mercredi 6 juillet 2016

Oui-Oui au pays de Game of Thrones


(attention, spoilers)


Reconnais-tu l'endroit où officient les servants de l'antique Foi des Septs ?

Je viens de regarder les saisons cinq et six de Game of Thrones. Autant j'ai trouvé la saison cinq addictive, autant j'ai eu l'impression d'une baisse de régime dans la six. Essayons de comprendre ce qui ne va pas.

D'abord, il y a des règles que le scénariste établit en ce qui concerne le vraisemblable et l'invraisemblable. Elles sont fixes, et doivent être respectées du début à la fin. On admet qu'il peut y avoir des dragons volants, parce qu'on y a été préparé, et cela donne sens et force au personnage de Daenerys. Mais il n'est pas admis, par exemple, qu'une poule se transforme en dragon. On considère aussi qu'un homme qui est mort peut ressusciter sous forme de zombie dans les étranges terres du nord. On peut aussi abandonner un mourant, blessé de toute part… et le retrouver convalescent, car sa force colossale lui a permis de récupérer, avec le temps. En revanche, la résurrection d'un héros ne fait pas partie des accords tacites passés avec le spectateur. Or, le fait de distordre des règles en cours de jeu est gênant et produit un effet plus que désagréable – carrément une fausse note. On se dit qu'il y a de la triche, et que c'est un peu trop facile !

Oui, j'ai eu l'impression que le système causal était bien relâché, et que l'action n'était pas le résultat d'un beau mécanisme d'horlogerie, comme dans les autres saisons, ou de décisions d'un Destin antique et tragique. Prenons la « bataille des bâtards » par exemple. Sansa détient une information capitale… mais ne la révèle pas. Imagine, tu es avec ta femme, tu viens de faire les courses, et tu te rends compte que tu as perdu tes clés de voiture. Tu vas aux objets trouvés, au commissariat. Tu es hors de toi, c'est le bignz absolu. Et puis ta femme, qui t'a vu chercher ton trousseau partout depuis deux heures (et qui subit les aléas de cette perte), sort brusquement ce trousseau de son sac : « Ah oui, explique-t-elle, j'ai négligé de te dire que je les avais prises ». Vous avez dit « négligé »… ? Un peu léger, pas crédible – une grosse ficelle pour aboutir à l'effet de surprise, c'est digne de l'arrivée de la cavalerie quand les indiens font you-you-you autour des charriots.

Grosse impression de laisser-aller aussi pendant la régence qu'exercent ensemble Tyrion Lannister, Varys, Missandei et Grey Worm. C'est le club des Cinq, il manque juste Dagobert. On joue ensemble gentiment, et chacun tient son rôle – qu'on connaît par cœur. Écœurant de complaisance.

D'autres petites choses, des lenteurs, le recours à des personnages de second rang qu'on ressort à point nommé… Saison plus bavarde et sentencieuse (Brienne…) qu'héroïque. Les aventures des uns et des autres perdent leur lien, l'ensemble voit s'effilocher sa cohérence et sa densité. On s'attarde sur des détails qui ne font pas progresser l'action générale. Les personnages ne surprennent pas – peut-être qu'on les connaît trop. Bref, il me semble que cette sixième saison est un bon cran inférieure aux autres, J'ai quand même regardé avec intérêt : il faut bien connaître la suite, on veut savoir !

Peut-être faut-il de temps en temps ce genre de saison pour recentrer l'action, la réorganiser, et préparer une saison suivante intense, après que la scène ait été bien nettoyée ?

Peut-être qu'on aurait pu s'en dispenser. Et finir en beauté. Il y a un moment où l'usure et la lassitude finissent par s'installer chez le spectateur. C'est inévitable. On ne peut réutiliser indéfiniment les mêmes méthodes pour soutenir l'intérêt. Les auteurs ont-ils raté leur sortie ? On le saura avec la saison 7 – personnellement, je ne souhaite pas qu'il y en ait d'autres.

