jeudi 14 juillet 2016

Les déboires d’un concessionnaire Audi à l’époque du Sturm und Drang


Macao, l'enfer du jeu au café des amis, en plein Morvan

Cette histoire basée sur un fait réel, un écrivain allemand, Heinrich Von Kleist, la publie en feuilleton dans un journal au début du XIX° siècle. Il l’intitule Michael Kohlhaas, du nom du personnage principal. Pas terrible comme titre pour les non germanophones. On préférerait plus simple, et puisqu’il faut utiliser un nom propre, on renommera le héros Michel Charbonnier, ce sera plus commode. Outre que ça donne une idée de l’extrace du héros : tout sauf un noble.

Il n’y a pas si longtemps qu’on trouve Von Kleist en édition brochée. Autrefois, il n’existait qu’en collection reliée et donc chère. En poche, le rayon classique allemand se réduisait aux souffrances du jeune Werther et à Faust. Rien d’autre de Goethe, rien de Schiller, rien de Heine, rien de Wieland, rien de Brentano. Alors que le rayon russe était très fourni, avec presque tout Dostoïevski, une bonne partie de Tolstoï, tout Tchekov à peu de chose près, Gogol, Tourgueniev. J’ai peine à croire qu’il s’agisse d’une répercussion tardive de la dernière guerre mondiale. Mais bon, honnêtement, Goethe, c’est un peu ch… en tout cas les traductions imbuvables qui me sont tombées sous la main. Mais oui, avoue ! C’est beaucoup moins rigolo que Montesquieu, Voltaire ou Rousseau, qui sont pourtant antérieurs.

Résultat, jusqu’à aujourd'hui, je n’avais jamais lu Von Kleist – tant d’autres livres à lire en Livre De Poche, Garnier Flammarion, et un peu plus tard, Folio et 10-18 ! A quoi tient la culture...

Écrite en 1808, cette nouvelle raconte l’histoire de la mauvaise gestion d’un conflit par un lobe sus-orbitaire qui s’emballe.

Non, ça ne va pas. Un peu trop neurologique. On recommence.

Écrite en 1808, cette nouvelle raconte l’histoire d’un homme qui possède sans aucun doute une personnalité paranoïaque, rigide, orgueilleuse, entêtée, sans pour autant présenter un délire paranoïaque constitué.

Non, ça ne va toujours pas. Trop psychiatrique. Je réessaye.

Écrite en 1808, cette nouvelle illustre parfaitement les problèmes des « coûts engloutis » que décrivent Hal R. Arkes et Catherine Blumer dans un passionnant article intitulé The Psychology of Sunk Cost.

Non ? Toujours pas ? La nouvelle en question illustre parfaitement la question des guerres d'attrition, à somme négative, qu’évoque longuement Steven Pinker dans son livre exceptionnel The Better Angels of our Nature.

Tu n’en veux pas non plus ? Bon. J’ai moins intello. Je peux aussi dire que lorsque j’ai lu la nouvelle, j’ai immédiatement pensé à un film, Ragtime, qui raconte l’histoire d’un noir américain au début du XX° siècle : le black a une belle Ford T neuve, mais elle est conchiée par des pompiers racistes. Il essaye d’obtenir justice par les voies légales, mais n’y parvient pas. Résultat, ça se gâte grave pour tout le monde.

Ce que j’ai appris, c’est que Milos Forman, l’auteur de ce film, s’était inspiré du livre d’un certain Doctorow. Ce Doctorow reconnaît s’être un peu inspiré de Von Kleist (il appelle d’ailleurs son héros Coalhouse). Mais un article assez bien documenté montre que le Doctorow en question a fait bien plus que s’en inspirer : il a transcrit pour ne pas dire carrément plagié Von Kleist. On trouvera ici un article qui le démontre point par point.

