vendredi 1 avril 2016

Michel Onfray cogne sur Freud (après avoir lu "Le crépuscule d'une idole" - II)



Le livre d'Onfray sur Freud est totalement à charge. La thèse centrale : Freud a avant tout parlé de lui alors qu'il visait à l'universalité et prétendait faire œuvre scientifique. Je ne suis pas sûr qu'Onfray ait raison. Je ne sais pas où Freud a pêché ses idées, je ne suis pas convaincu qu'il parle de lui autant qu'Onfray l'affirme. Il s'en est inspiré, certes, et a fait un bon mélange avec les mythologies. Ce sont elles qui expliquent la psychanalyse - et non l'inverse !

Non, je ne dirai pas, comme l'affirme Onfray, que l'ensemble des concepts qui fondent la psychanalyse (en particulier l'Œdipe) sont le reflet de ce qu'était Freud : on n'est pas obligé d'accorder une signification à tous les hoquets de la vie psychique, y compris celle de Freud.

Il y a d'ailleurs là un paradoxe : Onfray mène l'enquête et veut démontrer que la doctrine freudienne provient essentiellement de l'histoire personnelle de Freud. Il en arrive donc à porter sur Freud un regard psychanalytique - il le soumet carrément à un genre d'exploration psychologique, cherchant quels mécanismes inconscients ont poussés Freud à déclarer ceci ou cela : c'est très paradoxal. Peut-être pense-t-il qu'il est bon d'arroser l'arroseur.

Mais Onfray prend bien soin de baliser son jeu : "Reprenons la lecture freudienne et proposons une interprétation de l’interprétation, non pas comme une vérité, une lecture se présentant comme vraie, la mienne, contre une lecture fausse, celle de Freud, je n’ai pas cette présomption, mais, pour le plaisir de la leçon épistémologique, une lecture hypothétique destinée à montrer qu’en matière d’interprétation des rêves, il n’y a pas de science ou de clé universelle, de certitude définitive ou de connaissance objective, mais une proposition subjective présentée comme une vérité […]"

Parfait… Le problème est qu'Onfray ne suis pas son plan, il s'égare. Pour faire avancer cette enquête, il est sans arrêt dans l'interprétation. Ces interprétations des textes freudiens, parfois fondées sur une seule phrase retrouvée dans toute l'œuvre, paraissent trop souvent légères. Elles sont proposées telles quelles, parfois avec une pointe d'ironie, comme si Onfray ne les prenait pas au sérieux. Dans ce cas, pourquoi faire ces interprétations ? Montrer qu'il peut faire aussi bien que le maître ? Il y réussit trop bien. C'est admirable… et très suspect.

Car Onfray ne peut pas s'asseoir sur deux sièges en même temps, celui de l'analyste de l'histoire de Freud, et celui du critique de la technique analytique. S'il remet en question la méthode, il ne peut l'utiliser, et c'est pourtant ce qu'il fait dans une bonne partie du livre. Et pendant qu'il interprète, Freud rappelle que : « Parfois aussi, un cigare n’est qu’un cigare. »

Onfray ne cesse d'employer le mot "performatif" (24 occurrences) pour décrire la manière dont Freud énonce ses interprétations. Outre que l'utilisation de ce mot dans le sens qu'il lui attribue est contestable, Onfray lui-même ne cesse d'être "performatif", du moins affirmatif, catégorique… presque péremptoire. On aurait aimé pouvoir juger de soi-même. Tu me diras qu'au lieu de 600 pages, le livre en aurait fait 2000. J'aurais préféré.

Pareil en ce qui concerne un autre aspect du livre, le passionnant travail de recoupement entre les diverses sources d'information auquel se livre Onfray. Sources qui ont parfois été ignorées par les hagiographes de Freud, pour préserver la légende (outre que Freud lui-même aurait caviardé nombre d'entre elles). D'après ce que dit Onfray, avant de définir la psychanalyse, Freud a cru à un peu n'importe quoi, y compris du très farfelu : numérologie, occultisme, télépathie, etc. Il n'y a rien de scientifique dans la démarche de Freud, nous le savions déjà. Onfray en rajoute une couche, ce que je trouve intéressant. Mais une fois de plus, on aurait aimé une démonstration plus carrée. Et une remise en perspective avec les croyances de l'époque. Un psychiatre aussi éminent que C. Richet adhère totalement au concept de télépathie, et ce n'est pas le seul. P. Janet fait des recherches sur ce thème. C'est extrêmement banal pour un neuropsychiatre de la fin du XIXème siècle d'avoir une attention positive dirigée sur ces thèmes.

Le problème, c'est qu'Onfray prend le lecteur pour un ami voire un complice. Il n'arrête pas de lui poser des questions pour lui faire dire la réponse. Un reste socratique, un zeste de maïeutique. Pire, il le laisse terminer sa pensée. Le nombre de points d'interrogation et surtout de trois petits points dans "le crépuscule d'une idole" - c'est effarant. Ce n'est pas comme ça qu'on démontre quoi que ce soit, ce n'est pas ainsi qu'on apporte des connaissances certaines, solides - en touchant le coude de son lecteur, en lui clignant de l'œil. Alors qu'il reproche à Freud son manque de rigueur. Tous les deux à mettre dans le même panier.

