mardi 22 mars 2016

Piketty et le Monopoly : "le Capital au 21ème Siècle" (5/6 : conclusions)


Citrons verts, citrons jaunes et bergamotes


La solution que propose Piketty pour lutter contre le mouvement de concentration du capital entre quelques mains, c'est de taxer les gros revenus (au niveau international). Nous voilà à nouveau devant la table du Monopoly. On a changé les règles. Cette fois, le but du jeu est d'éviter qu'un des joueurs ne rafle la mise, accule les autres à la banqueroute et les oblige à se retirer.

On pourrait imaginer qu'au-delà d'une certaine fortune (en immobilier et liquidités), on ne touche pas 20 000 francs en passant par la case départ. Au contraire, chaque passage par cette case aboutirait au paiement d'un impôt sur la fortune du joueur, impôt progressif dont la grille serait fournie dans les règles du jeu. Cet impôt serait redistribué aux autres joueurs - là encore en fonction de leur fortune. Il faudrait procéder par tâtonnements pour mettre au point ces règles, et jouer beaucoup de parties, je suppose, avant d'arriver à l'équilibre.

Y aurait-il toujours des riches et des moins riches, après dix heures de jeu ? En principe oui, du fait que la redistribution se ferait au delà d'un certain seuil. En deçà, le différentiel de richesse serait admis. Quel sera son turn-over ? La possibilité de devenir riche, même encadrée, devrait rester suffisamment motivante pour qu'aucun joueur ne décide de tout envoyer valser...

L'avantage du Monopoly, c'est qu'il n'y a pas de paradis fiscaux. Le projet d'une entente internationale pour agir sur les très hauts capitaux est très compliqué à mettre en œuvre car il "demande un haut degré de coordination internationale entre pays qui sont ordinairement habitués à se concurrencer". Piketty semble ne pas tenir compte de la fuite des capitaux, et dit pourtant qu'elle est parfaitement possible (et donc probable) : "La sécession patrimoniale tend d’ailleurs à effacer la notion même de nationalité, puisque les plus fortunés peuvent dans une certaine mesure partir avec leur patrimoine et changer de nationalité, de façon à effacer toute trace avec la communauté d’origine."

Difficile d'agir quand "les États-nations bâtis au cours des siècles passés n’ont pas la taille adéquate pour édicter et appliquer les règles qui s’imposent dans le cadre du capitalisme patrimonial globalisé du XXIe siècle. Les pays européens ont su s’unir pour mettre en place une monnaie unique […], mais n’ont presque rien fait concernant la fiscalité."

En 2008 est parue une thèse rédigée sous la direction de Piketty (Zucman : "Les hauts patrimoines fuient-ils l’ISF ?") sur l'évasion fiscale. Selon cette thèse, 10% grand maximum s'évadent. L'appréciation de Piketty en 2013 semble plus prudente. Il dit qu'il y a déjà actuellement une évasion fiscale non négligeable ; et s'il appliquait sa solution, un impôt progressif qui ne pourrait être mondial, il se retrouverait dans une situation où "les risques d'évasion sont cependant très importants".

Un autre problème, celui de l'intrication du capital : difficile de frapper juste : "une caractéristique de la mondialisation financière actuelle est que chaque pays est en grande partie possédé par les autres pays, ce qui conduit non seulement à obscurcir les perceptions sur la répartition mondiale des fortunes, mais également à une vulnérabilité importante des petits pays, et une instabilité de la répartition mondiale des positions nettes"

Intrication internationale, mais aussi  l'intérieur d'un même pays :
"Cela reflète le développement sans précédent des participations croisées entre sociétés financières et non financières d’un même pays (et en particulier un gonflement considérable des bilans bancaires, sans commune mesure avec la croissance des fonds propres), et aussi des participations croisées entre pays."

C'est un vrai problème sur lequel Piketty insiste :
"la globalisation financière rend de plus en plus difficile la mesure des patrimoines et de leur répartition dans le cadre national : l’inégalité du capital au XXIe siècle devra de plus en plus être envisagée au niveau mondial."

Et de faire un constat d'impuissance : "les administrations nationales et les instituts statistiques officiels sont très largement dépassés par le mouvement d’internationalisation des patrimoines"

Piketty est parfaitement conscient des énormes obstacles que rencontrerait la mise en œuvre de son projet. Mais en dépit de ces difficultés, il propose qu'on agisse de conserve avec les pays volontaires. Ce qui semble totalement farfelu du fait de l'évasion qui s'en suivrait immédiatement chez les pays non volontaires, et de l'absence de délimitation claire de la répartition des capitaux. On voit que sa solution est en pratique largement irréalisable - il parle lui-même d'utopie.

Le projet de Piketty est double. A la fois bloquer le mouvement divergeant entre riches et pauvres, à la fois résoudre le problème de la dette de l'Etat. Sur cette dette, nous connaissons son point de vue : c'est une créance que les riches d'un pays ont sur ses autres habitants à travers les banques prêteuses. Selon lui, la solution pour ne pas avoir de dette (ce qu'on peut considérer comme souhaitable), c'est de taxer leurs fortunes de manière confiscatoire plutôt que de leur faire gagner de l'argent en leur empruntant.

Il ne manquera pas de s'élever des objections. La première, c'est de remettre en question la gestion par l’État. Faire payer par les riches des dépenses justifiées, pourquoi pas. Mais la gestion administrative est souvent un modèle de gabegie. Personnellement, j'ai toujours été choqué par la désinvolture avec laquelle les directions hospitalières des gros hôpitaux dépensaient les fonds publics. L'incompétence (dans le poste) jointe à l'arrogance qu'on y trouve ne donnent pas envie de mettre la main au portefeuille. A l'échelon supérieur, au Ministère de la Santé (où j'ai été souvent invité à participer à des réunions de travail), l'absence de réalisme règne. Les avions renifleurs décollent presque tous les jours du 7ème arrondissement...