Cela dit, je me pose trois questions – qui concernent l'ensemble de la série.



Brandon l'inutile ?


La première concerne Brandon, le fils paraplégique de Rob Stark. Tout ce qu'il vit ressort de la magie, plus exactement de l'ésotérisme. Pendant les premières saisons, on aime plutôt cette dimension alterne de la série, à l'opposé de l'ambition et de la violence qui prévalent chez tous les autres protagonistes. Mais au bout d'un certain temps, on se lasse, on ne sait pas où on va, cette aventure est trop lente, et là encore, les règles ne sont pas claires. Le surnaturel ne peut rester purement spéculatif.

Que serait Game of Thrones sans les aventures de Brandon ? Est-ce que la série en serait sensiblement appauvrie ? Pour réhabiliter la quête parallèle de Brandon, quête quasi mystique, il faudrait qu'il en sorte au final une signification énorme, des conséquences valables pour l'ensemble de la série, pour tous ses personnages. J'avoue que je doute.


Game of thrones et Shakespeare


La deuxième question concerne la crédibilité des dialogues. Je regarde Game of Thrones en anglais sous-titré en anglais. Ça « passe ». Mais est-ce que ça passe parce que l'anglais n'est pas ma langue maternelle, et je suis moins sensible au connoté, aux exagérations, au style théâtral ? Est-ce que si j'étais anglais, je ne trouverais pas tout cela grotesque – comme j'ai souvent tendance à trouver les séries françaises.

Tu me répondras très justement que les séries françaises sont destinées à un très large public, du fait que la francophonie est au bas mot dix ou vingt fois moins répandue que l'anglophonie : quand on veut avoir une audience en France, il faut ratisser large. Ce qui peut expliquer le côté bateau des séries françaises. Leurs faiblesses ont une bonne excuse.

Je reconnais bien là ton indulgence naturelle… mais on ne peut pas dire qu'aux Etats-Unis, Game of Thrones soit une série confidentielle, destinée à un public de niche [non, je n'ai pas dit un public de chiens, essaye de suivre, un peu…] Et on peut faire du populaire sans faire de compromis. Pense à Molière. Alors qu'en regardant « Plus belle la vie », je suis aussitôt immergé dans un monde franchouillard, avec des acteurs qui en font trop.

- Bien sûr - vas-tu rétorquer - mais du fait de ton anglophonie acquise, tu ne vois dans les dialogues de Game qu'une communication épurée, destinée à soutenir et expliquer l'action. Mais si tu étais anglais, est-ce que tu ne trouverais pas Game of Thrones anglouillard, ou américanouillard ?
- Parallèle tiré par les cheveux ! Games of Thrones ne se passe pas dans le monde contemporain...
- Mais cela n'autorise pas pour autant cette série à utiliser des formules emphatiques, à introduire des réponses du tac au tac totalement factices qui te feraient mourir de rire sur ton canapé, ou te mettraient carrément mal à l'aise tant tu aurais honte pour eux si tu étais anglais ? Peux-tu attester de la qualité littéraire de ces dialogues – un minimum de qualité ?

Me voila ébranlé. Tu en profites pour me river mon clou :
- C'est un peu facile de regarder des séries américaines en V.O., d'en comprendre la lettre avec exactitude, mais l'esprit avec approximation, puis de baver ensuite sur les séries françaises sans se douter que les dialogues américains sont tout aussi pompeux, factices et ridicules.

Je cherche mes mots pour tenter de te dire que les dialogues ne sont pas tout, qu'il faut peut-être laisser le temps au temps pour que les choses s'apurent d'elles-mêmes. Mais je n'y parviens pas. Alors je laisse cette question en suspens, et je passe à la troisième.


