vendredi 24 juin 2016

Brexit : j'ai rêvé d'un camembert à Munich



Il y a eu le printemps de l'Europe...

J'avais dix ans quand mon instituteur nous a dit : "Vous aurez la chance de voir l'Europe réalisée." Il avait des étoiles dans ses yeux. Six, peut-être... Mais j'ai bien vu aussi qu'il était triste de ne pas pouvoir être là quand sa prédiction s'accomplirait. Aujourd'hui, j'ai l'âge qu'il avait à l'époque. Et c'est moi qui suis triste.

Je viens d'apprendre la nouvelle du brexit. Une catastrophe, naturellement. Il est clair que l'Europe pèse plus lourd avec la Grande Bretagne que sans. Une évidence qui sauterait aux yeux de tout supporter de football : quand on perd un membre de l'équipe, et en plus, un poids lourd, difficile de se réjouir. Même si ce joueur est une mauvaise tête ! On peut toujours évoquer les tiraillements qu'il y a de manière presque traditionnelle avec ce pays, cela ne change rien à son influence pour faire peser l'Europe lors des rencontres internationales.

Et si l'inclure avait été une erreur au départ (dixit le général), nous ne sommes malheureusement pas préparés aujourd'hui à profiter des opportunités que pourrait ouvrir ce départ : une Europe du continent.

Je milite depuis plusieurs décennies pour un véritablement rapprochement de l'Allemagne et de la France. Il y a plus de mille ans, Charlemagne régnait sur un empire européen dont la capitale était à Aix la Chapelle. Depuis sa mort, cet empire européen s'est coupé en deux, et les morceaux n'ont cessé de s'affronter. Des guerres entre des gens très proches - pas des voisins : de la famille. Voilà ce qu'il aurait fallu réparer s'il en était encore temps. Pour constituer une force à l'échelle planétaire : n'est-ce pas une obligation aujourd'hui ?

Je doute que ce soit encore possible. En effet, on a laissé passer les trente glorieuses, durant lesquelles non seulement les économies pouvaient fusionner, mais surtout les institutions, les législations sociales, les systèmes de gouvernance – sans les tensions financières actuelles qui mettent tout le monde à cran.

La priorité a été donnée au marché. L'Europe sociale, qui aurait évité des grincements dus aux différentiels réglementaires entre les pays, n'a pas été faite. L'Europe politique n'existe pas – alors que les pays européens y étaient disposés il y a trente ans. Égoïsme des dirigeants qui tenaient à leur petite place ? L'Europe militaire, on n'en parle pas, peut-être parce qu'elle n'existe pas, hormis quelques manœuvres conjointes. En tout cas, je ne l'ai jamais vue. Et l'Europe de l'égalité fiscale, où se trouve-t-elle ?

Il y aurait, paraît-il, des émissaires croisés dans les ministères dans chaque capitale : un allemand spécialisé dans l'économie qui rend compte de ce qui se passe à Bercy, et un français à Berlin. Pareil pour les affaires étrangères, et d'autres ministères. Je ne sais pas si cela fonctionne. Bon principe, mais tellement insuffisant. 

En fait, tout ce qu'on a trouvé à faire, c'est supprimer les frontières physiques et commerciales – sans que rien ne soit unifié, à part la taille du concombre homologué Bruxelles.

Pendant les cinquante années qui précèdent, on a continué à fêter le 11 novembre, le 8 mai, voire le 18 juin, dates guerrières. Commémorations aberrantes au vu des perspectives d'avenir. Il aurait mieux valu célébrer le noyau européen, créer... le 11 novembre, une fête de la bière à Paris avec des culottes courtes en cuir, le 8 mai, une fête de la baguette et du kil de rouge en Allemagne... n'importe quoi, mais faire quelque chose... Tisser des liens psychologiques bien plus forts, avoir une communication permanente sur ce thème. Faire de l'amitié entre les peuples européens un vrai sujet, et non une phrase de fin de discours. N'avoir qu'une seule ligue de foot, de basket, de rugby... Et une seule télé publique, avec les mêmes infos. Refaire tous les ans la photo de Mitterand et Kohl, quand ils se tiennent la main. Les gens se nourrissent de symboles forts - et les symboles de l'Europe, ils sont où ?

Les lois tatillonnes de Bruxelles ont ridiculisé l'Europe. Son impuissance à parler d'une même voix lors des affaires internationales nous humilie. Les europhiles ont laissé passer le bon moment. A présent, les nationalismes montent en puissance. Ils ont deux siècles de retard, ils se trompent : la France ne sera plus jamais grande, plus jamais autonome : c'est mécaniquement impossible.

Ça fait très longtemps que je milite pour une fusion avec l'Allemagne (et sans doute la Belgique). J'ai des témoins… Oui, je parle bien d'une fusion. La création d'un grand pays européen continental, équivalent à l'immense Russie en termes de population, et la troisième puissance économique mondiale après les USA et la Chine, et avant le Japon. Un pays bilingue comme bien d'autres (comme l'Ukraine où l'on parle le russe et l'ukrainien, comme les États-Unis avec l'anglais et espagnol, sans que cela n'engendre des difficultés insurmontables). Wo ist das Problem ?

S'il y avait eu un référendum - après suffisamment d'explications - on aurait trouvé cinquante pour cent de pour en Allemagne comme en France : signe que la frontière n'est pas le Rhin, mais une découpe qui prend en compte d'autres facteurs que la nationalité.

Aujourd'hui, qu'est-ce qui est franco-allemand (à part l'aérospatiale) ? Arte. C'est à peu près tout ce qu'on a pour construire un axe franco-allemand fort dans les esprits. Pas sûr que ses petites musiques bizarres soulèvent un enthousiasme délirant.

Quand on est en Chine ou en Russie et qu'on regarde les pays de l'Europe de l'Ouest, on voit à quel point ces pays sont semblables. Il suffit de regarder leurs journaux, leurs écoles, leurs publicités, leurs valeurs, leurs institutions : ils fonctionnent pareil, ils disent les mêmes choses, car les mentalités et les cultures, si on passe sur la couleur locale, sont identiques. Une fusion n'aurait pas été très compliquée. Au prix de quelques sacrifices. Berlin vaut bien un bretzel et Paris un croissant.


...et maintenant c'est l'hiver.