dimanche 10 avril 2016

Apostille au crépuscule d'une idole, de Michel Onfray : il dit quand même beaucoup de conneries...


Surement une allégorie de la Science dévorant des philosophes (ou l'inverse ?)

Il y a un principe auquel Michel Onfray semble tenir plus que tout quand il juge le travail d'un philosophe : sa vie doit avoir été en rapport fidèle avec ses écrits.

Dans "Le crépuscule d'une idole", il fait une critique de la psychanalyse en s'attaquant à Freud, "de l'intérieur" si on peut dire, en épluchant sa correspondance personnelle et sa biographie. Certains y verront une volonté de dénigrement un peu trop marquée. Effectivement, je pense que les arguments d'Onfray ne sont pas toujours assez solides, ses références pas assez nombreuses, et je pense qu'Onfray est tendancieux. Le livre n'est donc que partiellement réussi en ce qui concerne le but qu'il s'est fixé. Mais il est très intéressant.

Michel Onfray y ajoute une suite (qui peut être lue seule). Elle est destinée à répondre à ses détracteurs, rappeler ses argument, et poser les fondements d'une psychanalyse non-freudienne.

La construction d'une alternative est manifestement quelque chose qui plait à Onfray. On sait qu'il est proudhonien, et critique volontiers Marx. On se rappelle son traité d'athéologie, qui veut définir une position éthique et philosophique véritablement athée, à côté des trois religions.

Le principe est repris avec l'apostille. Malheureusement sans grand succès. Certes, Onfray ne prétend pas à lui tout seul fonder une nouvelle méthode psychanalytique. Mais on lui fera le reproche qu'on peut faire à tant de philosophes : il ignore les avancées de la science. Il en parle, certes… mais il ne la connaît pas ou n'en tient pas compte.

Le voilà qui nous fait un nouveau couplet sur Démocrite et Epicure : on y a déjà eu droit dans le traité d'athéologie. Démocrite disait que l'âme était matérielle, composée d'atomes, etc. Il y a une certaine naïveté à placer Démocrite sur un tel piédestal, sous prétexte que parmi mille philosophe qui avaient tous des théories différentes, il a eu LA théorie qui s'approche le plus de concepts scientifiques modernes (modernes, mais vieux de plus d'un siècle ; par parenthèse, l'atome de Bohr a vécu, et la physique d'aujourd'hui se détache de plus en plus de l'atomistique du siècle dernier). Si Démocrite avait donné des arguments, des justifications, oui, d'accord, l'homme était un génie. Mais il s'est borné à décrire un système à l'aide de son intuition. Très bien… mais pas de quoi délirer de joie.

A partir de cette filiation (Démocrite, Epicure et la bande), Onfray définit un inconscient non freudien matériel, qu'il oppose à l'inconscient freudien. Il accuse Freud de dualisme pour qui l'inconscient freudien serait une entité spirituelle détachée du corps - critique discutable sinon injuste.

Onfray utilise le mot "inconscient". Il pourrait dire par exemple "processus inconscients", "manifestations non conscientisées", etc. La manière dont il en parle, le mot lui-même témoignent d'un abord bien particulier du concept en tant qu'entité globale. Ce n'est pas vraiment ce qu'en pensent les neurophysiologistes et les cognitivistes, qui le voient comme une multitude de mécanismes, et peut-être un phénomène émergeant (c'est-à-dire apparaissant à un certain niveau d'organisation sans qu'il puisse être expliqué par les mécanismes à l'œuvre dans les niveaux sous-jacents - neuroanatomie, neurochimie, histologie, etc).

Pour moi, il était inutile de "revenir à la philosophie matérialiste antique". Inutile d'affirmer sans précaution (et en shuntant complètement l'hypothèse d'un phénomène émergeant) :  "[...] l’inconscient est bien réel, mais matériel, corporel, corpusculaire, particulaire et nomme une force atomique présente dans la totalité du corps […]"

Mais Onfray veut vraiment nous faire comprendre que son concept d'inconscient, il veut le faire naître au niveau le plus élémentaire de la matière :
"si la parole est molécule, et que l’inconscient soit moléculaire lui aussi, alors le verbe entretient une relation intime avec cet inconscient atomique. On peut, de façon concrète, pénétrer cet inconscient et y modifier les agencements atomiques au profit de formules nouvelles susceptibles de remplacer une souffrance par une paix, un trouble par une sérénité, un déplaisir par un plaisir, une négativité par une positivité, un traumatisme par une résilience, une inquiétude par une quiétude."

Je peux en rajouter si tu veux :
"La psychanalyse non freudienne est un exercice spirituel atomique"
Non, non, je n'ai pas avalé de travers, je suis juste en train de rigoler, j'ai le droit, non ? 

Onfray fonde sa future psychanalyse sur la pensée de Nietzche - et c'est toujours intéressant de lire ce qu'il en dit. Mais on le prend la main dans le pot de confiture. On se rappelle (si on a lu soit "Le crépuscule", soit les articles qui y sont consacrés sur mon blog) la critique très juste d'Onfray sur les mécanismes freudiens de l'inconscient, genre renversement, inversion, clivage et compagnie. Ces mécanismes permettent d'interpréter n'importe quoi et de faire coller ce n'importe quoi avec la thèse du psychanalyste-interprète (c'est mon image du puzzle de carrés gris). Or, Onfray se sert d'un de ces mécanismes pour argumenter :
"Freud a eu toute sa vie la plus grande répulsion pour Nietzsche, de ces répulsions tellement fortes qu’elles cachent évidemment une fascination travestie."

