jeudi 24 mars 2016

Piketty et le Monopoly : "le Capital au 21ème Siècle" (6/6 : les critiques)



Pour clore ma recension du livre de Piketty sur le capital au XXIème siècle, voici des articles que j'ai trouvé sur le net - sans sélection. Je les ai triés par ordre de parution, ce qui ne dit rien de leur date réelle de rédaction. Il y a d'ailleurs des dates qui se téléscopent.
Je sais qu'il y a une infinité d'autres textes sur le livre de Piketty. J'ai pris ceux qui me sont tombés sous la souris, sans savoir de quels biais était entachée ma recherche Google.
Certains articles concernent un ouvrage rédigé par Landais, Piketty et Saez sur la question des impôts en 2011. L'une des courbes a été considérée comme fausse et fait l'objet d'un petit scandale. Il me semble important d'intégrer les réactions dans mon recensement.





Laine (les Echos, 08/02/2011)

Un article consacré non pas au "Capital du XXI° siècle", mais à l'ouvrage rédigé par Landais, Piketty et Saez sur la question des impôts.
Article un poil trop journalistique à mon goût, qui pose des questions de droite. Il insiste sur le risque d'exode fiscal, et propose plutôt une relance (sans en définir les moyens) plutôt qu'une taxation. C'est pas forcément idiot, mais je pense que son auteur était pressé de finir.


St Cast / Zimmern (Les Echos, 31/05/2011)

On est dans la querelle des chiffres à propos de la dégressivité des impôts pour les riches. L'article est simple, clair, convainquant. Que diable Piketty est-il allé faire dans cette galère. Car là, il est clairement mis en défaut. Les auteurs prolongent par un petit commentaire qui m'a semblé pertinent sur la notion de risque pour le capital.


Pontier (Economie générale, 16/06/2011)

Cet article concerne le livre de Landais, Piketty et Saez paru en 2011. Il a été publié après le précédent - ce qui est une anomalie. Car Pontier est "le jeune blogueur" qui a alerté les médias sur ce qu'il appelle le honteux trucage d'une courbe par Piketty. Il s'agit de la courbe décrivant le taux d'imposition en fonction de la richesse - supposé décroître chez les plus riches. Une présentation alternative montre qu'il n'en est rien. C'est effectivement troublant.  Je n'ai hélas pas trouvé la réponse Piketty. Je sais simplement que la tromperie ou l'erreur ne remet pas en cause le cœur de la théorie. Quand même gênant…


Zimmern (à nouveau, dans Economie Générale, 10/06/2013, repris par Contrepoint)

Le titre, Piketty et Stiglitz, tricheurs professionnels, annonce la couleur. La question de la dégressivité des impôts est à nouveau évoquée (avec un mail de Piketty disant que la courbe est identique avant ou après correction - ce qui est inexact). Les explications sur les triches de Stiglitz sont moins claires - sans doute parce que je n'ai pas lu son bouquin.


Stelter (publication Friedrich Ebert Stiftung - une fondation allemande associée au SPD - nov. 2013)

Un article qui ne traite pas du livre de Piketty, mais reprend le sujet dont il traite : quelle solution pour la dette. Ça fait froid dans le dos. Bien pire qu'un roman de science-noire-fiction, Chandler et Lovecraft réunis.

Stelter cite Juncker (le premier ministre du Luxembourg) : « Nous savons tous ce qu'il faut faire mais nous ne savons pas comment nous faire réélire une fois que nous l'aurons fait ». Je te laisse imaginer le scénario d'horreur dont il est question.


Baverez (le Point, 26/09/2013)

Un article au ton très agressif et désagréable. Rien que le titre : "Piketty, un marxisme de sous-préfecture" ; plus loin : "Ses séries statistiques sont aussi longues que son analyse du capitalisme est courte". L'auteur n'a pourtant pas vraiment de leçons de clarté à donner, quand on lit ce genre de phrase : "Mais l'augmentation tendancielle du taux de profit ne se vérifie pas davantage que sa baisse tendancielle." Même dans le contexte, on se pose des questions.

