vendredi 1 avril 2016

Bref point sur la psychanalyse (avant de lire "Le crépuscule d'une idole" de Michel Onfray - I)



Il y a longtemps que j'ai rejeté la psychanalyse comme un attrape-nigaud - pour les soignants comme pour les patients. Peut-être depuis ma seconde année de spécialité. Ce qui veut dire que pendant une demi-douzaine d'années, sans y adhérer totalement, j'ai été intéressé, j'ai cherché des explications, des réponses, et j'avais un regard très positif.

On commence par lire "le rêve et son interprétation". Puis les "cinq leçons". Puis "la psychopathologie de la vie quotidienne". Puis "totem et tabou". Etc. Facile à lire. Séduisant. Magique… Mais si on demande à quelqu'un censé s'y connaître si ce que dit Freud, c'est pour de vrai...?, la personne vous répond que oui mais… c'était au début… il a évolué…il a compris que… il ne faut pas confondre les topiques avec une topologie neurologique… il a précisé et légèrement changé son point de vue… c'est un peu plus compliqué… Il y a toujours un "mais" qu'on te susurre d'un air inspiré. Tête de conspirateur et regard latéral d'initié. Quelque chose qui fait qu'on ne peut pas vraiment juger à partir de ce qu'on a lu. Et finalement, on te dit que pour bien comprendre, il faut que tu passes sur le divan.

Ça, c'est quelque chose que je ne supporte pas : pour être autorisé à avoir un avis sur la psychanalyse, on exige que le donneur d'avis ait été en psychanalyse pendant plusieurs années. Comme s'il fallait faire la guerre pour avoir une opinion sur la guerre. C'est totalitaire et c'est absurde.

Cela fait longtemps que je compare la psychanalyse à un puzzle. Un puzzle très spécial, car toutes les pièces sont carrées, de même taille et vaguement grises, avec des ombres. Quelque soit la manière dont tu disposes ces pièces, leur réunion fait sens, et tu obtiens un carré gris avec des taches (ou un problème œdipien).

Un psychanalyste a toujours une explication à donner à ce que tu lui dis. Tu ne t'entends pas avec ton père : tu es là dans un conflit typiquement œdipien. Tu as une bonne relation avec ton père : c'est une formation réactionnelle qui mesure à quel point tu le détestes - c'est encore ton Oedipe. Pour un psychanalyste, l'indétermination n'existe pas. Et les causes profondes sont toujours les mêmes. La doctrine de Freud est en réalité d'une grande indigence.

Je ne parlerai pas des épigones de Freud, ils sont presque tous aussi consternants les uns que les autres. Leurs livres sont des insultes à l'intelligence (Dolto, Lacan et Cie…) Pour ces épigones, il suffit d'affirmer, au nom d'une expérience clinique qu'on aimerait bien connaître, et le lecteur - que dis-je le disciple - doit recevoir, croire, accepter. Une nauséabonde odeur de totalitarisme se dégage de leurs écrits. Mais je ne leur accorderai pas plus d'importance qu'ils ont aujourd'hui, c'est-à-dire aucune. Dommage qu'ils aient fait vivre le monde intellectuel (notamment à France Culture), le monde psychiatrique et ses malades sous leur botte autocratique pendant plus d'un demi siècle. Ils portent une lourde responsabilité, et ce sont des salauds, car ils ont rendu malheureux beaucoup de familles de patients - et sans doute aussi beaucoup de patients.

Mais je persiste à penser que Freud a eu quelques mérites.

Même si Freud n'est pas "l'inventeur" de l'inconscient (en 1869, von Hartmann, pour ne citer que lui, lui consacre un ouvrage de 1300 pages), promouvoir l'idée de mécanismes inconscients était intéressant, dans l'état de blocage dans lequel se trouvait la neuropsychiatrie à l'époque. Il faut se rappeler le contexte : des descriptions toujours plus fines des pathologies mentales, comme des livres de botanique - mais d'un intérêt médical limité, car trop imprégnées du contexte culturel de l'époque.

Aujourd'hui, la notion freudienne d'inconscient est à mettre au musée. L'inconscient a pris une part majeure dans notre représentation du cerveau, qui n'a pas grand-chose à voir avec les topiques freudiennes (cf. ma série sur Gazzaniga, dans ce blog : L'interprète).

Autre mérite, Freud a aussi contribué à démêler le nœud que constituait à l'époque les pathologies neurologiques et les pathologies psychiatriques. Encore une fois, il n'était ni le premier ni le seul. Et on a continué de chercher le schizocoque après lui. Mais on n'était plus dans la dégénérescence (Morel), on ne voyait plus les pathologies mentales comme des démences, des atrophies ou des tares. L'idée de complexités d'un niveau supérieur à la vie organique (anatomo-physiologie neurologique, biochimie) dans l'apparition d'une maladie a fait son chemin. Avec d'autres comme P. Janet, Freud a psychologisé le regard sur la psychiatrie, abusivement certes, mais c'était alors un progrès.

Freud a aussi participé à la libéralisation du discours sur la vie sexuelle - il faut se rappeler le contexte de l'époque.

A l'actif de Freud aussi, l'idée d'écouter le patient et de le mettre en position de "sujet", et non simplement de porteur d'une maladie (comme il pourrait porter un virus, une veste raglan ou un plateau de fruits de mer). Mieux vaut cette approche qu'un contact déshumanisé. Elle a l'avantage d'exercer un effet placébo.

Dernier mérite, qui ne joue d'ailleurs pas vraiment en faveur de Freud : c'est un malin, il séduit son lecteur, il le baratine, et fait ça très bien. J'ai eu beaucoup de plaisir à le lire autrefois.

Malheureusement, on est obligé de dire maintenant qu'en ce qui concerne la psychanalyse, il avait quasiment tout faux. Ce serait un bon exercice - mais ô combien difficile - que de chercher où il ne s'est pas trompé. Tu veux t'y essayer ?