Je ne dis pas qu'il a tort dans sa conclusion. Je ne dis pas non plus que le mécanisme n'existe pas. Mais je pense simplement qu'il faut être plus prudent, et peut-être moins excessif ("fascination") : quelle autre preuve a Onfray de la "répulsion" de Freud à l'égard de Nietzsche, à part le fait qu'il a acheté les œuvres complètes dans sa jeunesse ?

On trouve encore une manifestation de cette absence de rigueur dans la phrase suivante : "Le mouvement naturel conduit chacun […] à refuser, récuser, refouler un souvenir associé à un affect pénible."

Là encore, le choix des termes n'est pas forcément très heureux : le refoulement dont parle Onfray dans un livre sur (et contre) Freud, le moins qu'on puisse dire, c'est que ça prête à confusion ! Quant à "refuser, récuser"… Est-ce qu'on ne trouvera pas à l'inverse des gens qui se rappelleront d'autant plus vivement que l'affect a été pénible, mais garderont le silence ? La question est : finalement, Onfray fait-il du Freud ou non ? J'ai déjà répondu ailleurs à cette question... oui !

Onfray s'appuie sur l'Homme Neuronal de J.P. Changeux pour illustrer sa volonté d'ancrer la nouvelle psychanalyse dans le neurologique. Belle référence… mais obsolète, car imprégnée d'un mécanicisme sur lequel on a évolué. Pourquoi ne pas utiliser les ouvrages récents de cognitivistes ? Mais il y a un autre problème :
"La grande leçon de L’Homme neuronal ? La matière neuronale est une cire vierge au moment de sa constitution fœtale : on découvrira donc dans l’inconscient ce qui s’y sera trouvé mis de façon ontogénétique, individuelle et singulière."

Mais non, mon cher Michel ! Faut suivre ! Le cerveau humain n'est pas une cire vierge. Ce n'est pas une "blank slate", et cela a été largement démontré (cf. l'ouvrage magistral de Pinker).

Plus loin, Onfray insiste : "La construction de soi comme une identité solide dispense de ressentir un jour le besoin d’une thérapie : c’est toujours une âme défaite qui éprouve le besoin d’une aide."
Où est passée la dimension organique des maladies mentales ? Évaporée. Le bon docteur Onfray vous prescrit "une philosophie de la prévention de l’âme en désordre" et tout va rentrer dans l'ordre. Ah, j'oubliais ! L'idéologie progressiste de la thérapie non freudienne "fait de la libération sexuelle et d’une pratique sexuelle épanouie en dehors du dispositif judéo-chrétien l’une des voies d’accès à l’effacement de nombre de pathologies existentielles."

Voilà sans doute comment Onfray construit la science (et la médecine). J'ai connu plus expérimental.
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Après Changeux, voici Antiphon d'Athène, Vème siècle avant J.C. Onfray s'en sert pour dire que Freud a été précédé depuis bien longtemps dans sa technique de "recours au récit du sujet", bref, la thérapie par la parole. Il dit d'Antiphon qu'il "avait inventé la psychanalyse" (on ne sait pas au début si l'italique d'Onfray veut dire qu'il plaisante ; on verra plus loin que non, car il persiste).

Selon un auteur dont l'identité n'est pas formellement établie, "A Corinthe, il [Antiphon] s’installa près de l’agora et fit savoir, par des libelles, qu’il pouvait, au cours d’entretiens, soigner ceux qui étaient dans l’affliction ; une fois connues les causes de la souffrance, il soulageait les malades par des paroles de consolation."

Onfray en déduit immédiatement qu'un philosophe "se fait donc payer pour soigner par la parole des gens qui souffrent…" Un peu plus bas, Onfray écrit (toujours en italique puis en normal) que "la conscientisation d’un mal par la verbalisation induit sa disparition…Voici donc le noyau dur de la psychanalyse".

Qui a écrit quoi ? Il me semble que c'est bien Onfray lui-même qui parle, et interprète outrageusement des écrits intéressants, certes, mais qui ne veulent dire que ce qu'ils disent. Je passe sur d'autres gloses sur l'interprétation des rêves, toujours par le même Antiphon, personnage qui avait manifestement le dos large, et les cheveux longs à force de se les faire tirer.

Montaigne a aussi les honneurs du livre. Lui aussi va pouvoir se faire une queue de cheval. Surtout quand on lit que son concept de "purgation de la cervelle" évoque la cure analytique. Idée que je n'ai retrouvée qu'une seule fois dans les essais, sans explication, quasiment comme une plaisanterie (livre II chap.37)

Non, non, non ! On aime bien l'énergie, la force de Michel Onfray, la générosité, la sincérité, une certaine pureté et ingénuité (je crois), l'iconoclasme de bon aloi. Mais là, non, vraiment non. Peut-être écrit sous le coup de la colère et de la douleur en réponse aux psychanalystes (qui ont dû se montrer bien orduriers), ce petit livre était de trop. Ou alors, je n'ai rien compris !