Mais revenons à Von Kleist. La nouvelle en dit assez pour qu’on imagine bien le genre du héros. Charbonnier est un bon maquignon, droit, respectueux et respectable - a decent man. Aujourd’hui, il aurait une concession Audi, et peut-être aurait-il essayé d'entrer au Rotary. Les psychanalystes (s’ils avaient encore la parole) auraient dit qu’il a un surmoi rigide. De façon plus moderne, on décrira une influence prépondérante de certains circuits de la décision (importance de la région sus-orbitaire dont on parlait tout à l’heure) par rapport à d’autres circuits plus enclins au pragmatisme et au compromis. Un sens bien trop aigu de ce qui est équitable, voilà ce qui va perdre Charbonnier lorsqu'il se retrouve victime d'une injustice. « Ce qui est dû est dû » : il va s’entêter, il va vouloir aller jusqu'au bout.

Ce qui montre bien son mode de fonctionnement, c’est qu’il va d’abord épuiser tous les recours légaux. Mais rencontre diverses formes de corruption dans les hautes sphères de la société – hautes sphères qui sont occupées par la noblesse. Doit-on en conclure que Von Kleist est révolutionnaire ? Je n’en sais pas assez sur lui pour le dire, mais je mets l’idée de côté.

Charbonnier est-il sain d’esprit ? C’est une vraie question… à laquelle on ne peut pas répondre simplement. Von Kleist ne donne pas assez de détails sur la vie psychique de son héros. On ne peut le juger que sur ses actes. On voit quand même qu’il déraille. Il vend ses biens pour un prix inférieur à leur valeur, il met en péril la vie de ses propres enfants, il s’expose lui-même au-delà de toute raison. D’après certains auteurs (par exemple Gerevich et Ungvari), Charbonnier serait l’exemple type d’un « quérulent-processif », le délire de quérulence étant rattaché aux groupe des délires paranoïaques dans la nosographie classique.

Charbonnier reste néanmoins adapté, son lien à la réalité, notamment la réalité quotidienne, reste solide. Il réussit à mener des troupes au combat, ce que ne ferait pas un grand délirant. Je suis bien convaincu qu’un médecin-expert, de nos jours, ne lui accorderait pas l’article 122.1, et Charbonnier serait reconnu pleinement responsable devant la loi française. Et que ses voisins, au micro d’Europe, déclareraient : « c’était un monsieur très poli, très aimable, qui disait toujours bonjour, et qui avait une vie réglée… On n’aurait jamais pensé !... »

L’article « the psychology of sunk cost » (Hal R. Arkes et Catherine Blumer) décrit le fonctionnement d’êtres humains parfaitement raisonnables, qui vont (par exemple) s’entêter dans des projets coûteux alors qu’il apparaît clairement que leur continuation va se solder par des pertes plus grandes qu’en cas d’abandon. Du fait de la mise initiale, ces gens vont être incapables d’arrêter les frais. C'est cette mise initiale, perdue sans espoir (le "sunk cost"), qui va fausser leur jugement. Travers de l’esprit qu’on rencontre très fréquemment, pas seulement dans des grosses affaires comme celle des « avions renifleurs » ou du Concorde : on voit cela au quotidien et la psychologie expérimentale l’a largement démontré.

On peut étendre ce modèle à d’autres situations. Des situations où la dépense n’est pas financière, mais psychologique. Je pense par exemple à l’arnaque que représente la psychanalyse didactique. Tu sais ce que c’est ? Si tu te permets d’émettre une opinion sur la psychanalyse devant un psychanalyste, il te dira qu’il est impossible d’en dire quoi que ce soit si on n’en a pas soi-même fait l’expérience. Pour être psychanalyste, il faut avoir été psychanalysé, ce qui représente un investissement important en temps, au moins une séance par semaine, plutôt deux voire trois pendant deux ans au bas mot. Et donc un investissement pécuniaire non négligeable : à quarante euros la séance, on arrive facilement à dix mille euros le ticket d'entrée, pour avoir le droit d’exprimer une opinion sur cette technique. Qui va oser s’avouer qu’il s’est fait entuber de dix mille euros ? Ce serait faire une trop grande dépense... en amour propre. On préfère se persuader qu’on a fait un bon choix et continuer sur la même voie, ou tenir des propos prudents. L’institution psychanalytique table sur cette réaction élémentaire pour se protéger.

C’est selon ce même principe que les gens se disent souvent plus content de ce qu’ils ont acheté qu’ils ne le sont en réalité. Mon voisin se vante toujours d’avoir la meilleure voiture, le meilleur ordinateur, le meilleur smartphone. Voire la meilleure femme, ce qui est limite insultant pour elle. Sur les autres points, je n’ai pas d’éléments de comparaison (et eux non plus). Sur la femme, je sais, j’ai essayé. Mais comme je suis un vrai gentleman, je ne dis rien.

