vendredi 18 mars 2016

Piketty et le Monopoly : "le Capital au 21ème Siècle" (3/6)


Tout en disant modestement qu'il a été bien aidé par l'informatique, Piketty semble avoir fait un travail considérable sur les données au niveau mondial. Je sais d'expérience à quel point les ajustements sont compliqués à faire quand les recueils ne sont pas identiques. Il n'y a rien de plus difficile que de ne pas additionner les carottes avec les poireaux [on me souffle : les torchons avec les serviettes, on parle de classes sociales !]  Les données de ce livre balayent très large, et elles ont toutes été moulinées avec la même logique, ce qui permet de croire raisonnablement en leur homogénéité.

Il s'agit donc d'un véritable état des lieux, historique et géographique. Quand on a fini le livre, on a l'impression d'avoir une vision globale, sans doute un peu illusoire, mais bien agréable. On peut reconnaître là un vrai travail d'utilité publique, et je ne doute pas qu'il servira de base à des travaux ultérieurs.

Coiffant cette remarquable centralisation des données, il y a la thèse de Piketty : le mouvement de concentration des fortunes est en marche et rapide. Le nombre des milliardaires s'accroit tous les ans. L'ascenseur social est en panne, et logiquement, ça devrait se terminer comme une partie de Monopoly - par une oligarchie financière.

Après la révolution française, il y a eu l'égalité constitutionnelle... mais pas vraiment l'égalité des chances. Qu'on pense à la loi promulguée au début du 19ème siècle pour interdire le travail aux enfants de moins de 7 ans. En fait, jusqu'en 1914, "l’inégalité du capital était finalement à peine plus forte au Royaume-Uni qu’en France à la Belle Époque, alors même que les élites républicaines du moment aimaient décrire la France comme un pays égalitaire par comparaison au voisin monarchique d’outre-Manche." La bourgeoisie a naturellement voulu avoir la plus grosse part du fromage, et elle y a réussi.

Mais avec le suffrage universel, c'est devenu de plus en plus difficile, de plus en plus compliqué de faire croire que les inégalités criantes de revenus étaient normales. Alors depuis un siècle, on a une politique sociale : ce que met bien en évidence l'histoire de l'impôt dans le monde, avec sa progression massive au siècle dernier dans toutes les démocraties occidentales. La bourgeoisie a dû lâcher du lest.

Malgré l'émergence d'une moyenne bourgeoisie, les défavorisés représentent une majorité - sans faire du sentiment : c'est juste une question de calcul. Ils pourraient descendre dans la rue et s'emparer du pouvoir (qu'on se rappelle le malaise quand les banlieues se sont agitées en 2005). Ils ne le font pas. Le parti socialiste, qui est devenu un "parti social" il y a trente ans, participe sans doute à l'endormissement des prolétaires - avec de plus en plus de difficulté : maintenant, le Front National joue la même musique. Cynisme ou angélisme, les bobos votent socialistes, et permettent de perpétuer le système à leur avantage sans faire de vagues

Dans son livre, Piketty attribue le rééquilibrage partiel du siècle dernier aux guerres et aux péripéties qui les ont accompagnées. Je pense qu'il a en partie tort sur cette interprétation. Les guerres ont certainement été un déclencheur important, et les dégâts qu'elles ont causés ont forcément appauvri les riches. Mais il y a d'autres facteurs. La pression psychologique qu'a créé l'apparition du communisme en Russie. Et surtout, Piketty sous-estime la part de l'évolution naturelle de la culture occidentale, plus encline à la justice qu'autrefois, demandant une société moins dure. 

Avant, les impôts représentaient 10% des revenus de l'Etat. Maintenant, c'est 40%. Entre l'égoïsme darwinien et l'évolution pacifique de la société, il y a un combat de tous les instants, auquel Piketty semble aveugle (cf. Pinker, the better angels of our nature).

Pendant ce temps, dans les partis traditionnels de droite, on continue de rêver : "nous continuons dans une large mesure d’être imprégnés de l’idée selon laquelle la croissance se doit d’être d’au moins 3 % ou 4 % par an. Or ceci est une illusion au regard de l’histoire comme de la logique", rappelle Piketty aux enfants des trente glorieuses. Est-ce qu'on y croit vraiment, à droite ? Piketty calcule qu'"avec 1 % de croissance annuelle, une société se renouvelle profondément". C'est-à-dire que les riches deviennent encore plus riches.

Mais pour soulager le pays, ces partis de droite s'imaginent pouvoir recourir à la croissance plutôt qu'à l'impôt - peut-être que la croissance est plus importante aux Etats-Unis ? Impossible : "En Amérique du Nord, il n’existe pas de nostalgie des Trente Glorieuses, tout simplement parce que les Trente Glorieuses n’ont jamais existé : la production par habitant croît approximativement au même rythme tout au long de la période 1820-2012, autour de 1,5 %-2 % par an." Ce qui nous attend, c'est probablement moins, peut-être la moitié, si tout se passe bien, car selon Piketty, les techniques numériques n'engendre pas une croissance aussi forte que les progrès technologiques du passé, et la part de croissance due mécaniquement à l'augmentation de population va disparaître.

