vendredi 1 avril 2016

De l'état du beurre sur la tartine, et autres questions qui tourmentent mes enfants et auxquelles il me semble nécessaire de donner une réponse coordonnée.



Le pain grillé froid est une disgrâce. Le pain ne doit jamais être grillé à l'avance. La paresse qui consiste à griller plus de deux morceaux et à les mettre à disposition du convive, en attente, est hautement blâmable. Le pain grillé doit arriver au fur et à mesure. Si un morceau est un peu en avance, il faut l'enrouler dans une serviette (le recouvrir ne suffit pas). Bien entendu, il ne peut y avoir plusieurs morceaux dans une même serviette.

Ce pain grillé chaud sera recouvert de beurre. Art séculaire qui nécessite un certain entrainement. En effet, manger du pain sur lequel le beurre a entièrement fondu est une désolation. Il doit avoir un peu fondu, mais des ilots solides doivent rester visibles.

Au dessus du 45° parallèle, le beurre n'aura pas séjourné au réfrigérateur, afin d'être taillable à merci. Un beurre qui doit être coupé au microtome (ou pire, à la scie sauteuse) avant d'être étalé est un terrible tourment.

Un croissant sans beurre est comme un lit sans oreiller. Les croissants sont donc admis à cette table à condition qu'ils soient au beurre. Encore faut-il que "croissant au beurre" ne soit pas un simple déclaratif de la boulangère. On en doit sentir le goût.

Certains voudront rajouter encore une couche de beurre au croissant, et je n'ai pas d'objection à formuler. Cependant, il faudra faire le choix de déposer le beurre sur le croissant, dans les accidents du feuilletage, ou dessous, sur la zone plate, pour une meilleure accroche, mais avec l'inconvénient de devoir manger son croissant à l'envers, ce qui n'est simple à faire qu'en Australie et en Papouasie.

La confiture est acceptée sur le croissant, le miel est toléré à la grande rigueur. Mais ils sont bienvenus sur les tartines beurrées. La confiture qui n'a pas assez pris et le miel liquide sont joyeusement invités à la table pour illustrer la chanson "la confiture ça dégouline dans les trous de la tartine". Les optimistes et les maçons auront obstrué les trous avec le beurre, si bien que la confiture coulera par les bords. On ne se formalisera pas d'avoir un peu de miel tombé dans la palmure des doigts, source de sensations très particulières, à défaut d'être érotiques.

En revanche, on se gardera bien de réutiliser une cuillère à confiture (ou miel) qui a recueilli du beurre au cours de l'opération d'étalement. La replonger dans le pot et y semer quelques glaires jaunâtres est un crime passible des sanctions les plus sévères.

Il est tout à fait licite de tremper un croissant, une tartine, un morceau de brioche dans une tasse ou un bol. La proscription qu'en fait la reine d'Angleterre est justement une incitation à en prendre le contrepied. Qu'elle se rappelle Mers-el-Kebir et le naufrage du "Bretagne".

La perte d'une partie de l'objet immergé dans le chocolat (et même le thé) est un aléa amusant, qu'on supportera avec bonne humeur. On organisera des recherches et des fouilles pour récupérer ce qui a été perdu. Mais attention, ce sport doit être pratiqué individuellement, on n'aidera jamais son voisin ou sa voisine dans un esprit de sollicitude qui là, dépasserait les bornes de la bienséance.

Les céréales ne doivent pas être gorgées de lait comme des éponges. Mais elle ne doivent pas être sèches non plus. Sinon, à quoi bon les faire tomber dans le lait ?

On peut mettre du lait dans du thé noir mais jamais de sucre, sauf dans du thé froid et dans certaines circonstances détaillées par les manuels de secourisme.

Sont bannis de la table du petit déjeuner : le Poulain, le Nesquick, le Benco, le Banania et autres ersatz. Ce bannissement comporte deux exceptions :
- situations graves voire désespérées genre disettes, expatriation, liste non limitative
- cas des mineurs non émancipés.

Le Van Houten est le bienvenu. Je rappelle l'origine du terme : Houten est dérivé le l'indonésien hutan, qui veut dire forêt ; Van Houten veut donc dire "de la forêt". Chacun sait que ce sont les orang outans - hommes de la forêt - qui font la récolte des gousses de cacao avec lesquelles on prépare le Van Houten. Images poétiques qui permettent tromper l'ennui durant les dix minutes que dure la mixtion de la poudre et du sucre de canne dans de l'eau brûlante à l'aide d'une cuiller maniée avec énergie. Quinze si l'on saute la case eau brûlante pour aller directement au lait chaud.

Par ces quelques règles, j'espère avoir donné à mes enfants un viatique qui leur permettra de se conduire dans la vie et d'affronter les situations les plus périlleuses. Je les embrasse très fort.