mercredi 13 avril 2016

Alice au pays des Arnaques



Il y a une arnaque affreuse dont sont victimes les enfants, et je m'en vais aujourd'hui la dénoncer. Elle concerne Alice's Adventures in Wonderland.

Systématiquement traduit Alice au pays des merveilles

C'est comme ça qu'Alice déçoit des générations d'enfants. Avec un titre pareil, ils s'attendent évidemment à lire un récit… merveilleux !

Une merveille, c'est a priori quelque chose de positif, de bon. On parle des 7 merveilles du monde : ce n'est pas une maison de maçon dans la banlieue de Montargis, une HLM, une œuvre conceptuelle à la FIAC, une pissotière, une reproduction de la tour Eiffel à Las Vegas - pour ne parler que des plus remarquables. C'est bien mieux que ça, une merveille.

Le sens positif du mot merveille n'est pas récent. On le trouve déjà dans le dictionnaire de l'Académie de 1835. C'est aujourd'hui la seule acception de ce mot. Le sens de "phénomène inexplicable, surnaturel", le dictionnaire Robert le recense, mais précise bien qu'il est vieilli.

Alors évidemment, les enfants attendent monts et... merveilles, c'est naturel.

Et que leur propose-t-on : le pays du wonder.

Wonder, (wundrian en saxon, mot d'origine allemande qu'on retrouve dans "wunderbar"), a plusieurs sens en anglais. On peut schématiser en disant que le substantif wonder a une dénotation positive (on est admiratif), mais aussi une dénotation relative à l'étonnement (on est étonné).

De son côté, le verbe to wonder a le sens d'une interrogation, qui peut (parfois seulement) aller jusqu'à la surprise : on se demande… et dans d'autres cas, on s'étonne. Mais on n'admire jamais.

Le "wonderland" de Carroll ne me paraît pas un monde bien agréable ni bien merveilleux, surtout quand on est menacé de mort par la dame de Pique, cette garce ! Il me semble en revanche que c'est un monde où on s'étonne à tout moment.

Il y a un autre mot en anglais pour dénoter l'étonnement et l'admiration : c'est "marvel", dont l'origine est latine. En fait, c'est d'abord un emprunt au français qui lui-même le tient du latin. Ce mot est beaucoup plus récent que "wonder", mais existait à l'époque de Carroll.

Si Carroll, au lieu d'utiliser "wonder" avait utilisé "marvel", on serait un peu plus fondé à parler de merveille, car il n'y a aucun sens d'interrogation dans "marvel". Il y a de l'extraordinaire, éventuellement positif, et de l'étonnant, c'est tout.

Mais Carroll a utilisé "wonder", et tu m'accorderas que la première caractéristique du livre est l'étonnement devant l'étrange. Elle est flegmatique, mais elle s'en pose des questions, la pauvre Alice…

De tout cela, je conclurai deux choses.

a/ La première, c'est qu'il faut bien prévenir les enfants de cette faute de traduction dans le titre, si tu leur donnes le livre en français : Alice, ce n'est pas le monde enchanté de Disney. Cela dit, des enfants sensible à cet absurde et ce bizarre, à cet humour assez décalé, je ne pense pas que ça court les rues…

b/ Toutes les trois lignes, Carrol utilise des doubles sens. Un exemple : dans le quadrille des homards, "the mock turtle" est traduit par "la simili-tortue". Pourtant, "mock" a aussi le sens qu'on devine, celui de moquerie, qui n'apparaît pas dans la traduction. Cette tortue va expliquer que le merlan ("whiting") sert à faire les chaussures sous la mer. Il s'agit encore d'un jeu de mot avec "blacking" qui veut dire cirage, alors que white veut dire blanc. Si on lit en français, on se demande d'où sort cette affaire de blanchiment des chaussures.

Et qui fait ce blanc dans la mer, demande Alice ? La réponse en anglais : "soles and eels". "Sole" veut dire sole, mais aussi semelle. Et "eel" veut dire anguille, mais "heel" veut dire talon : traduction impossible. Carroll enchaine et Alice déclare (approx.): "si j'avais été le merlan, j'aurais dit au marsoin (porpoise) de partir". Réponse de la tortue : "mais aucun poisson avisé ne partirait sans marsoin !", en réalité : ne partirait à l'aventure, sans but, sans "purpose".

Et c'est comme ça du début à la fin. Résultat, en français, ça saute sans arrêt du coq à l'âne, alors qu'en anglais, tout découle naturellement des jeux de mots .Ça pourrait être un ancêtre de cet excellent livre pour enfants, le Prince de Motordu.

Tu me diras que ma traduction est peut-être mauvaise. Oui, il y a sans doute mieux. Et je n'ai d'ailleurs pas réussi à identifier le traducteur de ma version. Mais ton argument tient difficilement : ces jeux de mots sont vraiment intraduisibles.

Ma seconde conclusion, c'est donc qu'il faut impérativement lire ce livre... merveilleux en anglais !