lundi 11 juillet 2016

Doit-on couper la tête aux tenants du libre-arbitre ?


Ancien membre du jury du prix Nobel (années 2074 - 2082)

Je suis tombé récemment sur un site de vulgarisation scientifique tout à fait remarquable et qui plus est très agréable, qui présente de la science étonnante, amusante ou simplement intéressante. Les sujets sont variés, passionnants, souvent présentés avec humour. Les explications, claires et semble-t-il bien documentées (je dis « semble-t-il » car en math. encore plus qu'ailleurs, ma formation est très insuffisante). Une originalité du site tient dans la présentation d'une vidéo bien faite augmentée d'un commentaire explicatif de l’auteur, ce qui lui permet de s'attarder sur des points moins télégéniques. On trouve enfin des références bibliographiques (ou autres) de qualité. Bref, ce site (qu'on peut trouver ici) est une rareté et une perle.

J'y ai trouvé un article sur le libre-arbitre, qui évoque les expérimentations maintenant classiques montrant qu’une décision est prise par le cerveau avant qu’elle ne parvienne à la conscience. C'est un thème que j'ai déjà abordé (entre autre dans la série des Gazzaniga). L’article de Science étonnante est suivi d’une très longue liste de commentaires des lecteurs. Les commentaires hostiles à l'idée qu'il n'y ait pas de libre-arbitre se classent en plusieurs catégories. Ceux qui simplement rejettent l'idée avec horreur, sans beaucoup d'arguments. Ceux qui discutent les expérimentations qui aboutissent à l'idée que les décisions sont prises par le cerveau avant de parvenir à la conscience. Ceux qui nient que cette découverte laisse planer un sérieux doute sur l'idée d'un libre-arbitre, car « mon cerveau, c'est moi ».

L’auteur du blog, David Louapre, est surpris par le grand nombre de commentaires que suscite son article. Il ne prend pas vraiment parti (ou alors je n'ai rien compris) sur cette question qu’il définit comme « à la limite de la philosophie ». Il s’étonne de ce que sur ce sujet, les gens « ont énormément de mal à se mettre à la place de ceux qui ne pensent pas comme eux ».

Prenons la question du darwinisme. Est-elle « à la limite de la philosophie » (ou plutôt, à la limite de la théologie) ? Oui et non. Le darwinisme est construit de manière scientifique. Si on veut l’aborder sous l’angle de la théologie, il devient possible de le contester, et de dire tout et n’importe quoi. Dans ce cas, étant donné que je rejette l'abord théologique de ce problème, je fais clairement partie de ceux dont David Louapre dit qu’ils ont énormément de mal à se mettre à la place de ceux qui ne pensent pas comme eux. Est-ce de ma part un signe criant d'étroitesse d'esprit, à la limite de la faute de raisonnement ?

Autrefois, on avait la création du monde, et on n'avait pas vraiment d'idée sur la manière dont la terre et le soleil avaient été conçus – par exemple. Alors on est allé chercher un horloger, et c'est à lui qu'on a attribué toutes ces créations. Et puis un beau jour, simplification ! L'horloger n'était plus nécessaire. Exit l'horloger. Bonjour l’histoire du temps-matière et du big bang.

Autrefois, on avait l'homme et la femme, et les chats et les chiens, et on ne savait pas d'où ils sortaient. Alors on est allé chercher un vieux barbu, et on a dit qu'il avait fabriqué les uns et les autres – avec des méthodes d'ailleurs peu orthodoxes. Et puis un beau jour, simplification ! Le barbu n'était plus nécessaire. Bon, il faut être honnête, Darwin portait une barbe d'au moins douze centimètres, et de loin, dans le brouillard... Mais ce n'est plus le barbu qui porte le chapeau, c'est l’Évolution.

Autrefois, on avait la terre avec des étoiles et le soleil qui se promenaient par dessus. Alors on a imaginé qu'elle avait une place spéciale, qu'elle était le centre du monde. Et puis un beau jour, simplification ! La terre n'avait plus d'attributs spéciaux, elle n'était pas le centre immobile du monde, elle n'était qu'un morceau de matière qui s'était détaché, et qui traînait près d'une étoile située dans la banlieue d'une galaxie, à la dérive dans un quelconque amas. La terre rentrait dans le rang.

Autrefois, on avait la conscience humaine, le fait que cette espèce dominait la création, notamment par sa culture. Alors on a imaginé que l'homme se distinguait qualitativement des animaux et qu'il avait un libre-arbitre (et selon certains, une âme). Et puis un beau jour, simplification ! L'homme rentrait dans le rang, il avait des mécanismes cérébraux plus complexes mais identiques à ceux des animaux. Il n'était plus nécessaire de lui imaginer un libre-arbitre pour expliquer son fonctionnement.

