mardi 15 mars 2016

Piketty et le Monopoly : "le Capital au 21ème Siècle" (1/6)





Je préfère nettement le whist au Monopoly. Au whist, le suspense dure jusqu'au dernier pli. Le but du jeu n'est pas d'en faire le plus possible, mais d'en faire exactement le nombre qu'on avait prévu tout au début du jeu. Le Monopoly, un moment, ça devient très pénible… Tant qu'on ne sait pas qui va gagner, tant que c'est équilibré, c'est bien. Mais il y a un moment où inexorablement, le déséquilibre s'installe. Un joueur a de plus en plus de cash, de plus en plus de titres, de plus en plus d'hôtels et de maisons. Les autres ont été soit éliminés, sauf un, qui a joui un moment donné d'une bonne aisance, mais qui commence à perdre. C'est à ce moment que je quitte la table. Je n'ai plus aucune chance de remonter la pente - ou de perdre. Jamais je n'ai vu un retournement de situation. C'est le défaut de ce jeu. On objectera que c'est le seul moyen de le terminer. Oui, mais cette fin est longue et sans suspens.

Piketty a écrit un livre de mille pages pour dire que le Monopoly, c'est comme ça que ça se passe dans la vraie vie. Piketty a écrit un livre de mille pages pour dire que l'argent appelle l'argent. Le livre est long, et Piketty se répète, il martèle le principe du Monopoly. Mais le livre est très riche et très instructif.

Je ne suis pas économiste ni sociologue ni historien. Le livre de Piketty est un livre d'économie sociale et d'histoire de l'économie. J'ai donc découvert l'économie à cette occasion. Honnêtement, je n'ai pas les bases pour me défendre contre les arguments qui sont déployés. Je vais donc faire de mon mieux, réclamant ton indulgence, cher ami.

Cela dit, Piketty nous la joue modeste : "les réponses apportées sont imparfaites et incomplètes" dit-il dans son préambule. Ce qui veut dire qu'on ne doit pas accorder beaucoup de crédit à ce qu'il écrit…? Ou bien il dit ça juste pour faire bien ? Ce genre de phrase passe-partout, phrase de faux-cul car elle n'aide en rien à délimiter le périmètre d'erreur de l'auteur, tu me diras ce que tu en penses.

Sur l'économie, j'avais des idées simples. Je sais par exemple qu'il y a des gens très riches. Je ne sais pas vraiment comment ils vivent, sinon qu'ils habitent à Paris dans des quartiers particuliers et possèdent des maisons et des appartements que j'aimerais habiter : lumière, vue, espace. Ils peuvent aller dans les grands hôtels à 1000 euros la nuit, et s'acheter des autos dix fois plus chères que la mienne. Ils sont en première classe dans les avions de ligne, quand ils ne possèdent pas un avion particulier. Ils peuvent s'offrir une île sous les tropiques. Et ils peuvent s'acheter du caviar tous les jours s'ils en ont envie. C'est à peu près tout ce que je sais d'eux. Et toi, tu en sais plus ?

Ah j'oubliais, on les appelle "le capital".

Je peux me passer de tout ce qui les caractérise à mes yeux sans que cela me soit pénible. Je suppose qu'ils ont une vie très différente de la mienne, mais en fait, je ne conçois pas vraiment en quoi.

Imagine une échelle. Il y a plein de monde au dessus de toi, et encore plus en dessous. Quand tu baisses les yeux, tu vois bien les gens qui sont en dessous de toi sur l'échelle, et plus bas encore, mais un peu moins distinctement, mais tu les vois quand même. En revanche, quand tu regardes au dessus, tu vois le cul de celui qui est au dessus, et pas grand-chose d'autre. On pourrait appeler ça l'échelle sociale. Tu vois dessous, à peu près, mais presque pas au dessus. Pourquoi ? Parce qu'au dessus de toi, ce sont des gros richards, donc ils ont des gros culs, et ça t'empêche de voir.  Oui, là, je reconnais, je schématise un peu. En fait, la règle, c'est qu'on ne voit bien que de près. J'ai connu un SDF qui m'a raconté qu'il y avait trois ou quatre classes sociales différentes parmi les clochards, avec des rapports sociaux très tendus. Et qu'être en bas de l'échelle des SDF, comme il l'avait été, c'était vraiment une purge - et extraordinairement dangereux.

Le livre de Piketty permet de mieux se situer sur cette échelle, même si ce n'est pas le but. J'ai mieux compris où j'étais. L'un de ses nombreux mérites, à mon sens, c'est de donner de l'épaisseur au concept finalement assez abstrait de capital. On voit mieux qui on a au dessus de nous. On touche du doigt la richesse du monde, pas seulement celle de la France. On comprend aussi la réelle importance de la France sur le plan mondial - alors que j'avais tendance à voir ce pays comme très décati et de peu d'influence, extrêmement diminué par son déclin.

On y lit que si les revenus étaient également répartis dans le monde, chacun aurait 760 euros de revenu mensuel - en prenant soin de décrire les inégalités en termes de parité de pouvoir d'achat, et non de taux de change. Intéressant, non ? Même si ce n'est qu'une moyenne avec un énorme écart-type, ça fixe les idées.

La situation de l'Afrique est particulière : le revenu national dont disposent les habitants du continent africain est systématiquement inférieur d’environ 5 % à leur production intérieure (l’écart dépasse 10 % dans certains pays). Où disparaît donc cet argent ? Les échanges avec ce continent se font dans le sens : Afrique donne au reste du monde. Car l'Afrique a cette particularité d'être en partie la propriété d'autres pays. Piketty risque une hypothèse pour expliquer l'instabilité politique de cette zone : c'est bien plus difficile de supporter les inégalités de revenus quand la richesse ne reste pas au pays.

Bref, on apprend tout un tas de choses qui pourraient asseoir nos intuitions et étayer nos opinions… mais qu'on ignore, bizarrement. Par exemple que de nos jours, les états des pays développés ne possèdent plus de capital, ou plutôt que leur capital est totalement annulé par l'ampleur de leurs dettes (pas seulement la France et les Etats-Unis). A propos, un descriptif détaillé du capital de l'Etat français, ce serait intéressant, non ? Mais où le trouver ? Le budget présenté à l'Assemblée ?



Restons calmes, ce n'est pas la première fois que nous avons une dette publique aussi importante, c'est arrivé plusieurs fois dans notre histoire. Par exemple dans les années 1760-1770. En 1810, les britanniques, eux, étaient à deux cent pour cent de dette !

Piketty reprend l'idée selon laquelle la dette publique "constitue simplement une créance d’une partie du pays sur une autre". Il la définit comme une question de répartition de la richesse, en particulier entre acteurs publics et privés, et non pas une question de niveau absolu de la richesse. Que veut-il dire exactement ? La dette de l'Etat est financée par la banque, elle-même financée par des capitaux privés. La dette publique serait en somme une dette de l'ensemble des citoyens détenue par les capitalistes du pays concerné. Ce dont il tirera une conclusion simple : plutôt que d'emprunter aux capitalistes quand il a besoin d'argent (et ce faisant, de les enrichir encore plus), l'Etat français ferait mieux de leur prendre directement leur blé, sous forme d'impôt.

Mais tu avais déjà deviné que Piketty était socialiste, gros malin !