samedi 4 juin 2016

Tout sur la mystérieuse disparition de...


A marée basse


Aujourd'hui, je suis sorti en planche à voile. Mais oui, EN planche. Je roule A moto, A bicyclette, car il m'arrive rarement de m'introduire dans le réservoir ou de me glisser dans le guidon lorsque je circule. Mais la planche à voile, c'est comme un bateau, et il est d'usage de partir EN bateau (et de laisser l'équipage vaquer aux tâches subalternes sur le pont...). On est si bien A bord ! Partir EN mer, quel bonheur... à condition de ne pas tomber dedans.

Bref, je suis sorti en planche. Il faisait un peu gris, avec un vent de nord modéré qui m'allait comme un gant. J'étais seul, sur ce plan d'eau breton, dans une grande baie protégée, autrefois spot fétiche des planchistes.

Je ne sais plus combien de planches à voiles ont été vendues la seule année 1982. Peut-être quatre-vingt ou cent mille. Toute la France était sur l'eau. Révolution incroyable, qui mettait tous les âges dans la grande bleue – dessous puis dessus, car on tombe beaucoup au début.

Pour un prix très modique, peut-être l'équivalent de trois cent euros, on devenait marin, on pouvait remonter au près, tirer des bords. On pouvait se prendre pour Surcouf ou le capitaine Haddock. Et pour les plus hargneux - dont j'étais - on allait tourner sur des triangles olympiques.

Sur les voitures, on collait un sticker qui disait : «windsurfers do it standing up» (les planchistes le font debout...). C'était simple, on mettait la planche sur les barres du toit, couvertes d'un manchon d'isolation de chauffage central - élégance, quand tu nous tiens ! Pas besoin de remorque. On mettait à l'eau tout seul. Pas besoin de trouver un équipier disponible. On allait courir les mers, seul maître après Dieu.

Oui, la France allait retrouver l'hégémonie des mers, damer le pion aux godons ! Une cohorte de jeunes Tabarly allait émerger de cette horde de pratiquants du dimanche, humbles et humides.

Mais au fil du temps, ce sport est devenu de plus en plus élitiste. Exigeant une condition physique d'athlète. S'ennivrant des glissades prodigieuses de Robby Naish dans les tubes glauques d'Hawaï. Toujours plus impressionnant, toujours plus compliqué. Pour continuer à vendre de la planche sur un marché qui saturait, il avait fallu inventer autre chose. Un style de vie – la glisse. Des héros – les planchistes de vagues extrêmes. Une égérie, Nathalie Simon – qu'on présente maintenant dans Wiki comme animatrice télé... Un drame, avec la belle Jenna de Rosnay, veuve éternelle tournée vers l'océan coupable. Il fallait faire rêver. Qui n'a pas vu ces vidéos de planchistes lâchés par des hélicoptères derrière des rouleaux gigantesques. On connaissait le nom des vagues, des plages, Ho'okipa, Kailua, j'en oublie plein...

Mais à la Plaine sur Mer, les vagues géantes, c'était compliqué. Alors on faisait l'essuie-glace devant le bar des Amis. Certes, très vite - bien plus vite que sur les cachalots de trois mètres quatre-vingt-dix sur lesquels on naviguait dix ans avant. C'était devenu un sport de djeuns. On en prenait plein les bras. Mais on s'habillait avec les marques qui vont bien (Billabong, Quicksilver, Oxbow), méticuleusement markettées pour l'après-sport - le moment pause qu'on ne montre pas à la télé, quand on fait tourner le pétard.

Les triangles olympiques ont laissé la place à des épreuves de freestyle. Tout un vocabulaire. Tu t'es fait un table top, ce matin ? Non, merci, je prendrais plutôt un backloop - bien chaud. Mais c'est quoi encore, ce move...

Petit à petit, la planche à voile, qui fonctionnait comme un bateau lors des régates de la fameuse division II, s'est transformée en ce qu'elle avait toujours été sur le plan administratif : un engin de plage. On a failli se retrouver A planche à voile.

Finalement, après diverses tentatives de marketing qui enterrent le funboard, le kite-surf apparait. La planche n'est plus qu'un vieux jouet encombrant et démodé qui prend la poussière dans un garage – transition obligatoire avant de finir à la décharge. Depuis quelques années, plus baba, on fait du paddle : là encore, on est debout sur un flotteur... mais qu'est-ce qu'on rame ! Est-ce qu'un petit génie aura un jour l'idée de mettre une voile sur son flotteur, pour aller plus vite ? J'en doute. L'histoire ne ressert jamais deux fois le même plat.

