mercredi 20 avril 2016

Un slip d'or



Il y a un truc que j'adorais faire quand j'étais enfant : faire bouger des aiguilles sur une table grâce à un gros aimant que je déplaçais par en dessous. Pourquoi ? Parce que j'exerçais une action "à distance".

Agir à distance, sans toucher, c'est un des principes essentiels de la magie. Quand on est enfant, on adore la magie. Quand on est adulte aussi, mais dommage, on n'y croit plus. Dans la magie de base, on peut :
a/ faire apparaître de nouveaux objets,
b/ faire disparaître des objets existants
c/ transformer des objets existants (et là, la gamme des transformations possible est assez large)
d/ les déplacer.

Dis-moi, si j'oublie quelque chose.

Tu vois, la magie, c'est quand même très proche de la physique dans l'idée...

S'il y a bien quelque chose qui exerce une action à distance, c'est la gravitation universelle ! L'attraction de la lune sur la mer qui engendre les marées. Celle du soleil sur la terre qui lui conserve son orbite. Il y a là une forme de magie à laquelle je n'ai pas été sensible tout de suite.

Je n'ai d'ailleurs pas souvenir de la manière dont j'ai appréhendé la notion de poids. Pour moi, au départ, il n'y avait pas de gravité. Tout était centré sur moi, sur mon ressenti. Il y avait donc des objets lourds, et c'était bien à travers ma difficulté à les soulever que j'accédais à l'impression de poids. Et des objets léger, que je pouvais prendre, lancer avec facilité. Qu'ils tombent sur le sol, j'étais bien trop bête pour m'en apercevoir. Quand je ne les avais pas dans les mains, ils ne pesaient rien, ils ne tombaient pas. Enfin pas tout le temps : il ne fallait pas "faire tomber" le vase chinois avec des dragons qui se trouvait sur la table. Et quand il tombait, la faute en revenait à la bêtise que j'avais faite, faux mouvement, mains qui laissent échapper. Pas à la terre et à la gravitation. J'étais le seul coupable : on me l'a bien fait sentir. Ils auraient quand même pu faire une phrase, dire que les torts étaient un peu partagés.

On a fini par m'initier aux lois de Newton. C'était déjà tard. J'ai accepté. L'autorité professorale. Et je ne me suis pas posé la question de savoir pourquoi et surtout comment la terre exerçait une force sur la pomme. J'avais déjà vu les aiguilles et l'aimant. La force invisible qui mystifiait mes copains. J'avais même pu matérialiser les vecteurs de la force électromagnétiques par une petite expérience pour les enfants, qui montrait les alignements de poudre métallique. J'étais déjà convaincu qu'on pouvait exercer une force à distance.

Alors oui, je trouvais banal, quotidien, qu'un objet puisse avoir une influence sur un autre objet sans le toucher ! Après tout, était-il nécessaire de toucher quelque chose pour le transformer ?

L'histoire de Midas, à propos, me semblait un peu tirée par les cheveux. Tout ce qu'il touchait se transformait en or. Touchait avec les mains… mais aussi la bouche, ce qui rendait toute nourriture plutôt lourde et indigeste…? Un peu bizarre quand même. Si sa camériste (ou le bon Saint Eloi) lui faisait enfiler son slip, ce slip qu'il touchait avec la peau des fesses aurait dû se transformer en une lourde culotte dorée, elle aussi. Bizarre que la mythologie n'en parle pas. Condamné à se promener à poil, si la règle était étendue à l'ensemble du corps. Mais ça n'était pas clair. Soit c'était juste les mains, soit c'était tout le corps qui était concerné, celui qui avait inventé l'histoire aurait dû choisir. C'était vraiment louche.

Avec de telles sornettes, on comprenait encore moins ce que c'était, toucher. En quoi toucher pouvait-il transformer ? Par la force, la déformation ? Il y avait bien d'autres moyens de transformer - par exemple, en jetant sans les toucher ses chaussures en cuir dans la piscine : elles ne revenaient jamais pareil, ce qui rendait ma mère folle.

Et avec les lois de Newton, le poids s'exerçait même dans le vide absolu. Regardez bien messieurs-dames, sans les mains sans les pieds ! Mieux, la distance ne comptait pas : l'action était instantanée.

Et on devait gober ça !... On l'a gobé, tous ensemble.

Alors quand j'ai étudié la relativité généralisée, je suis tombé sur le c… - et le tapis ne s'est pas transformé en plaque d'or. Einstein en personne disait qu'il était aberrant qu'on imagine la possibilité d'actions à distance. Invraisemblable ! Ridicule !

Il a donc décrété que le vide n'était pas vide, et qu'il était rempli de quelque chose. De quoi ? D'espace. Un espace courbe, qui plus est, déformé par les corps qui s'y trouvent.. Il l'a démontré. Résultat, si l'espace autour du soleil est courbé par sa masse, comme le coussin qui se trouve sous mes fesses, tout ce qui tombe à une certaine portée, miettes de sandwich, bille par exemple, a tendance à rouler dans sa direction. C'est ainsi qu'il explique la gravitation. Les objets eux-mêmes n'ont rien à voir les uns avec les autres, ils n'interagissent pas. Tout passe par le truchement de cet espèce de tapis invisible et déformable (qu'on peut aussi voir comme des ondes gravitationnelles).

Curieux qu'on ait de la peine avec la relativité généralisée. Et qu'on préfère nettement l'explication de Newton pour expliquer la gravitation. La preuve que l'esprit est paresseux. S'il a été habitué à l'invraisemblable, c'est le logique et le raisonnable qui lui paraissent extravagant !