vendredi 15 juillet 2016

Après l’Arrache-cœur et l’Attrape-cœur, l’Attrape-couillon : c'est "Garden State", de Zach Braff



Aujourd’hui, je donne la recette de l’Attrape-couillon, un film qui devrait rapporter dix fois plus qu’il n’a coûté. Intéressant, non ?

Tu prends un jeune homme au physique apparemment banal, afin qu’un maximum d’adolescents puisse s’identifier au personnage.

Dans Garden State, c’est Zach Braff, l’un des deux héros de Scrubs, une série que j’avais bien aimée (qui raconte les début de deux internes en médecine plus ou moins doués). Dans le film, on l’appelle "Large".

Zach Braff, réalisateur et personnage principal

Pour qu'il se déplace, tu lui donnes un engin un peu extraordinaire – pas coûteux en apparence, même s’il l’est en réalité. Le plus simple : un héritage. Surtout pas une belle voiture de sport flambant neuve – on n’est pas riche, on est comme tout le monde. Il faut que l’engin soit stylé. Je te fais une liste si tu veux : un vieux beetle, un pick-up des années cinquante (mieux pour une fille), une Chevrolet New Yorker, une Cadillac Eldorado surbaissée (un low rider),  une vieille voiture française des années soixante.

Là, c’est une moto avec un side-car, une vieille BMW de l’après-guerre avec son flat twin reconnaissable. Elle est ornée d’une étoile genre étoile du drapeau américain et elle a un look guerrier : très bon, le paradoxe entre le héros pacifique et sa monture militaire.

Pour la BMW, je ne suis pas sûr. Il y a eu d'autres flat-twins aux USA.
Notamment des Indians, et des Harleys.

Pour être en phase avec l'angoisse des nouveaux venus sur le marché du travail, le jeune homme doit avoir une intégration sociale un peu limite. Dans Garden State, il est moitié serveur, moitié acteur. Sa situation est bancale, et son travail l’ennuie. Il a un patron désagréable. En fait, il pourrait aussi avoir un super patron, et travailler dans une super équipe - mais c'est une autre recette pour un autre film que je te donnerai un jour. L’essentiel étant qu’il ait un travail de m…, là encore pour une meilleure identification avec le public.

Cela fait bien longtemps que les héros ne sont plus des héros au cinéma1. Ils ne sont ni particulièrement actifs, ni bien volontaires. Ce ne sont pas des loosers, mais limite - surtout au début des films, avant qu’ils ne se révèlent. Ce qui rend leurs réussites d’autant plus admirables : plus on part de bas, plus l’élévation est spectaculaire. En l’occurrence, Large est régulièrement à côté de la plaque. Quand il retrouve ses copains d’enfance, il n’est pas en phase, il ne sait pas quoi faire de sa peau, il suit. De même au niveau psychomoteur : il sait à peine nager ! Tu vois, on peut charger la mule, le public marchera d’autant plus.

Même s’il est décalé, on doit comprendre qu’il est gentil. Sinon, ce ne serait pas un vrai héros. Et pas agressif non plus. L’idiot de Dostoïevski, si tu vois le concept, mais nettement simplifié.

Évidemment, il doit y avoir une rencontre avec une fille. La fille en question doit être un peu spéciale, pas le genre schizo, mais franchement originalo-poétique, avec des parents azimutés et sympathiques. Avec elle, de la tendresse, pas de cul surtout, quelques baisers tout au plus. Autrement, la dimension sentimentale serait cassée, et ça plairait moins aux spectatrices.

Le film va raconter une quête qui se déroule dans des lieux étonnants, avec des gens étonnants. La belle maison vide de l’ami qui s’est enrichi en inventant le velcro qui ne fait pas de bruit. L’autre ami qui est devenu fossoyeur (et pilleur de tombes). Une faille géologique qui a permis d’empêcher l’installation d’un méchant mall capitaliste. Un bateau qui sert de caravane installé sur une hauteur. Il doit beaucoup pleuvoir - des cordes - car il pleut plus dans les films que dans la vie, c’est plus joli.

Le bateau posé au sommet d'une faille d'une profondeur "infinie"

Surtout pas de barrières sociales : tout le monde est convié, tout le monde a sa chance, et la réussite n’est pas un signe de mérite - au contraire peut-être. Il n’est pas interdit de faire des choses un peu hors la loi, du moment que le spectateur n’en voit pas les conséquences préjudiciables pour la société.

En trois jours, le personnage principal de Garden State va réussir à river son clou à un père rigide et terrifiant avec lequel il est en conflit depuis quinze ans, sortir d’une très vieille culpabilité, s’engager dans une relation avec une fille de rêve et prendre des décisions lourdes de conséquences. C’est donc malgré tout un héros. CQFD.

On retrouve dans Garden State la même distribution des personnages qui a fait la gloire de Star Wars. Luke Skywalker pur et droit, la princesse Leila et ses tresses, l'ami peu recommandable Han Solo, le père - le redoutable Darth Vador... Je trouve l'homologie frappante, peut-être à tort, car tellement banale.

La musique est une resucée de Simon and Garefunkel (guitare à douze cordes, un peu nostalgique) : on refait du neuf avec du vieux.

Tu as bien compris la recette ? D’abord, tu n’as pas besoin de colle. Il suffit de mettre ensemble tout un tas de petites merdouilles que tu as glanées à gauche à droite : des objets un peu rares (un médaillon-jeu de patience, une armure moyenâgeuse), des situations un peu étranges (l’enterrement d’un animal familier dans le jardin, du voyeurisme en chambre de bordel), des lieux un peu maudits (un bon cimetière, ça fait toujours son effet), des trouvailles (une chemise faite en papier peint, qui permet de faire une photo où le personnage se fond avec le décor), des gens un peu loufoques (un psychiatre, une épileptique, ça connote toujours bien). Tu secoues tous ces "un peu" - mais pas trop - et tu arrives à la scène finale.

Évidemment, elle se passe dans un aéroport. Une bonne séparation, c’est toujours poignant… Mais au dernier moment, le personnage principal renonce à partir et retrouve sa douce amie.

Wow, soutiens-moi, je m’écroule, je suis trop surpris.

Seriously…?


La scène du papier-peint : juste l'occasion de faire une photo amusante


1 - sauf s'ils ont des super-pouvoirs, mais ce sont alors des super-héros