sur cette dette, nous connaissons son point de vue : c'est une créance que les riches d'un pays ont sur ses autres habitants à travers les banques prêteuses. Selon lui, la solution pour ne pas avoir de dette (ce qu'on peut considérer comme souhaitable), c'est de taxer leurs fortunes de manière confiscatoire plutôt que de leur faire gagner de l'argent en leur empruntant.

Il ne manquera pas de s'élever des objections. La première, c'est de remettre en question la gestion par l’État. Faire payer par les riches des dépenses justifiées, pourquoi pas. Mais la gestion administrative est souvent un modèle de gabegie. Personnellement, j'ai toujours été choqué par la désinvolture avec laquelle les directions hospitalières des gros hôpitaux dépensaient les fonds publics. L'incompétence (dans le poste) jointe à l'arrogance qu'on y trouve ne donnent pas envie de mettre la main au portefeuille. A l'échelon supérieur, au Ministère de la Santé (où j'ai été souvent invité à participer à des réunions de travail), l'absence de réalisme règne. Les avions renifleurs décollent presque tous les jours du 7ème arrondissement...

Dans la rue, le discours ambiant évoque volontiers la responsabilité du patronat, des gros bonnets - de ceux qui sont visibles car ils roulent en Bentley. Mais la responsabilité des administratifs, quand allons-nous en entendre parler ?

L'application des recettes de Piketty pose d'autres problèmes.
- Celui de la cible, pas toujours facile à cerner, d'autant que Piketty lui-même dit que "d’après les données disponibles, les plus hauts patrimoines échappent en grande partie à l’ISF". cf. plus haut.
- Celui de la rétroactivité. Va expliquer à quelqu'un qui a travaillé toute sa vie pour laisser des biens à ses enfants qu'il doit maintenant en laisser une grosse partie à l’État. Manifestement, le nombre d'enfant de l'assujetti ne serait pas pris en compte. Il y a pourtant une différence entre décapiter le capital de celui qui a un enfant et celui de qui en a cinq, surtout s'ils ont un certain âge.
- Celui de la liberté. Comme il le dit lui-même, "certains aiment le patrimoine, d’autres préfèrent les voitures ou l’opéra". Il serait profondément injuste de sanctionner ceux qui ont épargné, donnant finalement raison à ceux qui dépensent tout immédiatement. Mais les choix personnels, Piketty semble en tenir assez peu compte. C'est sans doute son côté apparatchik.

Je le cite : "on a souvent tendance à faire passer le droit absolu à la libre circulation des personnes, des biens et des capitaux avant celui des États à promouvoir l’intérêt général, ce qui comprend le droit de faire payer des impôts". Je trouve cette phrase tendancieuse - pour tout dire, à la limite manipulatrice dans sa formulation. Et très inquiétante. Je ne suis pas sûr de comprendre : veut-il mettre un frein à la liberté de circuler ? Va-t-on une nouvelle fois confisquer les biens des nobles émigrés ? Je n'aime pas vraiment ce visage de Piketty jacobin.

Nous verrons dans le post suivant diverses objections qui ont été présentées par la presse à ses thèses et aux solutions qu'il préconise.

Maintenant, si tu me demandes mon avis… je comprend bien qu'il y a une vraie difficulté. Cette concentration du capital pose un problème dans la mesure où les bénéficiaires s'enrichissent forcément au détriment d'autres gens. Si effectivement, la croissance n'est pas là pour leur donner  de l'espoir et améliorer leur situation, si l'ascenseur social est en panne, je serais d'accord pour qu'on taxe tous ceux qui ne pourraient pas dépenser tout ce qu'ils gagnent (par exemple le 1%), afin de mettre un plafond à l'enrichissement personnel. Ce serait absurde d'aller vers une fin de Monopoly. Absurde et très dangereux.

Mais comment faire si on n'est pas certain d'avoir une réelle efficacité et si on risque de créer plus d'injustice et de désordre que de bien ? Il y a ce risque d'évasion - fiscale, et aussi de déperdition en capital humain. Ma conclusion attentiste n'a rien d'enthousiasmant, je sais.

Il me semble pourtant qu'il y a un espoir à moyen terme. C'est en resserrant les liens européens (et en dotant l'Europe d'un véritable gouvernement financier, social, politique, assez fort pour imposer la transparence financière au monde) qu'on fera avancer les choses. Aller au combat tout seul, dans la fumée, en pleine crise, c'est aller au casse-pipe.

Il y a un dernier point, cette fois culturel, que je voudrais introduire dans la discussion. Quand je me suis promené en Indonésie, j'ai vu des malls dans les grandes villes. Oui, ces galeries marchandes avec des marques françaises, italiennes, américaines, mode, luxe, sport, café équitable et jus de fruits, restaurants de fast food. Ces malls sont à peu près tous semblables quel que soit l'endroit où l'on est dans le monde. Je n'aime pas les malls. Mais vu la quantité de gens qui y déambulent, qui les prennent comme but de promenade les jours de congé, ou lieux de rendez-vous romantiques, je dois être le seul.

Les malls exercent une fascination d'autant plus troublante qu'on la voit opérer dans un pays qui s'islamise petit à petit. Les malls, la consommation, pour aussi lamentables qu'ils paraissent, sont un rempart contre l'islam radical. Ce sont des églises alternatives. Les femmes qui posent sur les photos dans les vitrines ne portent pas de voile. Tout dans leurs postures laissent penser qu'elles ne se laisseront pas marier, et qu'elles ont leur permis de conduire. Les femmes voilées qui les regardent ne sont pas insensibles au message. Quant aux hommes, ça les sort un peu de la mosquée - il n'y a pas de prière publique dans les malls.

Je ne sais pas comment raccrocher cela au livre de Piketty. Je sens juste qu'il faut faire un peu attention. Je n'ai rien à défendre au pays du capitalisme pur et dur. Je pense néanmoins que malgré ses abus, le capitalisme a un pouvoir de conversion et de séduction international qui joue actuellement en faveur des femmes (jusqu'à un certain point) et des libertés. La culture a des liens forts avec l'économie. Et le veau d'or n'est pas la seule religion du monde. Il y en a de plus pernicieuses. Ne sous-estimons pas son rôle dans le maintien de certaines valeurs du monde occidental comme la liberté, notamment la liberté de penser.