samedi 19 mars 2016

Piketty et le Monopoly : "le Capital au 21ème Siècle" (4/6)



Le livre de Piketty est une purge - une longue purge. Mais c'est comme l'heure de sport pour laquelle tu t'es couché tôt, et levé tôt aussi. Après coup, tu te sens vraiment bien, tu es content de toi, vraiment, tu ne regrettes pas.

En attendant, si tu ne l'as pas lu, tu trouveras un excellent résumé publié par Challenges :

Ce résumé s'en tient strictement à la justification de la politique fiscale que propose Piketty - le fil rouge du livre. Mais ce serait dommage de ne pas lire l'original, et de ne pas profiter du tableau dans son ensemble, avec tous ses riches à-cotés.

A propos de riches, un syndicaliste me disait que sa centrale tolèrerait que les riches gagnent vingt fois le salaire minimum. C'est vrai qu'au-delà de trente mille euros par mois, on a l'impression que l'argent doit plutôt servir à acheter des trucs inutiles. Mais je ne peux pas dire, je suis juste un bourgeois, accroché à l'échelle (sociale), il y a un richard au dessus de moi, et je ne peux pas voir à cause de son gros derrière ! Sans doute pour les riches, c'est essentiel de changer de Ferrari tous les ans. Je ne dis même pas cela en plaisantant.

Les gens ne voient pas de problème à enrichir une star qui chante mal ou un footballeur qui a, paraît-il, des pieds intelligents (dommage qu'ils ne les montrent pas, je suis sûr qu'on verrait les circonvolutions). Les français ne sont pas jaloux d'eux. D'après Piketty, ces riches par célébrité représentent une minorité au sein des grosses fortunes, de l'ordre de 5% aux États-Unis. Pour moi c'est encore bien trop. Je me console en pensant qu'il s'agit d'un outil de paix sociale, et qu'on évite ainsi bien des agitations dangereuses et improductives. Merci Gala !

En revanche les français détestent que les hommes politiques soient riches. Les vrais riches, ça les embête quand même un peu moins, c'est trop théorique. Surtout qu'ils se cachent, et on comprend pourquoi. Si la vérité des disparités sociales était connue, que se passerait-il ?

J'entends parfois des discours de comptoir sur les riches, qui me semblent relever de l'ignorance totale et du pur fantasme. Mais après tout, qu'est-ce que j'en sais, moi ? Peut-être ont-ils raison ? Mais dans ce cas, pourquoi ne se révoltent-ils pas ? Parce qu'ils ne croient pas vraiment à ce qu'ils disent ?

Pour l'instant, la situation est contenue, entre autres du fait de l'apparition au siècle dernier d'"une classe moyenne patrimoniale possédant environ un tiers du patrimoine national, ce qui n’est pas rien".

Effectivement, il y a l'effet Anatole. Quand Bastien rencontre Anatole, ce dernier lui dit qu'il est devenu communiste. Parce que, lui a expliqué un ouvrier de l'usine, si j'avais trois Ferrari, tu pourrais me demander de t'en donner une et je serais obligé de te la donner. A ce compte-là, dit Bastien, je suis communiste aussi. Le lendemain, Bastien revoit Anatole. "J'ai réfléchi pendant la nuit", Anatole. Je crois bien me rappeler que tu as trois vaches. Alors est-ce que je pourrais t'en demander une ?"
- Non, répond Anatole, parce que les vaches, moi je les ai pour de bon, elles sont dans mon étable.

Piketty a bien conscience des difficultés à réformer qui tiennent à l'apparition de cette classe moyenne, et dans le même temps à l'apparition d'une classe de petits rentiers par héritage dans une société qui devient donc plus difficile "à corriger politiquement, car il s’agit d’une inégalité ordinaire, opposant de larges segments de la population, et non pas une élite et le reste de la société".

Anatole et Bastien ne feront jamais la révolution. Sauf s'ils y sont acculés par une concentration extrême du capital.

Mais pour Piketty, il y a avant tout une question de doctrine, presque de morale : "il est vital de faire en sorte que les inégalités sociales découlent de principes rationnels et universels, et non de contingences arbitraires", dit-il tout en faisant référence à la Déclaration de 1789.

En toute logique, il est favorable à une intervention de l’État : "l’idée selon laquelle la libre concurrence permet de mettre fin à la société de l’héritage et de conduire à un monde toujours plus méritocratique est une dangereuse illusion."

Intervention de l’État qui a ses limites : "il n’y a pas de raison évidente de penser que les prélèvements publics devraient financer à terme la quasi-totalité des besoins".

On situe mieux le personnage. Est-ce que son socialisme permet de le soupçonner d'indélicatesse vis-à-vis des données qu'il présente, comme veulent le faire croire certains journalistes (cf. part. 6 de cette série sur Piketty) ? Il est clair d'abord qu'il oriente ses recherches en fonction de ce qu'il croit (qui ne le ferait pas), et qu'il sélectionne forcément ce qu'il trouve. Mais je ne le crois pas malhonnête au point de truquer ses résultats. Alors que s'est-il passé sur la question de la dégressivité des impôts (voir plus loin, part.6, sur les commentaires autour du livre) ? Je n'ai pas la réponse de Piketty, et c'est dommage.

Il y a un très étrange passage dans son livre, qui est une véritable déclaration de foi politique. Quand il évoque la Déclaration de 1789 et commente la seconde phrase de l'article I : "les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l'utilité commune". Il explique de manière contextuelle le sens qu'il faut donner à cette utilité commune en l'opposant au privilèges de l'ancien régime : "Les rédacteurs de l’époque visent avant tout l’abolition des ordres et privilèges de l’Ancien Régime, qui apparaissent alors comme l’exemple même de l’inégalité arbitraire, inutile, qui n’est donc pas dans « l’utilité commune »". Parfait. Il a d'ailleurs déjà dit que les droits octroyés par cet article étaient à l'époque tout à fait révolutionnaires, impliquant qu'il ne fallait pas chercher plus loin.

Et voilà qu'il nous explique qu'"on peut choisir de l'appliquer de façon plus large […] en particulier en faveur des groupes sociaux les plus désavantagés". On peut choisir... On comprend bien la démarche... Piketty prend la Déclaration et déclare qu'il va lui attribuer le sens qui arrange sa philosophie politique. On ne peut être plus honnête. Mais je regrette, je m'en tiendrai pour aujourd'hui à l'excellente interprétation historique qu'il a rappelée.