J’ai souvenir d’une enquête hilarante menée auprès de médecins hospitalier. On leur demandait s’ils étaient satisfait du logiciel qui était utilisé par leur établissement pour rendre les statistiques nationales, logiciel sur l’achat duquel ils avaient été consultés. Ils étaient très critiques, dans une large majorité – et sans doute à juste titre. Mais quand on leur a demandé s’ils recommanderaient ce logiciel à d’autres collègues, ils répondaient presque tous que oui !

Le principe est qu’il ne faut pas passer pour un con – avoir trop donné sans un retour suffisant. C’est peut-être dans cette direction qu’il faut chercher pour comprendre pourquoi personne ne dit que le roi est nu. Et même, pourquoi pas, expliquer l’origine du syndrome de Stockholm, quand l’économie psychique d’un otage a consenti à de lourds compromis pour survivre, compromis sur lesquels il est difficile de revenir après avoir été libéré.

On s’éloigne. L’histoire de Charbonnier s’inscrit dans un modèle de pensée beaucoup plus simple. Il ne s’agit pas de ce que pensent les autres, mais de la conviction intime qu’on est victime d’une injustice, et qu’on se doit d’y remédier. L’art de Von Kleist consiste à empiler une succession de situations, d’abord anodines, puis de plus en plus terribles. A chaque fois, Charbonnier mise sur la révolte et la revanche, et non sur l'acceptation de ses pertes. Comme un joueur à une table de roulette, qui mise de plus en plus gros pour compenser ses dettes, à l’origine limitées. Et qui pourrait bien finir par tout perdre !

Je rapproche aussi ce fonctionnement des guerres d’attrition à somme négative que décrit Steven Pinker. Là encore, ce modèle est largement établi par d’innombrables expériences. Au delà d’un certain point, la guerre qui est menée, même si elle est gagnée, aboutira à un résultat négatif. Voici une des expérimentations qu’il raconte – de mémoire. Les sujets d’étude sont appariés (et bien sûr ne se connaissent pas). L’un d’eux reçoit vingt euros, et on lui dit qu’il a la tâche d’en donner une partie à son partenaire, qui a moins travaillé à l’étude. Il est expliqué que si ce partenaire refuse, personne n’aura rien. La distribution est faite. Quand le partenaire reçoit moins de sept dollars, dans un grand nombre de cas, il refuse, et personne ne reçoit rien. On met ainsi en évidence un comportement qui, du fait d’un vécu d’injustice, aboutit à préférer ne rien recevoir plutôt que de recevoir moins que ce quon estime mériter recevoir.

C’est ce que décrit en négatif l’histoire de Charbonnier. Je ne raconte pas la fin – déjà trop de spoilers – mais la démonstration est flagrante.

Doctorow et Milos Forman ont fait une transcription moderne fidèle (ou servile, comme on voudra la nommer) de ce drame, transcription qui "marche". Ce qui démontre l’intemporalité du personnage de Von Kleist. C’est pour cela que le roman est bon. Charbonnier a la dimension d’un héros grec que poursuit un terrible Destin. Je m’étonne seulement de ne pas l’avoir déjà rencontré dans une pièce de Sophocle.

J’ignore qui est le traducteur de la version que j’ai entre les mains – un titre du projet Gutenberg, que j’ai donc en version électronique, et que tu peux te procurer très simplement sur le net. Sans doute une traduction un peu ancienne, étant donné l’orthographe. Mais je félicite ce traducteur : malgré deux siècles d’écart, la lecture de Michael Kohlhaas est très facile. C’est fluide, c’est poignant et c’est palpitant, même si on comprend très vite que ça ne va pas se terminer comme un conte de fée.

Et quand on sait que Von Kleist lui-même s’est suicidé à trente quatre ans, après avoir tué sa petite amie atteinte d’un cancer, on peut aussi se poser des questions sur la psychologie de ce personnage sympathique, mais pour le moins instable et tourmenté.

"Il ne me reste que trois euros. Et il faut que je paye la tournée aux amis..."