Au début de son livre, Piketty raconte qu'il a passé quelques années dans une prestigieuse université américaine, et qu'il en a été content. En tout cas, ce séjour lui a laissé la dent dure contre le nouveau monde. On ne trouve pas un seul éloge dans les mille pages du bouquin. En revanche, toutes les faiblesses sont soulignées. On sait que le livre a eu un succès important aux États-Unis. Ce pays n'est jamais en reste quand il s'agit de se regarder sans complaisance dans la glace. Je peux lui décerner cet éloge...

Ainsi, en 2010, les Etats-Unis battent le record des inégalités des revenus du travail (suivis par la Grande-Bretagne, et à un moindre niveau l'Allemagne et la France). Dans les grandes entreprises, les cadres d'un certain niveau s'octroient entre eux des salaires mirobolants.Piketty souligne à quel point ces salaires sont opportunistes, et n'auraient aucun rapport avec la productivité des bénéficiaires. Au contraire, plus le poste fonctionne sur des zones où les profits sont aléatoires, plus les salaires sont élevés.

Les Etats-Unis battraient un autre record, celui de l'accroissement de l'inégalité de la répartition du capital. Certes, le décile supérieur "profite" des trente dernières années pour augmenter ses parts de capital. Mais c'est au niveau du 1% des plus riches qu'on a une grosse surprise. Ils passent de 9% (années 1970) à 20% dans les années 2000 - 2010. La règle du Monopoly s'applique très clairement : à partir d'un certain point, plus on est riche, plus vite et plus fortement on s'enrichit.

D'ailleurs, paradoxalement, du fait de l'histoire de ce pays (une grande quantité d'immigrés pauvres, et pas encore de cumuls), il apparaît que le capital y était mieux réparti au début du XIXème siècle qu'au début du XXIème.

Personnellement, cela ne me gêne pas que quelqu'un s'enrichisse. Ce que j'oublie, c'est que le gâteau n'est pas ductile : les 11 points grignotés par les 1%, ils l'ont été sur le capital des autres, revenus moyens ou faibles. En bref, ça ne répond pas à une éthique d'équilibre - je n'ai pas dit d'égalité.

Mais contrairement au mythe (l'université, le self made man), il ne serait donc absolument pas garanti que la société américaine récompense avec justesse et précision le talent et le mérite. A cause de ces salaires immérités. A cause de la mauvaise qualité d'une grande quantité d'universités du fait d'un investissement public insuffisant. A cause du coût prohibitif des bonnes universités. A cause de la part croissante de l'héritage dans l'origine de l'aisance et de la fortune.

Par parenthèse, Piketty note que la crise financière de 2008 n'a pas vraiment eu d'impact sur l'aggravation des inégalités, qui a continué imperturbablement malgré la chute de la bourse. On peut se poser la question inverse : est-ce que l'aggravation des inégalités a joué un rôle dans le déclenchement de la crise ? Selon Piketty, oui, du fait de l'appauvrissement des classes moyennes et modestes (ceux dont le gâteau a rétréci). Ces classes se sont trouvées dans une situation telle qu'il leur a fallu recourir à l'emprunt plus qu'avant - emprunt généreusement octroyé par les banques, jusqu'à ce que cela casse.

Là va se poser la question du taux d'injustice que peuvent supporter les gens. C'est très varié dans le monde. Il y en a que les dogmes de la religion gardent assez placides. Chez nous, le coup du paradis et des riches qui passent par le chas d'une aiguille a fait long feu. De fait, "le caractère plus ou moins soutenable d’inégalités aussi extrêmes dépend non seulement de l’efficacité de l’appareil répressif, mais également – et peut-être surtout – de l’efficacité de l’appareil de justification". Raison pour laquelle les super cadres surpayés se présentent comme une super méritocratie...

Tu auras noté comme moi à quel point il est difficile d'avoir une idée du nombre et de la richesse effective des centiles les plus favorisés des populations des pays de l'Ouest. Le palmarès Forbes des plus riches du monde (ou ses équivalents européens) noye totalement le poisson en nous parlant de deux cent premières fortunes. Ce qui fait que nous ignorons tout des deux millions huit cent mille américains - ce n'est pas rien - qui constituent le 1% le plus riche, et dont les comptes en banque sont en hausse constante. Pour la France, nous avons quand même cinq cent mille "très riches", qu'on peut représenter, pour frapper l'imagination, comme les clients habituels de la place Vendôme. Cinq cent mille, c'est plus que la population de Nantes. Ça représente une force.

Et une force qui a les moyens.