Libre-arbitre qui, par parenthèse, obligeait à une conception du temps physique de plus en plus contestée par les physiciens : temps-toile de fond newtonien qui a peut-être… fait son temps ! Mais exit le libre-arbitre.

On voit qu'à chaque fois, une explication magique, qui fait intervenir un tiers mystérieux, laisse la place à une explication qui n'est pas forcément plus simple sur le plan technique, mais qui évite le recours à des variables externes sortant du champ de l'expérimentation.

La loi d'Occam invite à ne pas chercher d'explications extérieures et plus compliquées, quand les choses peuvent s'expliquer simplement, en faisant intervenir moins de variables. Cette loi n'est pas absolue, mais c'est en général un bon guide.

A chaque fois qu’il y a disparition d’un concept explicatif au profit d’une explication rationnelle plus simple - barbu créateur du ciel et de la terre, d'Adam et Eve, terre centre du monde, homme doué de conscience et de libre-arbitre, on voit apparaître chez certains des nostalgies. Surtout quand cette explication amoindrit - en apparence - la place de l’homme dans l’univers. C’est compréhensible, et je compatis à leur douleur, sorry for your loss. Mais il ne faudrait pas qu’ils me cassent les pieds trop longtemps.

La position des tenants du libre-arbitre (y compris celle des compatibilistes) me semble secrètement téléologique. En tout cas, elle n’est pas souvent scientifique, elle a plutôt un caractère philosophique. Elle me semble essentiellement fondée par l’intuition, la tradition et un reliquat dualiste dont la culture occidentale peine à se défaire.

Quant aux arguments qu'ils présentent, s’ils contestent les conditions d’expérimentation et apportent des explications alternes vraisemblables, ils doivent bien entendu être examinés avec soin. Ce n’est pas souvent le cas, loin de là.

C’est pourquoi je trouve un peu injuste la critique d’intransigeance de David Louapre, critique balancée indistinctement envers ceux qui se réclament de l’expérimentation pour avancer, en les plaçant finalement au même niveau que ceux qui se fondent sur leurs intuitions philosophiques. Lui-même a vis à vis des négationnistes du réchauffement de la planète comme des révolutionnaires loufoques des sciences dures une position...intransigeante... mais que je trouve parfaitement raisonnable. Voici ce qu'il dit des derniers :

« le genre de messages que je reçois le plus souvent, ce sont ceux des scientifiques amateurs [...] prétendant avoir démontré un résultat révolutionnaire. Au choix : la conjecture de Goldbach, pourquoi la relativité est incorrecte et Einstein avait tout faux, l’unification de toutes les forces, une réfutation du Big-Bang, etc. En général, l’objet du message est de m’inviter à prendre connaissance de leur théorie ou démonstration, et de les aider à faire éclater la vérité au grand jour.

Il y a quelques temps, un vieil ami [...] me demandait ce que je faisais avec ce genre de demandes. En général, je n’en fais rien. D’une part je n’ai pas le temps; d’autre part, en tant que pur produit du système officiel et représentant l’idéologie scientifique dominante, je n’accorde évidemment aucun crédit à une démonstration en 3 pages de la conjecture de Syracuse ou une unification de la cosmologie et de la mécanique quantique qui explique en quelques paragraphes qu’Einstein avait tout faux. Eh oui, je suis comme ça. »

Ben moi aussi, je suis comme ça !


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La disparition du libre-arbitre rend les gens mal à l'aise, car ils pensent qu'elle fait disparaître les notions de bien et de mal. C'est exact, les notions morales de bien et de mal sont mises à mal, mais la notion d'utilitarisme de Bentham - le bien du plus grand nombre - reste et permet d'organiser une société pacifique.

Cette disparition du libre-arbitre ne s'accompagne pas de celle de la responsabilité. Dans la meute des bactéries qui peuplent mon pharynx, je sais que ce sont les streptocoques qui sont responsables de mon angine. Je ne leur prête pas de libre-arbitre pour autant. Mais elles sont passées en jugement, et bientôt, la sentence sera exécutée sans faiblesse...

La disparition du libre-arbitre ne s'accompagne pas non plus de la disparition de l'individualité de chaque être humain, de sa particularité, de son unicité. De quoi consoler son amour-propre, non ?
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Mauvais garçons cherchant la bagarre, à Odessa