mercredi 16 mars 2016

Piketty et le Monopoly : "le Capital au 21ème Siècle" (2/6)



L'intérêt majeur de ce livre est de quantifier des notions qu'on possède de manière théorique, abstraite… mais pas très solide.

Par exemple sur le colonialisme : "on peut estimer que les puissances européennes possédaient en 1913 entre le tiers et la moitié du capital domestique asiatique et africain, et plus des trois quarts du capital industriel". Pas des petites affaires qu'on fait ça et là dans le pays : une vraie mainmise. Imagine la réciproque.

On peut toujours dire que les richesses - minières par exemple - de ces pays seraient restées inexploitées. Que le colon a apporté technologie, assise juridique, parfois culture, bref, qu'il a organisé le pays. Tout cela est parfaitement vrai. Reste qu'il a quand même ramassé tout ce qu'il pouvait mettre dans sa poche et qu'il l'a envoyé au pays. D'où une petite amertume de l'indigène. Le pire est que cela continue aujourd'hui en Afrique sous une forme édulcorée.

D'après des études récentes, ce ne sont pas les investissements étrangers qui ont permis
de faire surface à ceux qui s'en sont sortis (certains pays asiatiques); ce sont a/ les investissements dans la formation aux technologies modernes, et b/ sur le plan financier, l'auto-investissement. Les investissements qui viennent de l'étranger n'aident pas réellement les pays en voie de développement.

Après les ex-colonies, quelques données sur les pays riches dans les années 2010 : "chaque habitant  gagne en moyenne de l’ordre de 30 000 euros de revenu annuel, et possède environ 180 000 euros de patrimoine, dont 90 000 euros sous forme d’immobilier d’habitation, et 90 000 euros sous forme d’actifs financiers."

Voilà qui est clair et permet de situer mon altitude sur l'échelle sociale. A noter que "les billets et pièces (inclus dans les actifs financiers) représentent des quantités minuscules : quelques centaines d’euros par habitant". C'est donc la fin des matelas bourrés de billets. L'inflation des années soixante-dix les a fait disparaître. L'inflation, Piketty en dit un mot.


Tu n'auras pas confondu la croissance avec l'inflation, je suis sûr. L'inflation a fonctionné au siècle dernier pour éponger la dette de l'Etat qui payait à ses débiteurs un intérêt inférieur à la dépréciation monétaire. Il en résulte, selon notre auteur, une croyance persistante selon laquelle l'endettement de l'Etat serait profitable, vision "progressiste" de la dette - mais en fait erronée. Car outre qu'il n'y a pas d'inflation, il n'est pas question qu'il y en ait : trop dangereux dans la mesure où, au bout du compte, on ne sait jamais qui va payer l'addition. Sans compter que le mécanisme dette de l'Etat épongée par l'inflation s'use assez vite, laissant la place à la "stagflation". Et, au bout de quelques années d'inflation, le matelas de billets vaut moins cher qu'un matelas en plume d'eider... mais ça, c'est le but du jeu !
 
Une crainte fréquemment exprimée est celle de voir son pays possédé par un autre à travers les investissements financiers (fonds de pension américains par exemple). Piketty se veut rassurant sur le sujet. Malgré l'opacité des investissements provenant des paradis fiscaux, il semble que le monde soit à l'équilibre, chacun se tenant par la barbichette. A part l'Afrique bien sûr. On ne risque donc pas d'être racheté par la Chine. Non, ce qui menace d'après Piketty, c'est que dans un même pays, les riches deviennent encore beaucoup plus riches, et les pauvres… je m'apprêtais à dire une bêtise : les pauvres ne peuvent pas devenir beaucoup plus pauvres. Un peu plus pauvre, peut-être. Beaucoup, sans doute pas, puisqu'ils (50%) n'ont pas de capital.

Le livre de Piketty est aussi un livre d'histoire - de l'histoire dont on ne parle jamais. Celle de la richesse, de son évolution, de ses rapports avec l'idéologie et la politique. Celle des impôts dont je comprends maintenant qu'il sont un outil idéologique avant tout. On y trouve de nombreuses références à Balzac et Jane Austen qui permettent de situer le monde balzacien et l'époque de Georges III en Angleterre - on comprend mieux qui étaient Goriot, Birotteau ou Eugénie Grandet, son père et son cousin. Des souvenirs de cours d'histoire ("les guerres mondiales ont signé la fin de l'hégémonie économique de l'Europe") sont illustrés et quantifiés (en l'occurrence par la courbe du PIB culminant à 40% du PIB mondial dans les années 50-60 pour les Etats-Unis).

Et des repères, comme par exemple la stabilité du rendement du capital au cours des siècles - en principe 4 ou 5%, avec une légère tendance à la baisse depuis vingt ou trente ans. Avant impôts, sachant que cet impôt, tous prélèvements additionnés, serait d'environ 30% de nos jour dans les pays riches. Fais le calcul.

A côté de l'échelle dont je parlais dans la première partie de cette recension, il y a un ascenseur. L'ascenseur social. Il paraît qu'en ce moment, il est en panne. Piketty en parle aussi. Il se dit qu'aux USA, l'ascenseur marche très bien. Grâce au système universitaire qui accueille les pauvres et méritants gratuitement. En réalité, d'après ses sources, le système fonctionne avant tout par reconduction familiale, et les dons des alumnis favorisent les enfants qui postulent. Il y aurait une forte corrélation d'une génération à l'autre. Le résultat est sans appel : "les données disponibles suggèrent que la mobilité sociale est au final plus faible aux États-Unis qu’en Europe".