Plaidoyer pour la violence


Au départ, j'ai été dégoûté par cette débauche de cous coupés, de corps transpercés, de sang qui gicle. Je trouvais cela racoleur et complaisant. Mais je m'y suis habitué. Puis j'ai été franchement écœuré  quand j'ai assisté aux tortures de Theon Greyjoy par Ramsay Bolton - insoutenable. Peut-être parce que la torture était – pour une fois - tout aussi psychologique que physique. J'ai pourtant continué à regarder. Quelle force morbide m'a poussé à aller jusqu'au bout ? Il y a quelque chose en moi qui se sent vaguement coupable.

Imagine qu'il y ait des morts, mais que la caméra se fixe pudiquement sur le visage de l'homme pétrifié par la douleur lorsqu'il reçoit le coup de couteau et non sur la plaie, pas loin d'évoquer un écorché anatomique. Imagine que la fumée dérobe au regard le corps de l'enfant brûlé vif sur le bûcher. Imagine que les exécutions se fassent sans témoins, ou ne soient qu'évoquées : par le mouvement des lames qui s'abattent, avant qu'elles ne touchent les cous des suppliciés, ou par le cri que pousse le mourant. Sans doute, la dimension barbare disparaîtrait en grande partie. On retournerait au monde de Zorro sinon de Tintin – à part le cul. Je parie que la série serait bien moins captivante, certainement plus banale, et qu'elle n'aurait pas le succès qu'elle a.

Je ne peux m'empêcher de rapprocher Game of Thrones d'une série que j'ai adorée, Rome. La violence y est aussi omniprésente, co-substantielle à l'histoire. Là en l'occurrence, on est en pleine Histoire, même si les deux principaux protagonistes sont imaginaires. La lecture de Sallustre et des auteurs latins de l'empire, celle de Jerphagnon et particulièrement de son Histoire de la Rome Antique, subjuguante, montre le soin méticuleux porté à la vérité historique par les auteurs de Rome. En fait, autant dire qu'une Rome sans violence serait une Rome imaginaire, sans aucun réalisme.

Que Rome raconte une vérité historique, alors que Game of Thrones est une histoire imaginaire[1] ne compte pas. Ce n'est pas seulement la technologie qui permet de voir jaillir le sang d'une gorge dans laquelle s'enfonce un couteau. Il y a une volonté de le montrer. Pas seulement le projet de choquer – celui de donner une autre vision. Laquelle ?

Montrer un monde ancien dont la violence serait cachée serait la même chose que de filmer des latrines… évidemment sans odeur pour le spectateur ? Laisser la reconstitution de cette odeur à son imagination, c'est un choix respectable. Immerger le spectateur dans la merde en est un autre… tout aussi respectable, car il comporte une part de vérité peut-être encore plus grande. Voilà déjà un argument.

Dans le monde occidental, on commet cinq ou dix fois moins de meurtres qu'il y a trente ans. Les autres formes de violence, individuelles ou collectives, sont aussi en net recul. Steven Pinker en fait la brillante analyse dans son livre The better angels of our nature. Statistiques de qualité, convergeantes - irréfutables.

Alors tu me trouveras bien plat, si je dis que la violence des séries, c'est l'exutoire d'une violence qui passe de moins en moins en actes, mais qui est toujours présente dans nos mécanismes psychiques. C'est pourtant ce qui se passe.

Oui, certains de mes circuits se complaisent dans le spectacle de cette violence interdite, de ces vengeances du talion qui ne me font pas trouver assez terrible le supplice de Ramsay Bolton. Je serais prêt à en voir encore plus... bien plus… du moment que je sais que ce n'est pas pour de vrai. Finalement, un intérêt que je trouve à cette série, c'est de me confronter à ma propre violence.

- Et sinon ?
- De regarder les paysages et les somptueux décors.


[1] même si inspirée par la guerre des deux roses ("Lannister" = "Lancaster" ?)


...ou n'est-ce qu'une banale petite église, du côté du Cap Ferret ?