J'ai aussi retrouvé le Onfray moraliste dont je m'étais déjà plaint (cf. mon post sur le "traité d'athéologie" d'Onfray). Il reproche à Freud d'avoir été un homme plein de petitesses et d'avoir cherché à le dissimuler. Il se vautre un peu trop complaisamment sur l'infidélité (très possible mais pas certaine) de Freud avec sa belle-sœur Minna, tout en lui reprochant d'avoir été très conventionnel en ce qui concerne les mœurs sexuelles. Il qualifie cette relation d'incestueuse. Est-ce vraiment la bonne définition ? En même temps, il fait mention de l'impuissance de Freud comme si c'était une règle… puis lui suppose une activité onaniste dont il n'a pas de preuves - et après ? S'étonne de la lassitude sexuelle de Freud pour sa femme après cinq ans de mariage. C'est un véritable réquisitoire, dans le ton et le fond. Mais ça manque de pièces à convictions. Certes, dans l'excellent bibliographie qu'il propose, on trouvera sans doute matière à confirmer. Ou à infirmer ?

La psychanalyse fût un moment de l'histoire des idées. Que Freud ait été ce qu'il était, peut-être un grand névrosé, un ambitieux, un manipulateur, un falsificateur - ou non, n'y change rien. Maintenant, la psychanalyse, c'est terminé (où ça devrait l'être). Fini. Plus aucun intérêt actuel. Le livre d'Onfray me semble exercer une vengeance posthume dont je ne saisis pas le sens exact. On y trouve un acharnement qui paraîtrait presque personnel. On finit par se demander ce que Freud à fait à Onfray. Pour qu'il s'attarde par exemple sur son furoncle anal, "gros comme un œuf" sur lequel il revient deux fois - gratuitement. Fait tiré d'une correspondance privée, assez humiliant… d'accord si cela faisait avancer le sujet, mais là, je ne vois pas trop. Exemple parmi d'autres. Si j'étais psychanalyste, je dirais qu'Onfray veut tuer le père… un père qu'il déboulonne de sa position de scientifique… pour l'asseoir à côté de lui, comme philosophe ! Mais Freud merci, je ne suis pas psychanalyste.

Oui, il aurait été intéressant qu'Onfray livre une vérité historique équilibrée sur Freud - plus vraisemblable que celle qu'ont rédigée ses nombreux hagiographes, et surtout plus subtile. On a bien "l'effet Onfray", qui permet de revoir les choses d'un œil neuf. A ce titre, Onfray est irremplaçable. La légende du père de la psychanalyse s'effondre, et l'on se trouve nez à nez avec un personnage entièrement nouveau, très vraisemblable, dépeint dans le détail, et qui ne manque pas de relief ! Un Freud pas très net du point de vue politique, pas très ouvert, plutôt coincé, pas libéral, ambitieux, avide et autocratique jusqu'à la falsification.

Mais on ne peut non plus avoir de certitudes absolues après avoir lu "le crépuscule d'une idole". Trop passionnel. Pas assez rigoureux. Pas assez prudent. Un plaidoyer, et pas un ouvrage historique. Le très bon (qu'on trouve plutôt en seconde partie du livre) est gâté par les excès et surtout les approximations d'Onfray. Tu me diras que je n'ai pas relu l'œuvre intégrale de Freud dans une traduction unique pour me faire une idée exacte, ni épuisé la bibliographie. Je reconnais. Mais je m'autorise ce doute car je suis tombé sur trop de petites erreurs qui m'ont empêché de valider l'ensemble du beau travail d'Onfray.

Dans mon post relatif au livre d'Onfray consacré aux trois grandes religions (Michel Onfray et son traité d'athéologie), j'avais relevé un certain nombre de bourdes : dès qu'Onfray parle de science, il est mal à l'aise. Dans un prochain post, je donnerai deux exemples relatifs au Crépuscule d'une idole.  : le cas Catharina, où Onfray fait une affirmation diagnostique qui a toutes les chances d'être fausse, et le cas Lucy R. où tu verras Onfray jouer au docteur sans connaître les définitions des termes techniques qu'il emploie.

Je l'ai dit, le livre d'Onfray est un pavé de plus de 600 pages. Tout ça pour ça ? Ok mais j'ai eu un vrai plaisir à lire ce livre… le même que j'avais en lisant Freud ou Conan Doyle. Je ne peux donc que te recommander ce livre si tu as déjà lu Freud. Sinon, cela perd son intérêt - ce serait comme lire la plaidoirie du procureur sans connaître le point de vue de la défense. Prend-le comme une biographie polémique. Personnellement, j'ai jubilé en lisant certains passages, imaginant la tête de certains idolâtres du maître viennois de ma connaissance, têtes ulcérées, indignées…

Mais bon. N'en attend pas trop. Tu ne sortiras pas tellement plus instruit quand tu l'auras terminé - sauf bien sûr si tu n'étais pas encore convaincu que la psychanalyse, c'était du flan.