On trouve des attaques ad hominem, une critique motivée par le bord politique de Piketty, des commentaires dont la bonne foi est contestable.

L'article mériterait d'être lu avec attention, car il essaye vraiment de démonter les thèses du livre. Malheureusement, les raisonnements sont souvent simplement ébauchés, les références sont inexactes, la mauvaise foi prévaut. Mais bon, tout n'est pas nul.


Georges-Tudo (26/11/2013 - Fiscalité)

Un écho des articles datant de 2011, relatif au "mensonge de Piketty" : l'un des arguments utilisés par Piketty pour expliquer la concentration du capital, c'est la dégressivité de l'impôt pour les plus riches : plus tu es riche, moins tu payes d'impôts.

Il semble surtout que Georges-Tudo ait été agacé de voir à quel point les médias, toujours avides de sujets pathético-scandaleux, ont donné de l'importance à l'assertion de Piketty sur la dégressivité de l'impôt. Je ne sais pas, je n'étais pas là, je ne l'ai pas vu à la télé.

Sur le fond de la doctrine de Piketty, la dégressivité de l'impôt pour les riches n'est qu'un argument parmi d'autres pour expliquer la concentration du capital qu'on observe actuellement. Donc la critique (déjà faite par St Cast et Zimmern deux ans avant dans les Echos) n'a qu'un poids relatif.


Krugman (prix Nobel d'économie, 03/05/2014)

Voilà une très intéressante recension, en une quinzaine de pages. Je ne la conseille pas comme résumé, car elle fait presque autant la part aux commentaires de l'auteur qu'au livre de Piketty. On y trouve de belles phrases :
"Il [le livre] offre également ce que je considère comme une théorie du champ unifié de l’inégalité, en intégrant dans un cadre unique à la fois la croissance économique, la répartition des revenus entre le capital et le travail  et la répartition des richesses et des revenus entre les individus."
Enfin… je trouve ça beau parce que ça dit bien ce que je pense.


Marinescu (Libé, 24/05/2014)

C'est du Libé, gentiment racoleur, on est dans l'élite et on se tape sur l'épaule, l'auteur de l'article a été l'élève de Piketty et l'appelle par son prénom, elle raconte des anecdotes sur l'accueil du livre aux USA. L'intérêt de son article est de tenter une explication du succès du livre outre-Atlantique - et c'est d'ailleurs le titre de l'article, il n'y a pas d'embrouille. Ça vaut le coup… car c'est bref.


Sombrouillard (Marianne, 28/05/2014)

Il relate, sans se mouiller, la querelle entre Piketty et le Financial Times, sur l'exactitude de certaines données. Il s'agit d'un problème assez technique, et non d'une accusation de falsification (contrairement à la dégressivité de l'impôt). C'est un peu léger, mais c'est une introduction au problème avec quelques références. Il y a du blabla journalistique, pas vraiment de fond, et l'auteur monte la mayonnaise.

Il semblerait que quelques mois plus tard, le Financial Times ait attribué le prix du livre de l'année à Piketty : "Bien que les prescriptions ne soient pas acceptées par tous, nous reconnaissons la qualité de la recherche". Fair play, les anglais…


Baudelot / Establet (revue Sociologie, 27/08/2014)

Une paraphrase en 11 pages, assez sérieuse, intelligente et fidèle rédigée par des sociologues, avec quelques éléments de commentaire (l'un d'eux bien intéressant sur la répartition des richesses au sein des couples !). Le fait politique m'a semblé un peu gommé dans l'affaire. Une touche d'hagiographie. Instructif si on a pas lu le livre.


Stelter (cette fois, un interview, Le Temps, 19/09/2014)

Enfin une vision alternative au livre de Piketty. Stelter a écrit un livre, "Les dettes au XXI° siècle", qu'il faudrait sans doute lire. Comme le nom l'indique, l'interprétation de la montée des inégalités réside dans la dette, et dans les taux d'intérêts très bas accordés par la banque centrale européenne.

Mais je n'ai pas réussi à trouver ce livre - peut-être paru uniquement en allemand.


