mercredi 22 juin 2016

Au pays du p'tit (de Nicolas Fargues) : la tradition du roman dans le roman


Une étudiante entreprenante à Odessa

Je ne sais plus qui m'a conseillé de lire Nicolas Fargues, mais je l'en remercie. C'est mon premier roman de cet auteur. Je ne considère pas « Au pays du p'tit » comme un chef d’œuvre, mais ce livre a le mérite d'être plutôt distrayant, drôle et sans prétention. Il me fait un peu penser à David Lodge quand il raconte ses aventures dans le monde universitaire.

De quoi s'agit-il ? D'une double provocation. La première dans le domaine des rapports hommes-femmes, car Fargues dépeint un homme coureur de jupon assez désinhibé pour manipuler et tromper ses conquêtes sans être écrasé de scrupules : les détails de ses petits calculs sont minutieusement racontés. La seconde provocation tient à un dénigrement systématique de divers aspects de la "mentalité française", de quoi choquer assez largement.

Comment ces deux aspects sont-ils articulés ? Le personnage principal, professeur de sociologie, a écrit un livre sur la décadence de la France. La présentation de ce livre est prétexte à divers voyages internationaux agrémentés de rencontres... dont il tente d'obtenir le profit maximum. Au fur et à mesure de ses déplacements, le professeur de sociologie cite et commente son livre au vu de ses observations de terrain.

NY city
Le livre dans le livre, ce n'est pas nouveau. Tu te rappelles le (médiocre) livre de Joël Dicker, « la vérité sur l'affaire Harry Q ». On y trouve l'histoire d'un livre en projet qui va raconter ce qui EST raconté. Ce n'est pas le cas dans "Au pays du p'tit", puisque le livre du héros de Fargues est déjà écrit et publié. Ce n'est pas non plus la géniale mise en abîme des Fruits d'Or, de Nathalie Sarraute, à lire impérativement : révolutionnaire et jubilatoire.

 Et encore plus tordu, dans le Maître du Haut Château, c'est l'uchronie dans l'uchronie : le roman raconte l'après-dernière guerre mondiale - mais là, ce sont les allemands et les japonais qui ont gagné ; pourtant, ce roman de Phillip K. Dick évoque l'existence d'un livre interdit qui raconte ce qui aurait pu se passer si la victoire était revenue aux alliés…

Il y a sans doute d'autres "livres dans le livre" – n'hésite pas à m'instruire ou me rafraîchir la mémoire.

Chez Fargues, le livre dans le livre, c'est un artifice plutôt réussi de l'auteur pour jumeler ses deux projets provocateurs. Les histoires de jupon sans la critique de la France, ce serait sans doute court. Et l'inverse manquerait de sel et aussi d'argument.

On peut se poser la question du rapport entre le comportement du personnage et son niveau socio-culturel. Nous vivons de moins en moins sous le régime du gentleman, c'est à dire l'association de mœurs douces et policées avec un niveau culturel élevé. On ne sera donc pas trop surpris du comportement peu attentionné du héros, et peu conforme au style classique de l'universitaire. Certes, dans la série "Lost", c'est celui qui est le plus diplômé qui se montre le plus altruiste - mais il est souvent dépassé par les évènements (et se fait piquer sa promise par un malfrat). Le modèle de Lost est en train de changer. Les hommes éduqués s'autorisent à se découvrir calculateurs et manipulateurs - du moins dans les fictions. Une forme de libération ?

*                    *
*

Bref. J'avais un trou à combler pendant la recharge de ma liseuse Android. J'ai lu le Fargues – au début j'étais assez réticent. Finalement, j'ai passé un bon moment – même si la fin était trop prédictible. Le contrat est rempli.

Moscou
Ce qui m'a aussi plu, c'est de lire les commentaires de ce livre sur Babelio, un site littéraire. Nombreux sont les lecteurs qui se sont pris les provocations de Fargues en pleine figure - sans penser à baisser la tête. Les femmes surtout, qu'on devine à leur pseudo. Elles se sentent insultées par le cynisme du héros qu'elles attribuent à l'auteur sans plus d'examen. On sait bien que "madame Bovary, c'est moi", mais on sait aussi que Flaubert était bien plus que madame Bovary.

On sent aussi certains hommes agacés par les performances sexuelles du personnage central : jaloux ? Un critique qui conclut en disant que le livre est jubilatoire ne lui accorde qu'un petit deux étoiles sur cinq : il y a quelque chose qui ne va pas ? On trouve même un « Je suis allé jusqu'au bout car il ne fait que 240 pages et qu'on me l'a offert ». No comment. Ah si, dans mon édition, le livre ne fait que 140 pages. Il a vraiment dû trouver le temps très long...

Heureusement, il y a d'autres critiques plus distanciées. Un nommé Yancou par exemple, qui a bien repéré la complexité du personnage. Mais personne ne s'attarde sur l'humour presque gaguesque des exagérations de Fargues. Par exemple quand il énumère les dépenses qu'il fait pour la fille. Il ne faut pas chercher un second degré : c'est de l'humour à la Kersauson - juste glacial.

Quand même, une des critiques s'achève par un pétillant « Un portrait […] qui se termine bien pour la morale. Dommage ! ». Ça valait bien un « like » !