Il cite Harvard qui recruterait parmi les enfants dont les parents, pour la plupart, sont dans les 2% les plus riches de la société américaine. Le chiffre est choquant au premier abord. Il faudrait sans doute l'atténuer. Car sans dire que les plus riches sont les plus intelligents (d'abord, on peut être très con, et très riche parce qu'on a hérité), il existe une corrélation entre l'ascension sociale et les performances aux tests de mesure de l'intelligence. Qu'on peut attribuer autant à la génétique qu'aux facilités données aux enfants par leur contexte social. Par parenthèse, le nier systématiquement (ce qui est un peu un travers socialiste, si je peux me permettre) aboutit à des absurdités. Dommage que Piketty ne pense jamais à rétablir plus précisément ce genre de vérité.

Il remet aussi en cause l'excellence de l'université américaine. Autant les meilleures se placeraient sans difficulté dans le peloton de tête du classement mondial, autant les autres auraient de la peine à figurer dans le palmarès des deux cent premières.

Piketty balaye l'illusion d'une disparition du capital au profit du capital humain : "les qualifications, les savoir-faire, et plus généralement le travail humain, seraient devenus de plus en plus importants au cours du temps au sein du processus de production". Selon ce raisonnement, le capital deviendrait progressivement inutile, laissant la place à la compétence, et donc la méritocratie. Eh bien finalement non, il apparaît qu'on a et qu'on aura toujours besoin du capital, et Piketty n'envisage pas de mesures drastiques pour changer ce fait. Mais il ne faut pas compter sur une évolution naturelle vers un monde où seules les études permettraient de faire sa place.

Il cite des études selon lesquelles aux Etats-Unis, l'accroissement des inégalités salariales depuis les années 1970 serait largement dû à une absence d'investissement de l'Etat dans l'enseignement supérieur. Là où j'ai un peu de peine à le suivre, c'est qu'il applique cette interprétation à la France, sous-entendant que la France n'investit pas dans les "formations professionnelles et supérieures de qualité". Un petit coup de griffe…? Mine de rien, est-il en train de critique la fac de lettre, le cursus de socio ou celui de psycho ? Car ce n'est sans doute pas un coût exorbitant qui caractérise les études en France. Un problème de qualité ?

Autre idée reçu que Piketty conteste, l'Amérique terre d'asile. D'après les données sur les flux migratoires, l'Europe accueillerait maintenant autant de migrants que les USA. ["Sur la période 2000-2010, les taux d’immigration à caractère permanent (exprimés en pourcentage de la population du pays d’accueil) atteignent 0,6 %-0,7 % par an dans plusieurs pays européens (Italie, Espagne, Suède, Royaume-Uni), contre 0,4 % aux États-Unis, et 0,2 %-0,3 % en France et en Allemagne." Ce qui reste étonnant, c'est que la natalité soit plus forte aux USA (où elle ne reçoit pourtant pas d'encouragement social) qu'en Europe.]

La question du rôle des immigrés dans la croissance américaine (plus il y a de travailleurs, plus le PIB augmente, c'est mécanique) apparaît plusieurs fois dans le livre. Malgré leurs salaires très modestes, ils vivent mieux que dans leur pays d'origine : l'immigration aux Etats-Unis explique la tolérance de cette société aux fortes inégalités - ainsi qu'à la panne de l'ascenseur social que décrit Piketty. Panne que masque encore (mais pour combien de temps ?) le mythe : "America, a land of opportunities".


Le thème central de Piketty, c'est que nous serions entrés dans une phase finale de Monopoly, quand le plus riche deviendra forcément le plus riche, et les autres seront mis par lui en banqueroute : "les inégalités sont fortement reparties à la hausse depuis les années 1970-1980, avec toutefois de fortes variations entre pays, ce qui suggère là encore un rôle central joué par les différences institutionnelles et politiques".


De plus, la réduction historique des inégalités patrimoniales du fait de l'apparition d'une classe moyenne est moins forte qu'on pourrait l'imaginer. Sans aucune garantie que cette réduction soit engagée dans un mouvement inexorable.

Les guerres du XX° siècle avaient donné un gros coup de frein à la concentration des fortunes, mais depuis vingt-cinq ans, c'est reparti de plus belle. Le 1% le plus riche (en termes de capital) de la population mondiale possèdera bientôt 30% des richesses totales du monde (les heureux élus en sont déjà à 25%).

Ça s'est déjà vu. La différence avec les années 1900-1910, c'est bien sûr l'apparition d'une classe moyenne (en France). Reste que 50% de la population ne possède rien. Est-ce que c'est embêtant ? Non, ce n'est pas une provocation. Piketty dit que les gens ne possèdent rien, mais je trouve dommage qu'il néglige de rappeler qu'ils ont l'école gratuite, l'université quasi gratuite, des infrastructures (routières, etc.), la santé assez largement gratuite, la retraite (à soixante deux ans), des indemnités chômage… et très souvent une voiture et une télévision de technique très récente - je sais, j'y étais, j'ai vu.

Dans le monde occidental, c'est 33 à 50% du PNB qui est utilisé par les états pour fournir des services publics et redistribuer (attention, ne confond pas avec la valeur moyenne de la taxation du capital, 30%). Il faut peut-être aussi regarder le verre à moitié plein.

Ayant une certaine connaissance de la vie quotidienne en Ukraine, je dois dire que la vision pessimiste de Piketty sur la France m'agace parfois. On peut dire que les couches sociales défavorisées ne possèdent rien en termes de capital, mais certainement pas qu'ils n'ont rien et qu'ils seraient donc au même niveau que les pays de l'Est par exemple. Ce n'est pas une raison pour les laisser tomber. Mais c'est une raison pour laisser tomber les discours larmoyants ou justiciers. Soyons justes - simplement.