La banque d'affaires Stanley-Morgan, repris par Marion, BFM, 17/09/2015

Je ne suis pas certain d'avoir compris ce que veut dire le rédacteur... car il me semble qu'il est assez à côté. En schématisant, il dit qu'il y avait beaucoup trop de joueurs au Monopoly (populations en hausse) au siècle dernier, d'où l'appauvrissement des pauvres, mais que le nombre de joueurs va diminuer drastiquement, et que tout le monde va pouvoir avoir sa part du gâteau. Donc que la thèse Piketty est maintenant obsolète.

J'ai lu les mêmes arguments repris cette fois par businessinsider (Bird, 17/09/2015), sans être plus persuadé par la justesse des vues. Et j'ai retrouvé l'argument originel sur le site de Stanley-Morgan (curieusement date du 21/10/2015) : la baisse de la population d'actifs va engendrer une remontée des salaires et tout ira bien.

J'avoue ne pas trop voir... Si ce que dit Stanley-Morgan est vrai, on aura moins de pauvres, mais tout autant de très riches, non ? Je n'ai pas dû tout comprendre.


Goëzman 15/03/2016 (et un autre, beaucoup plus ancien)

Les arguments sont repris auprès de critiques étrangers sur la qualité des données de Piketty. Le thème est simple : Piketty propose une solution, mais ne s'attaque pas au problème, qu'il n'explique pas. Le problème d'après Goëzman, c'est l'absence de croissance - dont Piketty explique pourtant qu'elle est un élément intangible de la situation. Ce qui n'empêche pas Goëzman de préconiser de faire tout ce qui peut augmenter la croissance. On tourne un peu en rond.


Non signé (Libé, 20/3/2015)

Un peu de sensationnel, le contraire aurait été étonnant dans ce journal. C'est à propos de Matthew Rognlie, l'étudiant du MIT qui a émis des critiques sur le Capital. Les critiques ne sont pas détaillées dans l'article (évidemment). D'après Bloomberg View (Smith, 27/3/2015) il y a la dépréciation du capital dont Piketty ne tient pas compte (Rognlie n'est pas le premier à le souligner), le fait que l'augmentation prise en compte soit la valeur boursière et non la valeur comptable (tu m'en diras tant !…), et surtout le fait que cette augmentation soit avant tout le fait de l'augmentation de la valeur de la terre et de l'immobilier.

L'article de Libé ne nous informe guère. Mais on retrouve facilement trace du mémoire de 47 pages rédigé par Matthew Rognlie, avec ses conclusions très modérées - sur le fait que ses remarques ne démolissent qu'une (petite ?) partie de la thèse de Piketty. Modération qui n'a rien à voir avec les trémoussements de Libé, tu l'as compris.


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En somme, journalistes et autres auteurs favorables soulignent la vision globale et la richesse de l'ouvrage. En revanche, les opposants s'accrochent en général à des détails, des éléments partiels, d'ailleurs intéressants, mais ont du mal à démolir the big picture, et même à la contester de manière solide (sauf peut-être Stelter, mais il faudrait lire son livre en allemand). Ils s'énervent sur les erreurs de données - pour jeter le doute sur l'ensemble du travail, ce qui n'est pas très honnête. Il y a beaucoup de bruit pour pas grand chose - ce sont des journalistes. Un peu trop de mauvaise foi quand même.

En dehors de ces petites batailles de chiffres, la question d'une évasion des fortunes est à mon sens l'argument le plus solide qui est opposé au projet Piketty.  Finalement, l'intérêt de son livre réside peut-être plus dans le travail préalable d’agrégation de statistiques éparses et dans la synthèse géographique et historique très large qu'il présente que dans les préconisations qu'il fait, en raison de leur irréalisme voire dangerosité dans le contexte politique actuel.

Sauf deux... la nécessité d'une meilleure union de l'Europe autour des questions fiscales, et celle d'une plus grande transparence en ce qui concerne les patrimoines - difficile mais possible. Telles sont les orientations pratiques que je tire de ce livre. Quand on saura et qu'on sera fort, à ce moment peut-être pourra-t-on envisager les mesures correctives qui sont éminemment souhaitables.