Comment a-t-on pu en arriver là ? Comment ce sport démocratique, intelligent (un triangle olympique, ce n'est pas qu'une histoire de gros bras), humoristique (regarder se vautrer un débutant qui tombe sous sa voile, ou qui est catapulté devant son flotteur, je trouve cela hilarant – mais tomber dans l'eau, c'est drôle aussi), facile à apprendre (une semaine d'efforts), pas très exigeant sur le plan sportif tout en étant riche en sensations (comme un long surf sur une vague au largue) – comment un tel sport a-t-il pu disparaître ainsi ? Pour moi, c'est mystérieux. Les gens faisaient semblant ? Ils n'aimaient pas vraiment, ils naviguaient juste parce que c'était mode ? Je n'arrive pas à le croire. J'aurais pourtant dû m'en douter : j'avais remarqué un phénomène bizarre...

La Baule 198..., au mois de juillet, La marée est haute, et dans la bande réduite de plage qui reste, les gens sont entassés. Aucune législation n'interdit encore les planches qui accostent au milieu des baigneurs. Quand on est au bord de la mer, on voit un cordon ininterrompu de planches sur l'eau, comme si la baie en était couverte. Mais si on s'éloigne à deux cent mètres au large, là, surprise !... Il n'y a plus personne. Les planchistes sont tous agglutinés le long de la plage, plusieurs milliers, comme des fourmis. Je traverse le pack, et je me retrouve en eaux libres. Au loin, bien détaché de la masse, je vois mon ami Y, reconnaissable à un mile grâce à la belle sorcière perchée sur son balai que son sponsor a fait peindre au milieu de sa voile. La baie est à nous, toute entière...

Aujourd'hui, je suis tout seul sur le plan d'eau, par onze nœuds de vent, sur cette planche de presque quatre mètres qui fend l'eau avec un bruit de soie qu'on coupe. Le froufrou de l'eau sous mes talons, la voile sans un pli, superbement ronde et plate qui monte jusqu'au ciel, le petit nez blanc de mon proto soulevé au dessus des vagues par la vitesse, l'eau que je regarde filer derrière comme une rivière d'argent sous le soleil gris, ce sont les sensations du bonheur.

L'âge d'or de la planche à voile, c'était aujourd'hui.

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Tu peux trouver une planche plate 3,90 m. complète gratuitement - ou pour 10 ou 20 euros, si tu as décidé de casser la tirelire ! Demande à quelqu'un qui connaît un peu, pour ne pas prendre n'importe quoi. Il faut que le matos tienne à peu près debout (voile pas trop défoncée, wishbone un peu rigide) pour ne pas ajouter aux débuts de l'apprentissage des lourdeurs qui cassent les bras. Dès que tu sauras tenir sur ta planche, il faudra acheter un gréement moderne : la voile, c'est le moteur de la planche, la pièce la plus importante.

J'ai acheté l'an dernier une superbe Windglider (planche officielle des JO 1984) pour 20 euros – une valeur sûre pour débuter, avec assez de volume pour porter quelques kilos en trop. Il y a d'autres marques honorables. Il faut les choisir aussi plates que possibles. 

L'engouement pour les planches de Division II (Lechner, Jaguar, Croconuts et consorts) semble tomber – ce sont des planches assez techniques, mais après un ou deux ans de pratique sur une planche plate, c'est l'accès à une forme de paradis intelligent.


Pour en savoir plus sur les planches incroyablement réussies de la Division II (réussies non seulement d'un point de vue nautique, mais aussi esthétique - elles sont belles comme des Jaguars type E) il faut aller sur le site :


Le webmaster et auteur de ce site connaît tout de ces planches et de leur histoire. Et c'est en plus la personne la plus civile, la plus modeste et la plus agréable du monde.

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[Maintenant, je voudrais dire deux mots aux tenants des dérives profondes en Division II. Bandes d'ânes, ne voyez-vous pas que dans la brise, un petit aileron permet déjà de faire un cap très honorable sur une planche de funboard ? Il faut en tirer les conclusions : il est inutile de donner la plus grande profondeur possible à la dérive, en imaginant que ça permet de faire du cap - la jauge étant à 70 centimètres maximum.

Il faut aussi considérer la traînée de la dérive dans l'eau, élément négatif non négligeable par tout petit temps. Et dès qu'on est au petit largue, il n'y a vraiment pas besoin de beaucoup de surface de dérive pour tenir un cap, tout est dans les jambes. Dans la brise, une dérive au maximum de la jauge rend la planche difficile à tenir à plat - la dérive fait des croche-pieds.Une dérive de 50 centimètres est un peu juste au près à moins de 12 nœuds de vent. Une dérive de 60 centimètres se comporte parfaitement dans toutes les conditions, même par les vents les plus faibles. On a à peine besoin de la pivoter quand on prend des allures arrivées.]


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