lundi 18 avril 2016

Brooklyn Nine-Nine : une série pour les intellos ?





Au bout d'un certain nombre de saisons, une série décline obligatoirement. Si elle a été construite sur un personnage central - on se lasse du personnage. "Doctor House" par exemple : vient un moment où sa désinvolture vis-à-vis des patients ne passionne plus personne : on l'a déjà vu faire bien pire.

Ou bien c'est une situation qui lasse. Outre l'usure des personnages, dans "Desperate Housewives", la vie dans une banlieue aisée finit par ne plus intéresser, on a accueilli avec curiosité trop de nouveaux arrivants, surpris trop de scandales et de secrets. Dans "the walking dead", la survie a assez duré, et on en a assez d'entendre les "scrouitch" à chaque fois qu'on écrabouille la tête d'un mort-vivant. Pour les scénaristes, une seule solution : la jouer "Dix petits nègres", avec le risque de tomber à court de personnages - il faut bien conserver le carré central auquel le public s'est attaché, car si Darryl meurt, la série perd dix pour cent d'audience au cours du mois suivant (et s'il perd son arbalète, quinze).

Il y a des séries dont l'action s'arrête d'elle-même. Dans "Community", on suit le cursus scolaire d'étudiants médiocres dans un mauvais collège public d'Etat. Quand le cursus est terminé, il ne faut pas essayer de rallonger la sauce ! "Daria", une des plus extraordinaires séries d'anime que j'aie pu regarder, ne fait pas l'erreur. La série s'arrête avec le bal de promo. Une nouvelle vie commence pour la nouvelle étudiante.

De même, dans "Scrubs", quand les carabins ont terminé leur internat, il ne faut pas les suivre à l'hôpital. Sinon, on garde un mauvais souvenir de la série, alors qu'elle n'est pas mauvaise, loin de là.

J'ai vu une décadence plus pitoyable : "Prison Break". Quand ils s'évadent, c'est vraiment bon. Mais après, la resucée dans une prison mexicaine : on est un peu usé. Et quand ils sont enfin dehors, là, c'est carrément la catastrophe. Qu'on les refoute au trou, b…, c'est là qu'ils sont bons !

Une bonne série devient un chef d’œuvre quand elle s'achève au plus haut. "Breaking Bad" en est un bel exemple. Certes, le producteur a tenté de recycler l'un des personnages. Mais "Better call Saul" est une série distincte, il n'y a pas de lien. J'avoue avoir laissé tomber au bout de la dixième - et pourtant, je suis tenace.

Fin aussi parfaite dans "Six feet under" - digne d'un roman, mais je ne dis rien, no spoiler. J'ai déjà fait l'éloge sans réserve de cette série sur ce blog : Six-feet-under.

Bien sûr, sur le plan financier, c'est difficile d'interrompre une série qui fonctionne et qui fait du chiffre en rentrées publicitaires. C'est pourquoi on voit de bonnes séries s'épuiser. Je pense entre autres à "Lost" dont la fin n'est pas aussi magistrale que celle de la Recherche du Temps Perdu... Tragique conflit d'intérêt entre perfection dans l'achèvement d'une série et succès financier. C'est une caractéristique des séries - ça n'existait pas autrefois. Quoique... Je n'ai pas lu tout Dumas !

Quant à l'excellent "The Big Bang Theory", il décline lentement vers la fin de sa 9ème saison. Pourtant, au fil du temps, les scénaristes ont introduit des personnages bien profilés, qui se sont bien intégrés. Des personnages moins en vue ont évolué, apportant  un regain d'intérêt. Mais je crois que c'est maintenant la chute, je ne vois pas dans quelle direction la série pourrait aller pour se renouveler. Les réparties et le jeu des deux personnages principaux sont toujours drôles, mais c'est du déjà vu.

Dans certains cas, la fin est honorable, mais il y a eu de mauvaises saisons. Je pense à "Weed" par exemple (une bourgeoise en difficulté est obligée de dealer de l'herbe) : certaines saisons sont de grande réussites, d'autres, des trous noirs. Mais la fin donne du sens à l'ensemble.

Il y a un an, un de mes fils m'a conseillé "Brooklyn Nine-Nine", en insistant sur le caractère purement récréatif, sans prise de tête de cette série qui se passe dans un commissariat de Brooklyn. J'ai regardé la première saison, et je n'ai pas été conquis, loin de là. J'ai trouvé que Jake, le personnage central, en faisait vraiment trop, et je n'avais pas envie qu'on me pèse sur le ventre pour me faire rire. J'ai donc abandonné la série, pour en regarder un épisode un jour de désœuvrement. Et finalement, je me suis laissé prendre. C'est bon enfant. Les personnages annexes sont drôles (j'aime particulièrement Gina, la secrétaire, très décalée, avec son ego surdimensionné, et Rosa, flic à la douceur cactus trempé dans une sauce piment).

Il n'y a rien à dire ni sur la musique, ni sur la prise de vue : neutre, utilitaire. Outre que dans ce commissariat, il n'y a rien de beau à voir. Les intrigues policières sont plates la plupart du temps, et il y a rarement de l'action. Comme moi, tu seras agacé par les trop nombreuses références à des personnages connus outre-Atlantique, mais qui ne te diront rien : pas drôle. Il y a une morale bien banale qui sous-tend la série : il faut être honnête, il faut se respecter les uns les autres, accepter les différences. Et tu trouveras que l'ensemble n'est pas vraiment subtil. Notamment si tu cherches de la psychologie : trop exagéré, et en même temps, trop stéréotypé.

On pourrait croire qu'on se projette dans Jake, parce que c'est un flic surdoué. Tu sais, le principe du type qui a un don, qui est vraiment bon, nettement au dessus des autres, et qu'on est content de voir briller et triompher parce qu'on aurait envie que ce soit ça, la vie : réussir sans bosser, grâce à un super-pouvoir. Eh bien non, la série ne fonctionne pas comme ça. Les exploits de Jake, on s'en fout un peu.

Malgré tout, je me régale de ses mauvaises blagues et j'en suis à guetter la sortie du dernier épisode. Zut, il faut quand même que je te dise, les blagues sont totalement intraduisibles. Il est recommandé de regarder la série avec a/ un sous-titrage anglais, b/ le Concise Oxford Dictionnary ouvert, c/ la page de recherche de l'Urban Dictionnary (https://www.urbandictionary.com) à portée de souris, car il y a pas mal de tournures à la limite de l'argot.

Brooklyn nine-nine en est à la saison 3. Je me demande quand je vais me lasser. Sans doute quand j'en aurai marre de Jake et de ses blagues, et que toutes les possibilités d'interactions entre les personnages auront été épuisées. Pour l'instant, j'adore. Pas de sexe, pas de sang, pas de paysages éblouissants, pas de truquages impressionnants, pas de scénarios captivants, pas d'intrigue ni suspens, pas de personnages attachants, pas moyen de se projeter. Rien que de très austère. Finalement, malgré les apparences, Brooklyn nine-nine, c'est très intellectuel ! Tu devrais essayer…