Dans la rue, le discours ambiant évoque volontiers la responsabilité du patronat, des gros bonnets - de ceux qui sont visibles car ils roulent en Bentley. Mais la responsabilité des administratifs, quand allons-nous en entendre parler ?

L'application des recettes de Piketty pose d'autres problèmes.
- Celui de la cible, pas toujours facile à cerner, d'autant que Piketty lui-même dit que "d’après les données disponibles, les plus hauts patrimoines échappent en grande partie à l’ISF". cf. plus haut.
- Celui de la rétroactivité. Va expliquer à quelqu'un qui a travaillé toute sa vie pour laisser des biens à ses enfants qu'il doit maintenant en laisser une grosse partie à l’État. Manifestement, le nombre d'enfant de l'assujetti ne serait pas pris en compte. Il y a pourtant une différence entre décapiter le capital de celui qui a un enfant et celui de qui en a cinq, surtout s'ils ont un certain âge.
- Celui de la liberté. Comme il le dit lui-même, "certains aiment le patrimoine, d’autres préfèrent les voitures ou l’opéra". Il serait profondément injuste de sanctionner ceux qui ont épargné, donnant finalement raison à ceux qui dépensent tout immédiatement. Mais les choix personnels, Piketty semble en tenir assez peu compte. C'est sans doute son côté apparatchik.

Je le cite : "on a souvent tendance à faire passer le droit absolu à la libre circulation des personnes, des biens et des capitaux avant celui des États à promouvoir l’intérêt général, ce qui comprend le droit de faire payer des impôts". Je trouve cette phrase tendancieuse - pour tout dire, à la limite manipulatrice dans sa formulation. Et très inquiétante. Je ne suis pas sûr de comprendre : veut-il mettre un frein à la liberté de circuler ? Va-t-on une nouvelle fois confisquer les biens des nobles émigrés ? Je n'aime pas vraiment ce visage de Piketty jacobin.

Nous verrons dans le post suivant diverses objections qui ont été présentées par la presse à ses thèses et aux solutions qu'il préconise.

Maintenant, si tu me demandes mon avis… je comprend bien qu'il y a une vraie difficulté. Cette concentration du capital pose un problème dans la mesure où les bénéficiaires s'enrichissent forcément au détriment d'autres gens. Si effectivement, la croissance n'est pas là pour leur donner  de l'espoir et améliorer leur situation, si l'ascenseur social est en panne, je serais d'accord pour qu'on taxe tous ceux qui ne pourraient pas dépenser tout ce qu'ils gagnent (par exemple le 1%), afin de mettre un plafond à l'enrichissement personnel. Ce serait absurde d'aller vers une fin de Monopoly. Absurde et très dangereux.

Mais comment faire si on n'est pas certain d'avoir une réelle efficacité et si on risque de créer plus d'injustice et de désordre que de bien ? Il y a ce risque d'évasion - fiscale, et aussi de déperdition en capital humain. Ma conclusion attentiste n'a rien d'enthousiasmant, je sais.

Il me semble pourtant qu'il y a un espoir à moyen terme. C'est en resserrant les liens européens (et en dotant l'Europe d'un véritable gouvernement financier, social, politique, assez fort pour imposer la transparence financière au monde) qu'on fera avancer les choses. Aller au combat tout seul, dans la fumée, en pleine crise, c'est aller au casse-pipe.

Il y a un dernier point, cette fois culturel, que je voudrais introduire dans la discussion. Quand je me suis promené en Indonésie, j'ai vu des malls dans les grandes villes. Oui, ces galeries marchandes avec des marques françaises, italiennes, américaines, mode, luxe, sport, café équitable et jus de fruits, restaurants de fast food. Ces malls sont à peu près tous semblables quel que soit l'endroit où l'on est dans le monde. Je n'aime pas les malls. Mais vu la quantité de gens qui y déambulent, qui les prennent comme but de promenade les jours de congé, ou lieux de rendez-vous romantiques, je dois être le seul.

Les malls exercent une fascination d'autant plus troublante qu'on la voit opérer dans un pays qui s'islamise petit à petit. Les malls, la consommation, pour aussi lamentables qu'ils paraissent, sont un rempart contre l'islam radical. Ce sont des églises alternatives. Les femmes qui posent sur les photos dans les vitrines ne portent pas de voile. Tout dans leurs postures laissent penser qu'elles ne se laisseront pas marier, et qu'elles ont leur permis de conduire. Les femmes voilées qui les regardent ne sont pas insensibles au message. Quant aux hommes, ça les sort un peu de la mosquée - il n'y a pas de prière publique dans les malls.

Je ne sais pas comment raccrocher cela au livre de Piketty. Je sens juste qu'il faut faire un peu attention. Je n'ai rien à défendre au pays du capitalisme pur et dur. Je pense néanmoins que malgré ses abus, le capitalisme a un pouvoir de conversion et de séduction international qui joue actuellement en faveur des femmes (jusqu'à un certain point) et des libertés. La culture a des liens forts avec l'économie. Et le veau d'or n'est pas la seule religion du monde. Il y en a de plus pernicieuses. Ne sous-estimons pas son rôle dans le maintien de certaines valeurs du monde occidental comme la liberté, notamment la liberté de penser.